3.
Des volutes épaisses de brouillard ont envahi la Ville Blanche. Griffon marche le long d’une mer d’acier d’un calme déroutant. Sur la droite de Griffon, la mer ; sur sa gauche, la cité.
De petits immeubles propres et immaculés se dressent sagement les uns à côté des autres face à la promenade. Griffon les voit par intermittence, selon les caprices des brumes du rêve. Il devine aussi des pelouses et des balcons croulant sous des pots de géraniums. Les plantes sont simplement teintées de noir et de blanc, comme toujours dans les territoires oniriques de Limbo. Il n’y a que lui qui soit en couleur ici, ainsi que parfois un voyageur égaré ou l’un de ses collègues. Une foule de passants monochromes se presse sur la plage. Leurs visages sont délavés et fondus : ce ne sont que des ombres floues de rêveurs et Griffon les ignore.
La brume glisse doucement sur l’écume des vagues molles et dévoile progressivement la silhouette d’un ponton où sont amarrés des bateaux. Griffon s’approche et s’arrête devant un petit navire de pêche à la peinture écaillée. Son nom est écrit sur la coque dont le bois est en train de pourrir.
Machina.
En habitué, il grimpe à bord en s’aidant des cordages. La brume est si compacte à présent qu’elle dépose sur ses vêtements une fine couche de gouttelettes d’eau et Griffon est gelé jusqu’aux os.
Sur le pont, un fantôme grisâtre allume une cigarette. Griffon voit la lueur de la flamme faire une petite percée dans le brouillard avant de disparaître. Le spectre ne l’a pas vu, alors il le contourne silencieusement. On ne sait jamais comment réagissent les habitants des songes. D’autant plus que celui-ci est un grune, pas un humain : on le reconnaît à la longue queue blanche et molle qui remplace ses jambes et aux tentacules qui lui entourent la tête. Bien qu’il lui soit familier, mieux vaut être prudent.
Griffon ouvre la porte de la cabine et se glisse à l’intérieur. La brume ne s’insinue pas dans le bateau, mais la pièce est étrange, comme un peu déformée. Les murs rouillés sont couverts de tags injurieux et colorés qui détonnent nettement sur le monochrome du monde.
Il entend un halètement plaintif et contourne la table : il y a quelqu’un dans la pièce. Une jeune fille est écroulée à terre ; ses bras grisâtres sont tachés de couleurs vives et ses doigts sont fermement serrés sur une bombe de peinture, encore posée sur une inscription tracée au sol.
Griffon penche la tête et lit :
« VA TE FAIRE ENCULÉ JORGE »
Un petit sourire vient fleurir sur ses lèvres.
La jeune fille semble s’apercevoir de sa présence et se redresse. Griffon détaille silencieusement le visage sombre dont les grands yeux noirs sont soulignés de cernes et de taches de rousseur. Les cheveux aussi sont noirs, fins, coupés en carré plongeant jusqu’aux épaules.
Son rouge à lèvres écarlate, qui a bavé sur sa joue et sur ses dents écartées paraît irréel sur le reste de son être, aussi monochrome que la Ville Blanche.
Elle se met debout, vacillant sur ses talons aiguilles.
Elle n’a pas froid avec son petit t-shirt et son mini-short en jean ?
Elle est a l'âge où l'on ne sait si elle doit être qualifiée de femme ou d'adolescente. Dix-sept ans, peut-être un peu plus, car sa maigreur est trompeuse. Griffon se demande vaguement si elle n’est pas droguée. Il y a d’autres touches de couleurs sur elle : ses ongles, les vaisseaux sanguins sur la sclère de ses yeux et les veines bleutées de ses poignets. Visiblement, elle ne le reconnaît pas.
Avec des gestes lents et patients, il lui prend la bombe de peinture des mains :
— Écoute-moi, c’est primordial. Je ne sais pas pourquoi je dois aller me faire enculer, mais tu as mal orthographié mon nom. Cela s’écrit plutôt comme ça, en pratique.
