7.
Un lustre baigne la salle circulaire et aveugle dans une atmosphère verdâtre et tamisée. Le système de ventilation tourne au ralenti tandis qu'une goutte de sueur coule le long du cou de Bebbe.
Ils sont au complet et la réunion peut commencer ; si l’on peut considérer ça comme « au complet » bien sûr. La table ronde autour de laquelle sont installées douze chaises a été désertée par la moitié de ses membres. Des petits badges marquent la place de chacun, Bebbe les balaye des yeux :
D’abord, il y a Rhinocéros, puis en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre, se trouvent Griffon, Carpe et Serpent, chacun à leur emplacement. Puis il y a un espace vide qui marque la place de Morse, une place occupée par Chien et un nouvel espace qui est le siège d’Ocelot, trop jeune pour être présent à cette réunion. Le tour se termine sur trois nouveaux absents, Lièvre, Loup et Mante, avant d’arriver à sa chaise à elle, à la droite du siège de Cerf, vide également. Ils ne sont que six en pleine situation de crise, quelle blague !
Rhinocéros se lève :
— Madame, Messieurs, je vous propose d’ouvrir cette réunion sans attendre...
— Où sont Lièvre et Mante ? demande sèchement Chien.
Rhinocéros répond d’un ton calme :
— Lièvre restera avec Cerf jusqu’à la fin de son malaise. Quant à Mante, fidèle à lui-même, il m’a fait comprendre que ce qui est arrivé à Morse ne justifie pas qu’il quitte sa garde.
Serpent siffle :
— Ce qui est associé à la filiation de Cerf doit avoir la préséance sur le reste, n’est-ce pas ?
Chien réplique, cassant :
— Je suis bien d’accord. Mais n’oublions pas que parmi ceux qui se revendiquent de la Famille, il y a quelques pièces rapportées.
Serpent tourne son visage masqué vers lui et susurre :
— Les pièces appendices ne sont pas forcément celles qui se sont le moins consacrées à ce cercle et il me semble avoir sacrifié l’ensemble de mon existence à Cerf, qui en est l'instigateur.
— Je ne parlais pas pour toi, Serpent. Tu as déjà fait tes preuves, contrairement à certains.
Serpent se rassoit plus confortablement sur son siège, apparemment rassuré et Rhinocéros reprend la parole, d’un ton plus sévère :
— La question du jour n’est pas là. Comme vous le savez tous, l’un des nôtres a été assassiné, et cela de la plus ignoble des façons. Nous ne savons pas parfaitement comment les choses se sont déroulées, mais il est certain que Morse a quitté la Machine ce matin pour se rendre dans le quartier des Argots, dans le cadre du contrôle des entrepôts agroalimentaires dont il avait la charge. Il a sans doute pris un taxi, dont nous n’avons pas de nouvelle. Son second prétend qu’il n’est jamais arrivé et les ouvriers confirment cette version. À nous de prendre les mesures qui s’imposent pour mettre tout cela au clair.
Carpe se redresse :
— Je ne suis pas sûr que faire confiance aux témoignages des ouvriers soit la chose la plus sage. Si l’un d’entre eux est coupable, ils le couvriront.
— Cela paraît une évidence, répond Rhinocéros. Mais que faire contre cela ?
— Les faire parler.
— Nous avons d’autres moyens d’avoir des informations plus fiables, murmure Bebbe. Des moyens moins éthiques si l'on peut dire, mais qui limitent les pertes humaines. La solidarité entre ces travailleurs est une des rares choses qui leur reste ; nous ne devrions pas la leur enlever.
Carpe pousse un soupir dédaigneux alors que Griffon se lève et s’éclaircit la gorge :
— Si je peux me permettre de vous interrompre, je me suis préalablement chargé d’investir les territoires du Limbo et j’ai des cauchemars très parlants du côté de certains bouchers, dans les abattoirs d’Argots. Deux de mes voyageurs les surveillaient déjà avant l’attaque, mais il n’y avait rien de suffisamment inquiétant pour procéder à une arrestation. à présent, je pense que des interrogatoires sont justifiés ; je compte sur toi, Chien.
— Je m’en charge.
— Rappelons-nous que certains de ces hommes peuvent être innocents. Je suis sûr de moi en ce qui concerne trois individus, les autres sont sans doute de simples témoins. Et d’après les éléments du songe, je pense que c’était un accident. Un incident qui a dégénéré en raison d’une pression prolongée, nous savons tous quel genre de caractère pouvait avoir Morse.
