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5.

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5.

En dehors de la ville, il fait complètement noir.

Andiberry marche le long de la Rivière Bleue. Mais la Rivière Bleue est noire, elle aussi. Pour ne pas se perdre, l’homme n’arrête pas d’agiter devant lui le halo de sa torche. Il ne peut pas simplement avancer, car chaque seconde, une brume épaisse semble refermer ses volutes sur la lumière comme les doigts d’une main avide. Alors le halo doit danser sans cesse pour essayer de s’échapper.

Hop ! Un petit tour à gauche, la lumière parcourt la rivière et son eau sombre comme de l’encre. Hop ! Un petit tour à droite, le faisceau éclaire fugacement de grands échafaudages de métal rongés par la rouille, l’humidité et l’acidité corrosive de la grande Brume, signes que la Ville Noire n’est plus très loin.

Andiberry commence à la voir au travers de son énorme masque à gaz. Surplombée du Mangoin, son soleil fané, elle est comme un minuscule îlot de lumière verte au milieu des nuages.

Il y a longtemps, peu après que la grande Brume a envahi le monde, les dirigeants de la Ville Noire ont essayé de reconquérir petit à petit des territoires de l’extérieur en construisant d’immenses entrepôts équipés de puissants projecteurs. Mais la Brume finit toujours par dévorer la lumière si elle ne se sauve pas. La Brume rogne le métal et la chair si elle n’est pas bien protégée.

Et la Ville Noire est seule. Seule au milieu du monde.

Parfois, quelques irréductibles partent à l’aventure, harnachés comme des chameaux, avec leurs masques à gaz, leurs combinaisons de cuir épais, ainsi que leur réserve d’eau potable et de nourriture. La plupart reviennent après moins d’un jour. D’autres passent la première nuit. Et puis il y a ceux qu’on ne revoit jamais.

Le gouvernement dit qu’ils sont morts. Les habitants murmurent à voix basse qu’ils ont peut-être trouvé un ailleurs : un autre îlot que Vérone où le soleil accepte de percer la Brume, une autre ville du passé, comme Nassau, par exemple...

Andiberry décide de se dépêcher. Il n’a plus grand-chose à manger et aimerait dormir dans un vrai lit, ce soir. L’air est déjà moins épais ; d’ici deux ou trois heures, il devrait arriver aux abords de la cité. Les secondes s’égrainent, ses pieds le font souffrir, sa bouche est sèche et il a fini sa dernière gourde il y a trois quarts d’heure. Encore un petit effort !

La ville se découpe sur le ciel pâle. L’air semble respirable à présent, mais Andiberry sait que retirer son masque à gaz serait le meilleur moyen de détruire ses poumons. Pas encore. Il peut tenir encore un peu avec cet horrible truc sur le crâne.

Une autre heure s’écoule et Andiberry s’assied sur une machine à laver abandonnée à l’entrée d’une décharge, premier bastion civilisé de la Ville Noire.

Avec des gestes saccadés par la fatigue, il retire son masque à gaz et le pose par terre, puis il fait de même avec ses gants de cuir, ses chaussures montantes à lacets et ses chaussettes. Ses orteils saignent. Il grimace tout en réajustant ses lunettes de vue correctement sur son nez, se relève, passe une main dans ses courts cheveux bruns et observe autour de lui : la décharge est déserte.

Il fait quelques pas le long d’une allée après avoir accroché ses affaires à son sac à dos. Le contact de ses plantes de pieds meurtries sur le sol lui procure une grande joie. Et puis il trouve ce qu’il cherche : un tas de bidons jaunes posés les uns au-dessus des autres ; il les contourne. Nouvel indice : une grosse caisse remplie de bouteilles de plastique vides et un petit androïde, replié sur lui-même. Enfin, sur le côté, une poupée de porcelaine au visage brisé. Andiberry la tâte du bout des doigts, jusqu’à trouver le fil de nylon attaché à son cou. Si l’une des extrémités est nouée autour du jouet, la deuxième monte vers le ciel en une longue ligne droite.