La jeune fille hébétée le regarde tracer soigneusement « Georges » sur la table avec la peinture. Puis Griffon lui remet la bombe dans les mains, en replaçant lui-même les doigts autour. Plongeant son regard dans celui de la jeune fille, il lui dit :
— Autre chose, pour ne plus commettre la même irrégularité, je pense que tu devrais t’entraîner un peu. Par exemple, tu pourrais écrire cent fois sur une feuille : « Georges est un individu extrêmement sympathique. » Ferais-tu ça pour moi ? Nous pourrions en profiter pour revoir les règles du participe passé.
— …
— Tu pourrais me montrer ça la prochaine fois que je viendrai visiter l’un de tes rêves ?
Comme la fille ne répond toujours pas, il lui décoche un sourire immense en essayant de le rendre ravageur. Il n’a pas vraiment le temps de comprendre ce qui lui arrive que la fille le frappe brutalement à la tempe à l’aide de la bombe de peinture. Il grave seulement en lui le souvenir de ce visage qui se déforme comme celui d’un chat qui crache. Il sent la douleur envahir son arcade sourcilière. La chair enfle, chauffe et palpite.
Il veut dire quelque chose. Il veut répliquer, mais soudain, c’est comme si une main glacée avait refermé des doigts raides autour de son cœur. Griffon se sent tiré en arrière et arraché du sol. Il s’étouffe comme si l’atmosphère devenait aussi visqueuse que de l’eau. Le paysage se dissout sur place comme de la cire qui fond. Griffon retombe sur ses pieds ; il aspire une grande gorgée d’air.
— Aaah... Aaaah...
Il n’est plus dans la Ville Blanche.
Il est dans la Machine, dans la pièce circulaire des voyageurs du rêve, allongé sur un sofa, soutenu par des coussins et drapé dans son long peignoir rouge brodé de fleurs blanches.
Penché sur lui se trouve un homme en costume sombre, avec un masque de dogue. Sa main est encore sur son épaule. Griffon se lève, furieux, attrape Chien par la chemise et lui crie au visage :
— Âne bâté ! Qu’est-ce que tu as fait ?
Chien essaye de se dérober.
— Pas si fort, tu risques de les réveiller !
— Bien sûr que je risque de les réveiller, il FAUT que je les réveille.
Griffon lâche Chien et se précipite auprès d’un des autres dormeurs de la pièce. Il y en a sept en tout : cinq femmes et deux hommes, tous terriblement gros et pâles. Allongés sur leurs sofas, ils ressemblent à d’énormes larves inertes avec leurs yeux grands ouverts qui fixent le vide d’un air absent. Griffon donne de petites gifles sur les bajoues tremblotantes du premier dormeur.
— Anton… Anton… Réveille-toi !
L’homme papillonne des yeux.
— Merci Mock, marmonne Griffon avant de courir tapoter la joue du suivant et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils soient tous réveillés.
Chien le regarde faire, appuyé contre le mur, les bras croisés. Les voyageurs étant tous conscients, Griffon revient vers lui, l’air toujours aussi furieux :
— Il ne faut jamais briser un de mes rêves ! Ces malheureux auraient pu rester bloqués dans Limbo toute leur existence ! Est-ce que tu me comprends ?
Chien fait la moue. Nul n'a le droit d'entrer dans la Machine s'il n'est pas membre de la Famille... le ménage est accompli par les robots ménagers et les repas apportés par des passe-plats. Même les enfants du Mur n'ont pas ce privilège, cantonnés à leur forteresse extérieure. Seul Griffon a eu droit à un traitement de faveur pour installer son unité d'espions et bien que les voyageurs des rêves soient confinés à leurs quartiers, Chien n'aime pas ça.
— Il fallait que je te parle, c’est urgent. Sans que les autres ne sachent… et puis, ça ne demanderait pas grand-chose de remplacer ces…
— Ils me sont PRÉCIEUX !
— Certes. Comme tu voudras. Au fait, tu saignes.
Griffon porte sa main à sa tempe blessée et le foudroie du regard :
— Allons à côté. Ça ne sert à rien de les importuner davantage.