— Oui, c’était un sale con.
— Chien…
L’homme à la tête de dogue lève les mains en signe d’innocence :
— Qui l’aimait bien ? Levez le doigt, ceux qui l’aimaient bien…
— Ça suffit, réplique Rhinocéros, sèchement. C’était un membre de la Famille et si nous ne ripostons pas alors nous serons en position de faiblesse. Cet homme a-t-il des proches ?
— Non, ment Griffon. C’était un célibataire endurci. Il a eu une compagne, il y a longtemps, mais elle l’a quitté et ne sait rien.
— Et les deux autres ?
— Des amis embarqués dans une situation difficile plus que des conspirateurs, c’est l’un d’eux qui a eu l’idée de pendre Morse sur la place, par provocation. Mais Rhinocéros a raison, tout cela amène un vent de révolte parmi la population. Nous ne pouvons pas rester de marbre devant une telle tragédie.
Rhinocéros reprend la parole :
— Peu importe l’angle, il s’agit d’un meurtre et d’un cas de non-assistance à un membre de la Famille. Ces trois hommes sont condamnés d’une façon ou d’une autre. Reste à savoir si les autres protagonistes sont réellement innocents ou non.
— Je vais continuer mes investigations.
Carpe prend la parole :
— Et que faisons-nous pour la population ? Les chants révolutionnaires pleuvent depuis ce matin. Ne faudrait-il pas augmenter les patrouilles d’enfants et demander un tribut plus sévère pour les récalcitrants ?
Bebbe tourne ses yeux légèrement bridés vers lui :
— Les gens sont malheureux et subissent la famine. Ils nous haïssent déjà. Je ne pense pas qu’augmenter la peur soit très judicieux dans une situation qui ressemble de plus en plus à une bombe sur le point d’exploser.
— Et depuis quand est-ce que tu t’y connais en politique ? répond Chien d’un ton narquois.
— Vous devriez rester à votre place, ajoute Carpe d’une voix traînante.
Bebbe ne réagit pas tout de suite, puis elle pince les lèvres et se lève :
— Très bien, dans ce cas, je pense que ma présence ici ne se justifie plus.
Elle sort de la pièce, mais très vite Rhinocéros la rattrape :
— Madame, il faut que vous restiez.
— Pour quelle raison ? Mon avis n’est pas entendu.
— Je ne pense pas, vous êtes notre mère et votre opinion compte forcément pour nous, au moins dans notre inconscient. Et certains d’entre nous vous écoutent vraiment, Griffon et moi par exemple... et s’il était là, Lièvre vous écouterait aussi.
— Lièvre ? Il me méprise plus que Chien et Carpe réunis !
— Difficile à dire, c’est un homme froid et il aimait beaucoup Numéro 5. Ça lui a fendu le cœur quand vous l’avez remplacée, mais il sait que vous êtes de bon conseil. Il ne vous le fait pas sentir, voilà tout.
— Peut-être.
— Revenez, Carpe va encore essayer de s’opposer à moi et j’ai besoin de votre soutien.
— …
Elle cède.
8.
Chien ouvre la porte et laisse passer Serpent qui entre dans le bureau et s’approche de la fenêtre. C’est une pièce parfaitement ordinaire, avec des murs noirs, brillants, un meuble couvert d’écrans qui diffusent différentes images de l’extérieur, un bureau, ainsi qu’une armoire remplie de dossiers.
Chien ferme la porte et s’assied sur la table. Puis, avec des gestes lents et délicats, il actionne un mécanisme au niveau de sa mâchoire et le masque s’ouvre sur un visage fin au nez pointu. Il pose la porcelaine sur le bureau avant de sortir d’un tiroir une cigarette qu’il allume. Rapidement, de la fumée file entre ses lèvres, puis il soupire et passe les doigts dans sa chevelure noire et raide, coupée aux épaules.
— La situation te rend soucieux ? demande Serpent.
Chien lui lance un regard perçant de ses iris bleus :
— Bien sûr que oui ! À quoi est-ce que tu t’attendais ? Morse était un trou du cul, mais sa mort nous apporte des tas d’ennuis !