Andiberry sait quel genre de cerf-volant est accroché en haut. D’un léger mouvement du poignet, il saisit une bouteille et enroule le fil autour pour en faire une grosse bobine ; il sent une pression. Andiberry soupire et relève ses manches jusqu’aux coudes. Voilà qu’il vient de passer plusieurs jours dans le dehors et on lui demande déjà de nouveaux efforts. Il s’assied sur la grosse caisse et recommence à enrouler le fil, résigné. L’exercice prend quelques minutes avant qu’il ne voie apparaître quelque chose dans le ciel, comme un grand oiseau d’un rouge passé.

C’est une femme qui flotte, sa tunique claquant au vent comme un drapeau, les bras écartés comme des ailes. Andiberry continue d’enrouler le fil autour de la bouteille et doucement, l’oiseau descend en le perçant de son regard noir et vif. Andiberry lui adresse un signe de la main et l’interpelle d’une voix aux inflexions nasales :

— Dame Gyfu, je suis rentré !

La femme-oiseau sourit et l’espace d’une seconde, son corps passe entre Andiberry et le soleil pâle, laissant voir la silhouette de ses os à travers la chair translucide. Et puis enfin la voilà qui atterrit sur le bout des orteils.

Immense, plate et squelettique, elle semble aussi légère qu’une plume. Son visage long aux pommettes saillantes est fendu par deux yeux noirs en amandes, entourés d'arabesques noires et ses cheveux roux coupés court rebiquent en désordre autour de sa tête.

D’un point de vue humain, elle ne peut qu’être d’une grande laideur, cependant, ses gestes lents et languides sont d’une incroyable grâce. À chaque fois qu’Andiberry la croise, il ne peut s’empêcher d’imaginer cet animal disparu au cou immense que l’on voit dans les livres d’enfants : une girafe. Il hésite à l’enlacer, avant de se rendre compte qu’il doit lui arriver en dessous de l’aisselle :

— Vous êtes là-haut depuis longtemps ?

— Je te guettais. Tu as mis un jour de plus que ce que j’avais estimé.

— Faites gaffe à vous nourrir quand même.

— À une telle hauteur, il y a toujours quelques insectes. Et la rosée du matin est suffisante pour apaiser ma soif. Mais j’ai dû perdre quelques grammes, c’est vrai...

— Tant mieux. Mais je vais bien vous trouver quelques cafards juteux dans cette décharge, au cas où. Quoi de neuf à Vérone ?

Dame Gyfu hausse les épaules en signe d’ignorance, ce qui a l’air de la contrarier un peu ; Andiberry sait qu’elle déteste ne pas savoir. Elle lui lance son habituel regard de girafe, noir et doux, entre ses longs cils :

— Et toi ? Tu as trouvé quelque chose ?

— Peut-être bien. Mais pas ce que vous attendiez…

— Donc rien qui puisse concerner Lù ?

Andiberry secoue la tête :

— J’ai remonté la rivière pendant quatre jours et je n’ai rencontré personne. Personne de vivant en tout cas, si vous voyez ce que je veux dire... J’ai croisé deux morts en provenance de Vérone, à demi dévorés, les malheureux n’étaient pas suffisamment protégés contre la Brume. La prochaine fois, il faudrait trouver un équipement pour aller plus loin : cette rivière mène forcément à une mer.

— Et qu’est-ce que tu as déniché, alors ?

Andiberry pose son sac à dos tissé en fibres optiques et l’ouvre avant d’en extirper un nombre assez impressionnant d’instruments bizarres, principalement en verre, le seul matériau qui puisse résister durablement à la Brume. Puis il sort un gros objet enveloppé dans un morceau de cuir grossier, rongé par l’acide.