Il ôte son peignoir et s'agace de le voir se décrocher de la patère où il tente de le pendre. Deux fois. Puis il enfile un costume-cravate semblable en tout point à celui de Chien, soulève un masque de perroquet en porcelaine installé sur la table de chevet près de son sofa et le pose au-dessus de ses cheveux courts, colorés d’un bleu éteint. La partie antérieure du masque vient épouser son visage et les rouages qui font la jonction entre l’avant et l’arrière se mettent doucement à tourner tandis qu’un « clic » se fait entendre. Ils sortent dans la pièce d’à côté, une sorte de sas surchauffé où règne une lumière verdâtre. Griffon croise les bras en pivotant vers Chien. Sa voix est acerbe :
— Alors ? Que puis-je pour toi ?
— J’ai besoin de te demander un service. Il s’agit de surveiller des rêves.
— Jusque là, rien d’anormal : c’est-ce que je fais tous les jours.
— Les rêves de quelqu’un en particulier, quelqu’un de la Machine.
— Impossible. C’est contre toutes les règles.
— Même si je soupçonne une trahison ?
— Il te faut une dérogation de Cerf pour ça.
— Même si cette personne a choisi délibérément de quitter la Machine ?
Griffon tourne sa tête de porcelaine en direction de Chien :
— Tu veux que j’espionne Loup ? Il est l’un des nôtres.
— Je suis sûr qu’il mijote quelque chose.
— Impossible. Je ne peux pas faire ça, même si je voulais te venir en aide, je n’ai pas le temps.
— C’est ce que tu dis toujours, mais tu as dénoncé moitié moins d’opposants que chacun de tes tas de gras individuellement. Je me demande bien ce que tu fabriques dans ton monde onirique. Crois-moi, je t’ai à l’œil, toi aussi, que tu sois mon frère ne change rien du tout !
— Grand bien te fasse.
— Vous pouvez bien tous faire les malins, les enfants du Mur veillent. Et moi j’attends mon heure. Cerf finira bien par voir que j’ai raison à votre sujet.
— Oui, oui, Cerf verra tout ça. Tu dois me laisser tranquille maintenant, je dois retourner réparer les dégâts que tu as causés sur les voyages de mes collègues.
Avec un reniflement méprisant, Chien consent à quitter la salle. Griffon se retrouve seul. Il veut se gratter la tête, mais ses doigts rencontrent la surface lisse et froide de son masque. Par Mock, qu’il déteste cet artefact…
4.
Trempée de sueur, Grenade se réveille en sursaut dans son lit. Elle vient de faire un rêve terriblement stupide.
Ça a commencé sur ce bateau. Elle se souvient d’avoir été furieuse contre Georges parce qu’il était venu se moquer d’elle et dans le rêve, elle tentait de le frapper. Le cœur battant, elle essaye de se calmer. Ses cheveux noirs, coupés en carré plongeant s’étalent sur l’oreiller. Ses poings viennent se frotter contre ses yeux cernés et elle enroule son corps maigre dans un drap pas très propre. Les secondes s’écoulant, Grenade est sur le point de se rendormir quand elle entend un bruit de clairon étouffé par les murs. Elle tend aussitôt l’oreille et bondit sur ses pieds avant de se précipiter vers la fenêtre. Elle écarte d’un doigt les épais rideaux et jette un coup d’œil à la rue.
Inspection de la police du Mur. Merde !
Grenade fonce sur la chaise où est posé un pantalon de treillis élimé qu’elle enfile par-dessus sa culotte. Puis elle passe rapidement une veste sur le t-shirt blanc qu’elle porte pour dormir et accroche sa besace en travers de ses épaules. Elle jette un regard circulaire autour d’elle. Elle sent la sueur et n’a pas de soutien-gorge. Où sont ses lunettes ? Et qui va arroser Berthe ? Tant pis. Grenade n’a plus le temps : le petit appartement n’offre aucune cachette satisfaisante. La jeune fille vit seulement au cinquième étage et la police du Mur ne chôme pas, en général.
L’avantage, c’est qu’ils ne sont pas là pour elle. Ce doit être un simple contrôle de routine, tout le monde y passe, sans exception : papiers d’identité, possession de « Vent » illégal, certificat de paternité ou maternité en règle... Si Grenade joue finement, tout ira bien.