— Je le conçois facilement. Est-ce possible de m’assister, à dessein de me débarrasser de ceci ?
Chien se lève et se dirige vers son interlocuteur. De près, il a l’air plus qu’étrange, ses vêtements en particulier : son costume noir paraît formé d’un tissu beaucoup plus léger et flottant que ceux de ses compagnons. Le masque aussi est bizarre, alors que tous les autres semblent faits de la même matière blanche, celui de Serpent est un simple casque de papier mâché.
— Baisse-toi, grogne Chien, agacé.
Serpent se penche élégamment ; il est si grand et maigre que son interlocuteur, qui est de taille moyenne, lui arrive aux aisselles. Chien retire le masque qui révèle le faciès étrange d’un vieillard aux yeux sournois et à la chevelure d’un blanc neigeux.
— Je te remercie, cela me soulage de mon indisposition.
Serpent se redresse devant la fenêtre et Chien peut observer les lumières de la Ville Noire qui percent à travers son visage, faisant ressortir l’ombre des os du crâne par transparence. Serpent a toujours eu cette apparence irréelle, avec sa silhouette longiligne dotée de bras assortis. Sa peau est parcheminée, translucide et ses prunelles sont d’un mauve luisant : un sylphe.
— Il va falloir trouver quelqu’un pour le remplacer, grogne Chien. Ça ne sera pas facile, nous avons besoin d’une personne de confiance de la même carrure que Morse.
— C’est impossible, personne ne peut s’introduire dans la Famille.
— Et pourquoi pas ? Tu y es bien rentré, toi.
— La situation est dissociée, car j’étais déjà considéré comme un morceau du cercle au commencement. Je connaissais l’ensemble des secrets de Cerf avant que tu ne naisses, bien que nous ne soyons pas du même sang.
— Alors nous sommes condamnés à assumer le deuil de l’un des nôtres publiquement ?
— C’est ce que je considère, mais c’est à Cerf de décider. Il est possible de se servir d'un sosie s’il en manifeste le souhait. Mais il ne sera jamais qu'un suppléant de la Famille. Et il sera nécessaire de le supprimer et d’en sélectionner un plus récent à chaque sortie officielle. C’est une action stupide et inconsidérée.
— C’est-à-dire ?
— La population a vu la potence de Morse et les instantanés seront disséqués. La supercherie résistera-t-elle ? Et quand le masque se disloquera, alors on se gaussera de nous et nous céderons notre arme maîtresse : l’angoisse que nous dissipons.
— C’est plein de bon sens et j’en parlerai à Cerf, mais je dois d’abord aller vérifier les informations que Griffon a données. J’ai déjà mis mes gamins sur le coup et j’attends qu’ils me rappellent dès qu’il y aura du nouveau. Griffon sait que je ne suis pas du genre à le croire sur parole.
— Penses-tu qu’il ne nous dise pas toute la véracité ?
— Je ne sais pas. Griffon montre parfois trop de compassion.
La cigarette de Chien se consume. Il jette soudainement un regard acéré à Serpent :
— Ça ne t’ennuie pas, cette comédie ?
— L’existence est composée d’une abondance d'artifices et je l'accepte.
C'était sincère de sa part, Chien en était intimement persuadé. Il se souvenait parfaitement quand, quinze ans auparavant, Serpent s'était soudainement pris au jeu des allitérations sifflantes, ponctuant son discours de tournures biscornues qu'il fallait bien souvent décoder. Cette habitude ne l'avait jamais quitté.
— Tu fais semblant d’être comme nous, mais ce n’est pas le cas. Tu ne peux même pas ouvrir les portes tout seul. Tu as besoin qu’on installe des détecteurs d’empreintes sur ton parcours pour que tu puisses circuler, mais cela nous permet aussi de contrôler tes allées et venues. Et porter le moindre objet lourd t’est impossible.
Les yeux de Serpent se plissent et il sourit bizarrement :
— Le temps a passé et les assauts ont cessé. Les sylphes du passé se sont discrédités et c’est tout. J’ai décidé seul de m’investir auprès de Cerf. Les notions de conscience, de vice et de vengeance n’existent pas dans notre éducation, c’est vous qui me les avez enseignées.
— Mon grand-père vous appelle « fantômes ».
— Une appellation parmi d’autres. La population nous a baptisés sylphes, d’autres, les « chevaucheurs d’oiseaux ». C’est ce qui me blesse le plus, ne plus me suspendre à une escadrille et les laisser me transporter.