— C’était en rentrant, il y a quelques heures à peine. Je l’ai trouvé au bord de la rivière.

Andiberry dévoile l’objet. C’est un masque de loup en porcelaine creuse.

— Je me suis dit qu’il était étrange qu’un masque appartenant à l’un des membres de la Famille atterrisse ici par hasard. Dans le doute, je l’ai ramené, mais c’est peut-être dangereux.

D’un air sombre, Gyfu pose sa main sur l’objet :

— Cache-le pour le moment. L’entreposer dans la boutique ne nous fait pas prendre plus de risque que ceux que nous courons déjà.

6.

Règlement de Limbo à l'usage des voyageurs

1. Le monde des rêves — dit Limbo — est un univers à moitié tangible. On a beau pouvoir toucher ce qui nous entoure, il peut se déliter ou se métamorphoser en fonction des pensées des rêveurs.

2. Le monde des rêves ne possède aucune couleur, à l'exception de celles des voyageurs.

3. Les « dormeurs » ou « rêveurs » sont les êtres qui peuplent le monde des rêves et sont une incarnation de l’esprit des individus (humains ou non) plongés dans le sommeil. Ils peuvent être identiques ou non à leur véritable apparence. Ils ne sont pas conscients de leurs actes, mais peuvent parfois se souvenir à leur réveil de ce qu’ils ont vu dans le monde des rêves.

4. Les « voyageurs » sont des êtres qui parcourent le monde des rêves consciemment. La seule façon d’être un voyageur est de posséder le même pouvoir que Griffon ou bien d’être envoyé dans le domaine du rêve par quelqu’un possédant son pouvoir. Les voyageurs gardent leurs couleurs.

5. Certaines créatures rencontrées dans le monde des rêves sont des incarnations purement oniriques, de simples projections dénuées d'existence propre. Il est très difficile de les différencier des « dormeurs ».

6. « Dormeurs » et « voyageurs » n'entrent jamais physiquement dans le monde du rêve, ils ne sont que des projections.

7. Il est possible d’envoyer un objet dans le domaine du rêve, mais il est beaucoup plus difficile de l’en sortir, le rêve diminuant la tangibilité de toute chose. Aucun être vivant n’a réussi à en sortir.

8. Les voyageurs explorent le rêve par leur volonté. Il suffit de désirer être dans le rêve de quelqu’un pour y être.

9. Seules les personnes possédant le pouvoir de Griffon sont capables de sculpter le monde des rêves selon leur volonté. Les dormeurs créent des rêves, mais ne les contrôlent pas.

10. Les voyageurs habituels ne peuvent être blessés dans le monde des rêves, à l'exception de Griffon.

11. Il n'existe qu'un seul monde des rêves pour le Multivers tout entier, c'est pourquoi il n'est pas rare d'y croiser des êtres vivants tout à fait étrangers à notre dimension.

12. Le monde des rêves est encore en exploration et certaines règles sont peut-être encore inconnues.

13. Griffon peut se plonger dans le sommeil et dans le rêve sur commande, et de même fait-il quand il emporte un voyageur. Au moment où ils pénètrent dans Limbo, les corps tombent endormis dans la réalité.

14. Griffon peut emporter les voyageurs dans le rêve de n'importe où, mais la salle du rêve est particulièrement adaptée pour cela pour des raisons de confort, de tranquilité et de ravitaillment nécessaire pour faire des voyages sans risques dans l'onirisme.

*

Comme dans un film à l’ancienne, la Ville Noire se dessine en monochrome clair-obscur et de longs filets de brume floue couvrent son bitume.

Griffon marche d’un pas vif, moins dansant que sa démarche habituelle. Peut-être est-ce cet immense cyclope qui dévaste les tours à grands coups de gourdin qui le trouble ? Mais non. Le bruit des débris qui se fracassent au sol ne le rend même pas nerveux. Griffon sait que le meilleur moyen de se prémunir contre les cauchemars des autres est de les ignorer. Il continue sa marche dans cette version imaginaire de la Ville Noire. Il tient quelque chose : un rêve capital.