Le temps d’aller chercher une chaise, elle se retrouve debout dans la salle de bain, passant son corps maigre par la lucarne d’aération. Celle-ci s’ouvre sur la cheminée du monte-charge intérieur de l’immeuble. Avant de sortir tout à fait, elle vérifie que la cabine se trouve bien en dessous, donne un coup de pied à la chaise qui bascule et enfin referme la fenêtre. Puis, agrippée aux tuyaux poussiéreux, elle se hisse de deux étages, comme un gros lézard.
Une fois à la hauteur de la lucarne de l’appartement correspondant, elle frappe avec empressement. Quelques secondes plus tard, un visage d’enfant noir comme une boule de suie lui ouvre la fenêtre. Grenade se glisse à l’intérieur et atterrit au milieu d’une immense cuisine blanche envahie de vapeurs et d’odeurs de friture.
— Qu’est-ce que c’est ? crie un cuisinier aussi noir que l’enfant.
— C’est Grenade ! crie à son tour le marmiton pour couvrir le bruit des casseroles. Elle vient se cacher à cause de la rafle qui arrive.
— OK. Mets-la dans le passe-plat comme d’habitude !
— Compris papa !
Grenade file avec le garçon. Les cuisiniers ne semblent pas surpris de la voir ; elle les connaît bien, ce sont les gars de la cantine de l’immeuble. Ce sont eux qui nourrissent les ouvriers de l’atelier textile du 28e étage et aussi ceux des deux usines de transformation des déchets des 12e et 36e étages.
L’enfant la fait grimper dans un autre conduit, beaucoup plus étroit, où elle est obligée de se tenir debout. Il lui sourit et ses dents blanches dessinent une lune sur son visage d’ébène. Il s’appelle Kerouit et c’est le deuxième enfant du chef, mais tous les cantiniers font semblant qu’il est l’aîné parce que le plus grand a été réquisitionné par la police du Mur. Maintenant tout le monde fait comme si le chef Martial n’avait qu’un petit garçon. C’est une sorte de règle tacite qui concerne tous les enfants que le Mur prend. Kerouit actionne un levier et le passe-plat monte avec Grenade dessus. Elle voit disparaître le sourire-lune et se retrouve dans le noir.
— Que Juniper te protège, murmure le garçonnet.
Le béton écorche les hanches de Grenade à travers son pantalon. Elle s’accorde une longue respiration tandis que son cœur cogne très fort dans sa poitrine. Elle est seule avec les bruits de la cuisine qui résonnent dans les murs. Ses doigts se serrent contre sa besace et à travers le tissu souple, elle sent le relief rassurant de ses masques. Les battements se calment un peu.
Elle attend. Et puis les sons de cuisine cessent. Il y a d’autres bruits maintenant : des bruits de chaussures, des bruits de pas bien alignés, bien dressés. Grenade les connaît par cœur et serre les dents. Une main soulève l’ouverture du passe-plat et elle sent la planche se dérober vers le bas. Instinctivement, Grenade se maintient en haut du conduit à l’aide de ses bras et de ses jambes. Une tête passe par l’ouverture en bas. La lumière de la cuisine permet à Grenade de discerner une paire d’yeux vides. Il fait trop sombre dans le passe-plat pour qu'on puisse la voir. La tête disparaît et Grenade prie silencieusement pour qu’ils ne reviennent pas avec une lampe torche.
Elle retient sa respiration. Ils ne reviennent pas, mais elle n’ose pas bouger. Le passe-plat reste en bas et ses jambes lui font mal.
Les secondes s’égrainent, les bruits de bottes disparaissent et Grenade compte mentalement cinq bonnes minutes avant de sentir le passe-plat revenir sous ses pieds. Elle soupire de soulagement. Une poignée de secondes plus tard, des bras l’aident à s'extirper du conduit et elle débouche dans la cuisine.
Kerouit lui fait signe de se taire et murmure :
— Tu peux encore tenir ?
— Pas autant...
— D’accord, ils repasseront partout en descendant. Cache-toi dans les poubelles, on va te faire sortir.