— Il n’y a plus d’oiseaux ; des poulets de batterie, sans ailes et sans pattes, peut-être ?
— Il n’y a plus d’oiseaux, répond Serpent.
9.
Le cœur battant à cent à l’heure, Loup pose son sac sur un matelas du dortoir, puis s’assied lentement et essaie de reprendre ses esprits.
Tout s’est enchaîné trop vite.
Ses yeux s’attardent sur la grosse montre de fer-blanc accrochée à ses bretelles à outils : six heures se sont écoulées depuis la découverte du pendu sur la place du Châtaignier. D’abord, tout avait tourné comme une toupie dans sa tête : Bebbe lui conseillant de fuir, les rumeurs de rébellion qui couraient parmi les ouvriers, l’assassinat de Morse...
Alors il avait eu peur... peur de son masque lupin posé négligemment sur la table, à la vue de tous ou du moins, à la vue des voisins de l’immeuble d’en face, s’ils se donnaient la peine de paresser sur leur balcon. Des hommes avaient tué le morse, qu’est-ce qui les empêcherait de tuer le loup ? Heureusement, nul ne connaissait son vrai visage.
Saisi de terreur, il avait pris son sac et y avait fourré pêle-mêle les quelques affaires qu’il possédait, avant de descendre en courant l’escalier de métal qui longeait la façade de l’immeuble. Puis il avait caché son véritable passe d’identité dans une lézarde derrière le bâtiment pour finalement jeter son masque de porcelaine dans la Rivière Bleue, enfermé dans un sac-poubelle. Il ne lui restait plus qu’à piocher au hasard parmi les faux papiers qu’il s’était créés avant de fuir la Machine.
Il est à présent Isonima Fairfax, agriculteur, résident permanent du dortoir 11-A du quartier des Argots. Mais maintenant, Loup regrette.
Que signifie cette fuite ? Il est terrifié à l’idée d’être reconnu comme membre de la Famille et de trouver le même genre de mort que Morse.
Avec ou sans masque, il reste un égaré qui ne peut pas se permettre de se lier à qui que ce soit et retourner à la Machine semble une possibilité tout aussi abstraite que de s'inventer une nouvelle vie. Partir, c’était ce qu’il voulait après tout, mais sa propre lâcheté le freine dans son entreprise.
Son cœur refuse de ralentir, le beau visage orgueilleux de Chien se glisse dans sa tête et Loup se mâchonne la lèvre avant de s’allonger sur un lit. Le matelas est si fin qu’il peut sentir les ressorts du sommier ; une odeur de mousse pourrie lui envahit les narines. La nausée est là, puissante.
Les autres pensionnaires du dortoir ne font pas attention à lui. Sur le lit voisin, un homme endormi gémit dans son sommeil. La lueur de la lanterne accrochée au mur fait luire les gouttes qui ont perlé sur son front et chaque minute, une violente quinte de toux le fait tressauter. Loup essaie de ne pas le regarder, mais l’odeur de crasse et de sueur de l’homme lui pique le nez. Il se retourne et fixe le vide.
Que faire maintenant si ce n’est continuer cette vie ?
Il regrette déjà son premier emploi, chez le constructeur de drones, mais ce serait trop facile pour la Famille de le repérer parmi les fabricants de robots. Alors voilà, il s’occupe de conduire des moissonneuses dans les entrepôts, là où sont labourés les champs artificiels. Personne ne viendra le chercher là-bas. Encore moins dans les dortoirs répugnants mis à la disposition du personnel.
Il a pensé pendant un moment à vider son compte monétaire avant de quitter la Machine, mais la Famille aurait pu retrouver sa trace facilement. Et puis, n’est-ce pas son but que de se débrouiller sans aide ? Loup ferme les yeux et s'enroule dans un halo de boucles brunes.
Sur la rangée de lits en face, deux hommes discutent à voix basse. Loup essaie de ne pas les écouter, mais quelques mots parviennent à ses oreilles :
— Il paraît qu’ils ont déjà arrêté ceux qui ont fait sa fête au Morse...
— Je l’ai entendu aussi. Il y aura sans doute une exécution publique demain matin, sur la place du Châtaignier. Tu comptes y aller toi ?