Griffon passe devant une vitrine et l’incongruité de sa mine le laisse perplexe. Avec son kimono rouge brodé de fleurs blanches, ses cheveux bleus, son nez crochu qui éclipse des yeux jaunâtres légèrement bridés, il ressemble à un vieux clown coloré dans un paysage en noir et blanc.

Soudain, le vent se lève, un long souffle glacé fait voleter des prospectus qui arrivent de nulle part. Les papiers s’agglutinent contre les jambes et le torse de Griffon qui en ramasse trois et les détaille : tous arborent un avis de recherche, avec la photo du même homme.

Et voilà notre rêveur... pense Griffon, avant de se coller aux immeubles pour éviter les rafales.

Il remonte les bourrasques, les bras devant le visage, jusqu’à une petite ruelle. Au loin, le gigantesque cyclope a disparu et finalement, même le vent s’apaise. Restent les prospectus, jonchant le pavé.

Au fond, il y a un homme assis, recroquevillé sur lui-même et appuyé contre un énorme cadavre de morse qui jure avec le décor. Le corps putride du mammifère sent le poisson et sa tête forme un angle étrange avec le reste.

— Salutations, dit Griffon.

L’homme se redresse. Il est en noir et blanc, bien que moins flou que le reste. Griffon détaille son visage effrayé et sa barbe mal rasée : le même que sur les prospectus. Il porte un costume d’ouvrier, une paire de bretelles à instruments et un badge : « Janis Rengier, garçon boucher ».

— Vous êtes venu pour m’emmener ?

Sa voix est étrange, comme déformée par un écho.

— Non. Je ne suis pas venu pour ça. Est-ce toi qui as occis ce morse ?

— Non, je ne te dirai jamais que je l’ai tué. Je ne l’ai pas tué avec Dan Stivell et Arthur Bontemps. Je ne dirai aucun nom.

— C’est très courageux de ta part de ne pas me l’avoir dit. Ils t’en seront très reconnaissants, Janis.

— Mais vous allez m’emmener ? Vous faites partie de la police du Rêve ?

— J’ai bien peur d’être membre de cette police, Janis. Mais je te promets de ne pas t’emmener. Ce sont les enfants du Mur qui le feront. Mon travail est seulement de rentrer dans ta tête et de te faire subir un interrogatoire.

— Je ne vous dirai rien. Je ne vous dirai pas que nous sommes moins nombreux que ce que vous croyez. Ce n’était pas un accident, pas une humiliation de trop ! Nous avons le contrôle de nos nerfs !

Griffon lui sourit tristement. La vérité, le mensonge et le rêve sont des choses qui se nouent et se dénouent de façon subtile. Il demande au garçon boucher :

— Que caches-tu d’autre ?

— Je n’ai pas de femme. Ni d’enfants. Et jamais je ne les aurais cachés dans l’immeuble des tisserands. C’est beaucoup trop dangereux pour une femme et des enfants.

Griffon s’accroupit à côté de l’homme et le prend dans ses bras. L’odeur répugnante du morse mort lui tourne la tête :

— Ils seront hors de danger, je te le promets. Pourquoi avoir pendu Morse à l’arbre ?

— Ce n’était pas l’idée d’Arthur. C’est moi qui le voulais ! Mais Arthur n’est pas sympathisant avec les opposants !

— Très bien. Je te remercie de ta coopération.

L’homme éclate en sanglots :

— Ils vont venir me chercher ?

— Ça me paraît inévitable…

— Ils vont me tuer ?

— Je le suppose.

L’homme s’accroche à lui et ses doigts s’enfoncent dans les omoplates de Griffon. Une montre à gousset sonne contre la poitrine de celui-ci.

— Il faut que j’y aille. C’est l’heure de ma réunion.

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