Grenade le suit et le jeune garçon l’aide à se dissimuler dans une benne à ordures prête à être descendue par le monte-charge. La jeune fille pince son nez pour ne pas respirer l’odeur des restes. Sentant s'approcher le haut-le-cœur, elle essaye de penser à autre chose. Elle remercie Kerouit d’une main avant de s’enfoncer davantage parmi les déchets de mousse pourrie et les carcasses.
Le monte-charge se met en branle et descend les étages dans un bruit chuintant. En bas, deux hommes se chargent d’apporter les conteneurs dehors, dans une ruelle malodorante. Grenade attend d’être sûre qu’ils soient partis avant de se glisser hors de la benne.
Comme elle pouvait s’y préparer, l'avant de l’immeuble est envahi de soldats du Mur, une milice mise en place par la Famille qui mobilise des enfants pour faire régner la discipline. D’une main, elle tâte sa besace. Tout est là. Tout va bien.
Grenade fait demi-tour et s’enfonce dans les ruelles les plus tortueuses, le long des canaux où stagne cette eau étrange et laiteuse qui va rejoindre la Rivière Bleue. Là, tout en bas de l’échelle sociale, se déchirent les petits criminels, les vagabonds et les fuyards recherchés par le gouvernement. La jeune fille resserre les pans trop minces de son blouson sur son corps rachitique. Elle a froid et pas moyen de repasser chez elle avant quelques jours. Il faut se faire oublier. Elle trouvera bien quelque chose à manger de-ci de-là.
Au coin de la rue, il y a un groupe de punks ; elle les regarde avec méfiance. Un grand type avec une crête lui adresse un sourire narquois. Que penser de ces gens ? En apparence, ils s'opposent au système, mais le système n’est pas du genre à laisser survivre impunément des personnes qui contestent si ouvertement ses idées.
Le regard de Grenade se porte sur l’une des trois filles du groupe : une jeune femme très ronde, avec le crâne à moitié rasé et de longs cheveux turquoise qui lui coulent en boucles graisseuses sur le profil. Sa bouche poupine tire avec dédain sur un mégot rougeoyant.
Grenade a la vague impression d'avoir déjà rencontré cette fille, mais impossible de se souvenir où et quand. Elle décide de se rapprocher, mais le groupe de punks se met en mouvement. La fille aux cheveux bleus tient en laisse un cybertoutou très laid dont le regard strabique semble vouloir fixer à droite et à gauche en même temps.
La jeune fille les suit pendant une dizaine de minutes, tout en gardant ses distances. Deux fois, elle manque de les perdre après avoir croisé des patrouilles d’enfants du Mur. Les punks semblent rejoindre des quartiers plus populaires et plus fréquentés et des gens affluent des rues. Grenade s’égare au milieu d’eux, trahie par sa petite taille. Devant elle, une silhouette immense et translucide dresse son nez pour apercevoir quelque chose. Un sylphe ! Ils sont si rares depuis la fin de la guerre.
Le nombre de passants ne cesse d’augmenter et soudainement, la jeune fille se sent nerveuse. Un murmure inquiétant parcourt la foule, semblable au bourdonnement d’un essaim en colère et Grenade comprend qu’il se passe quelque chose. Ils sont tous là : les ouvriers à la gueule enfarinée et au menton bleui d’un début de barbe aussi bien que les parents aux traits creusés, les jeunes cadres dynamiques et les enfants misérables des taudis.
Tous marmonnent à voix basse et convergent vers la grande place du Châtaignier. Grenade suit le mouvement en essayant de ne pas perdre de vue le groupe de punks. La fille aux cheveux bleus est trop petite pour être visible, mais l'adolescente se repère grâce à la crête verte du punk narquois.
Elle arrive sur la place. La foule s’immobilise, les gens se serrent, se balancent doucement. Une sourde aura de peur fait frémir les rangs. Grenade lève la tête.
La haute silhouette d’un arbre de métal se détache sur le ciel grisâtre où brille la lueur d’un astre sans éclat. Un sombre fruit semble peser à sa ramure : un homme au bout d’une corde.
Le pendu tourne lentement sur lui-même au-dessus de la foule. Le masque de morse en porcelaine qui couvre son visage lui donne presque l’air résigné.
1Persona : mot latin représentant un masque de théâtre ou des personnages