— J’aimerais mieux mourir que faire ça. Ces infidèles de la Famille mériteraient tous le même sort !
— Chuttt... Parle moins fort, on pourrait t’entendre.
— Pardon… mais tu sais ce qu’ils disent, ceux qui ont pu les approcher. Ils disent qu’ils ne croient pas à Juniper. Qu’ils adorent un dieu païen...
Il y a un silence entre eux et ils frissonnent.
— Tu vas y aller, toi ?
— Je ne sais pas encore. C’est peut-être notre devoir de ne pas les laisser mourir seuls. De leur dire qu’on les regarde et que ce n’est que le début des hostilités.
Loup retient sa respiration.
Alors Bebbe et Rhinocéros ont raison : les vents de la révolution commencent à souffler parmi les citoyens. Loup se demande vaguement si tout cela n’est que du pipeau, ou si la Famille est véritablement en danger. Et puis il pense à Morse, plus vieux que lui de treize ans, plus gros que lui de deux fois et demie. Morse qui est mort...
Loup s’en veut un peu de ne pas se sentir triste.
10.
La nuit sur la place s’est écoulée dans un silence quasi total et se dissipe lentement sous la caresse hésitante d’un soleil évanescent.
Grenade croque dans le biscuit. Elle l’a trouvé par terre tout à l’heure et le goût est rance. Les miettes se mélangent avec sa salive déjà épaisse et se collent aux parois de sa bouche. La jeune fille est assoiffée. Sa main farfouille dans sa poche, caressant du bout des doigts les quelques piécettes qu’il lui reste.
Si ça continue, elle sera obligée de boire l’eau de la Rivière Bleue. Elle l’avait fait une fois quand elle avait cinq ans : ses maux de ventre avaient duré pendant au moins une semaine et sa mère était restée à la maison pour s’occuper d’elle. C’est le seul souvenir que Grenade garde de sa mère.
La foule est si compacte à présent que la jeune fille se sent mal. Après la découverte de l’homme pendu, des patrouilles de la police du Mur sont intervenues et depuis la veille au soir, ils gardent les grandes artères. Impossible de s’enfuir sans leur passer devant et se faire ficher. Un groupuscule d’entre eux est allé décrocher le cadavre et l’a emporté dans un vaisseau noir et luisant comme un gros scarabée.
Grenade ne sait pas trop si elle doit paniquer ou pas. La foule semble prise au piège, mais parmi tous ces gens épuisés et résignés, il ne lui est pas difficile de cacher son mètre quarante-sept de peau sur les os.
Le groupe de punks est toujours là. Pendant un moment, elle a dû les perdre de vue pour aller chercher quelque chose à manger. Après avoir erré pendant une demi-heure, elle a déniché le gâteau gâté sur le sol et à son retour, les punks n’étaient plus là. Furieuse contre elle-même, Grenade s’est enfoncée dans la foule pour essayer de les retrouver, ce qu’elle réussit à faire très rapidement : le petit groupe s’étant simplement déplacé jusqu’au drugstore crasseux qui se trouve sur la place, afin d’acheter des cigarettes. Grenade se demande vaguement comment des punks peuvent s’acheter de quoi fumer alors que la plupart des gens n’ont pas de quoi manger.
C’est la première fois que la police oblige tant de gens à rester debout toute une nuit. Grenade a bien vu des parents soutenant des enfants épuisés essayer de sortir, avant de revenir se terrer parmi les autres citadins, après que les membres de la police du Mur ont appuyé l’œil de leurs mitrailleuses sur leurs rejetons. À présent, Grenade peut contempler la sueur qui coule sur les tempes de ceux qui ont peur, dessinant des halos moites sur leurs vêtements.
Elle tente de s’asseoir, mais rapidement des gens la piétinent et elle se relève. Par chance, ses habits empestent toujours les ordures, si bien que la foule ne la colle pas de trop près. Son dernier mouvement est d’aller s’appuyer contre un mur, tout en s’assurant de garder un œil sur la bande de marginaux. Ce serait peut-être la meilleure occasion d’aller leur parler ?
La punk aux cheveux turquoise est en train d’embrasser compulsivement son chien sur les babines et l’animal répond en lui léchant le visage avec frénésie. Ce spectacle emplit Grenade de perplexité. Elle n’a jamais eu de cybertoutou et ne se souvient même pas d’en avoir manifesté l’envie. C’était pour ceux qui pouvaient se le permettre.Mais par Juniper, où peut-elle avoir déjà vu cette fille ?
Grenade se redresse, le dos moulu d’avoir attendu tant et tant d’heures debout. C’est le moment d’essayer, au moins, ça ne coûte pas grand-chose un petit : « Excusez-moi, est-ce qu’on se serait déjà rencontrées ? »
Mais à ce moment-là, les haut-parleurs s’allument et Grenade se fige :
« Attention. À tous les citoyens. Rentrez dans les rangs et ouvrez un passage aux agents du Mur. Personne n’est autorisé à quitter les lieux pour le moment. Terminé. »
Grenade sait ce que ça veut dire. Elle se presse contre le mur tandis que la foule l’écrase douloureusement et fait une grimace désolée quand deux dames lui jettent un regard dégoûté après avoir reniflé son fumet.
Plus loin, on entend le bruit de pas d’une patrouille, leurs chaussures tapant en rythme sur l’asphalte : un groupe d’enfants aux yeux vides, dont les plus âgés ont dix-sept ans et les plus jeunes huit ou neuf. Grenade frémit et la peur monte, lui tordant les boyaux. Une deuxième patrouille les suit. Ils ont l’air d’être un tout petit peu plus âgés, entre seize et dix-huit ans sans doute, et traînent avec eux quatre hommes au teint livide et aux lèvres tremblantes.
Grenade n’a aucune illusion, elle en a vu passer des exécutions. Des hommes hurlants, des femmes désabusées et farouches, des hommes sages qui pensent trop, des enfants parfois aussi, avec de grands yeux étonnés qui s’écarquillent quand les balles les touchent. Grenade tremble et ses mains s’accrochent à sa besace de cuir. Elle essaie de ne rien ressentir parce que c’est le seul remède fiable qu’elle connaît contre la peur.
Les hommes sont alignés en dessous du Châtaignier. Quatre enfants, tous âgés de moins de douze ans, mettent leurs armes en joue. Grenade humecte ses lèvres. Ce sera bientôt fini. Les tirs éclatent.
Grenade joue à toucher ses doigts un par un avec son pouce. Elle ne regarde pas. Ça doit être terminé.
Mais les tirs recommencent.
Grenade tressaille et arrête son jeu. Elle se dresse sur la pointe des pieds pour voir ce qu’il se passe. Les hommes sont à terre et se tordent de douleur.
Les exécutions ne sont pas rares dans la Ville Noire. Les enfants du Mur viennent, tuent et partent. Et pourquoi ? Qu’ont fait ces hommes que l’on met à mort ? Nul ne le sait d’habitude. Les tue-t-on pour une erreur professionnelle ? Pour complot ? Pour le vol d’une portion de mousse pour nourrir des enfants ? La mort est un cadeau absurde et rapide. Le condamné sait-il au moins de quoi on l’accuse ?
Mais là les gens savent.
Ils savent que ces hommes doivent mourir parce que Morse a été assassiné.
Grenade détourne les yeux quand elle voit les plaies se teinter de rouge. Le sang va couler dans le caniveau et le caniveau va se déverser dans la Rivière Bleue. La soif et le dégoût dansent.
Le haut-parleur s’allume à nouveau :
« L’exécution est terminée, la Famille réclame l’évacuation de la place. Chacun d’entre vous devra passer devant un poste de la police du Mur et justifier son identité. Terminé. »
Grenade mordille ses lèvres.
Ceci dit, ce n’est pas la première fois qu’elle se trouve dans une situation désespérée et puisque la Police ne semble pas vouloir les laisser partir, autant employer les grands moyens. Son regard se lève vers les immeubles qui entourent la place, celui qui se trouve au-dessus d’elle en particulier. Des enfants du Mur gardent les escaliers de métal qui grimpent de façon anarchique le long des façades torturées, mais Grenade espère pouvoir atteindre les étages autrement. Si elle trouve une fenêtre ouverte, elle pourra peut-être s’en sortir, même avec des agents à ses trousses.
La lumière est à son avantage : le soleil est trop voilé par la Brume pour vraiment éclairer la place, seuls quelques réverbères diffusent leurs halos glauques.
Grenade se colle davantage contre le mur avant qu’une gouttière plongée dans l’ombre de l’arbre de métal n’attire son attention. Comme un gros insecte, elle s’y accroche et commence son ascension. Si les enfants n’y regardent pas de trop près, elle devrait passer inaperçue. Elle escompte juste que personne ne la dénonce dans la foule, il ne faut pas espérer échapper à des milliers d’yeux. En une trentaine de secondes, elle atteint le premier étage de l’escalier de métal. Elle est si maigre que son corps se glisse sans peine entre les marches.
En bas, quelqu’un crie. Non !
Ce n’est pas quelqu’un de la foule, un enfant du Mur l’a aperçue. Elle aurait dû s’en douter, l’assassinat d’un membre de la Famille a mis tout le monde sur des charbons ardents.
Le temps qu’elle se dégage des marches, deux agents montent au pas de course au premier étage. Grenade essaie de fuir, mais c’est peine perdue. Les enfants du Mur l’attrapent par les épaules, les cheveux et la tirent en arrière.En une poignée de secondes, elle est traînée en bas, devant une adolescente rousse en uniforme qui lui demande d’une voix amorphe :
— Veuillez décliner votre identité.
Comme elle ne répond pas, la fille pointe son arme devant elle. Le canon fait comme un œil noir. Grenade finit par sortir un badge de sa poche et la rouquine le fait glisser contre un lecteur. Le cerveau de Grenade est plein de vide, comme le regard drogué, brouillé par le Vent, de la rousse tandis que l’appareil émet une série de sons électroniques. L’œil noir fixe Grenade.
La peur revient faire des nœuds dans son ventre et elle se demande vaguement si elle va elle aussi mourir sous l’arbre de fer, avec une balle dans le corps. La fille va dire quelque chose, mais quelqu’un l’interrompt :
— S’cuse-moi ?
Mécaniquement, la rouquine se tourne devant la nouvelle arrivante et Grenade reconnaît la punk au chien bizarre. Apparemment, la fille du Mur n’a pas l’habitude qu’on l’interpelle avec ce ton familier, alors la punk répète :
— S’cuse-moi ? Tu peux lâcher ma pote, s’te plaît ? On est v'nues ensemble et elle a pas l’air d’se sentir bien.
Sa voix présente un timbre étrange, comme si parler n'avait rien de naturel pour elle. Un silence de mort règne à présent dans le régiment tout entier et dans la foule environnante. La fille rousse qui semble être la cheffe du groupe articule d’une voix sèche :
— Pourriez-vous... décliner votre identité ?
La punk sourit et ses lèvres peintes en rouge se retroussent sur des dents un peu jaunâtres :
— M’bien sûr. Faites.
Elle leur tend son propre badge et la cheftaine le scanne. Un nouveau silence suit les bruits électroniques de l'appareil. La rousse se concentre sur l’écran de son appareil tandis que la punk la fixe avec insolence. Le visage imperturbable de la jeune fille est soudainement froissé par un froncement de sourcils et elle finit par relever la tête pour conclure d’un ton monocorde :
— Tout est en ordre, vous pouvez partir…
— Merci, franchement, t’es vachement plus sympa qu’t’en as l’air.
Et ce faisant, la punk donne une petite tape amicale sur l’épaule de l’adolescente du Mur qui se raidit. Grenade a l’impression d’être dans une dimension parallèle. La punk insiste :
— Non sincèrement, en t’voyant, j’me disais que t’étais c’genre de gamine qui arrête des innocents sans savoir pourquoi...
La rouquine dit d’une voix raide :
— Je vais devoir vous demander de circuler.
La punk ouvre la bouche, mais Grenade la coupe, le cœur au bord des lèvres :
— Par Juniper, tais-toi !
La fille aux cheveux turquoise ouvre de grands yeux surpris, alors Grenade rajoute, d’une toute petite voix :
— Je t’en prie, allons-nous-en...
— Oh. D’accord... t’as rien oublié ?
La remarque prend un peu Grenade au dépourvu, puis elle se baisse et tâte sa besace. Ses masques sont toujours là. Cette fille savait-elle que Grenade trimballait des choses importantes avec elle ? La punk la prend par le bras et l’entraîne avec elle loin des patrouilles. Grenade la hume : elle sent le chien, le tabac et la crasse. Cette odeur envahit ses poumons et soudain, Grenade se souvient parfaitement bien de la première fois où elle a vu cette fille.