Vous retrouvez vos officiers dans votre cabine. Ils se tiennent tous là – votre contremaître et navigateur côte-à-côte, penchés sur les cartes étalées en travers du bureau, votre maître-artilleur qui joue machinalement avec un bout de corde, et le couturier, adossé à la cloison, observant les trois autres. Seule votre ingénieure manque à l’appel, restée dans la fournaise de la salle des machines.
L’Orphée est un croiseur nouvelle génération entièrement d’acier trempé, non un simple engin de fret. Vous annoncez à vos officiers que, puisque l’Amirauté n’a ni mission ni cargaison pour vous, alors vous tracerez votre propre route. À ces mots, l’œil unique de votre contremaître s’illumine. Dans le même élan, elle attrape la main de son compagnon.
« Capitaine, allons-nous... ? »
Vous regardez votre navigateur. Lui, regarde le sol.
Pourtant, quand vous l’avez embauché, il est venu de lui-même vous confier l’histoire qui l’a condamné au funeste destin de marin : sur ces flots d’un noir d’encre naviguerait une caravelle sans capitaine ni équipage, jalouse gardienne non pas d’or, mais de lumière. Fragment d’une étoile défunte, ce serait l’âme de l’Aurore.
Sa mère lui contait cette légende ; maintenant, elle se maudit d’avoir poussé son unique fils dans le sillage de son père disparu. En échange de ses talents, le navigateur vous a demandé d’un jour pouvoir mettre le cap vers son rêve d’enfance et de lumière. Bientôt, peut-être, la pauvre veuve aura le poids de votre disparition sur sa conscience – ou les retombées de votre gloire.
« Resterez-vous à bord si nous nous mettons en quête de l’Aurore ? »
Votre maître-artilleur laisse échapper un sifflement.
« Sacrément risqué, comme entreprise...
— Mais seriez-vous prêts à prendre ce risque ? »
Il jette un regard aux autres officiers, frotte le nom tatoué le long de son cou. Puis, il hausse les épaules, affectant un détachement qui vacille aux entournures.
« Ce n’est pas le genre de propositions qu’on refuse. Ce serait un affront à... Ce serait malvenu. »
Vous acquiescez. Après tout, sur l’océan sans soleil, quiconque mouche une chandelle, éteint une lampe, étouffe un feu, se voit mis à l’écart par le reste de l’équipage jusqu’à ce qu’un port émerge à nouveau des ténèbres. Simple précaution. Alors, se détourner d’une étoile ? Il serait facile d’y voir une insulte à la face de tous ceux que le noir a avalés.
Tout marin rêve de poursuivre un soleil, de se l’approprier, de s’y brûler, de l’effleurer et de le dévorer. Avec un bateau plus solide, de meilleurs moteurs, un équipage moins froussard, avec la bonne carte, en allant plus loin, toujours plus loin... un jour – un jour qui est une nuit, de ce côté du monde – quelqu’un trouvera bien l’horizon où tout bascule, la vie et le noir. Quelque part, la lumière existe toujours. Il ne peut en être autrement. Si personne n’en est jamais revenu, ne serait-ce pas simplement par attrait d’un ciel où ne brille qu’une seule étoile ?
Nombreuses également sont les légendes de fragments d’étoiles engloutis entre les vagues, n’attendant qu’équipages et capitaines suffisamment valeureux pour les arracher à l’océan. Peu de marins, pourtant, osent évoquer l’Aurore, et encore moins se lancer à sa poursuite. Il se murmure qu’elle noie, broie, tous ceux qui osent l’approcher, et que jamais, jamais, elle ne se laissera dompter.
« La route est prête ?
— Après l’île d’Hellequin, répond votre navigateur, je ne peux plus garantir le, euh, l’exactitude de mes cartes.
— Mais jusque-là ? »
Ces cartes représentent l’œuvre de sa vie, l’apogée de ses talents que nombre d’autres Capitaines vous envient. S’il existe quelqu’un pour guider un navire au-delà des frontières du monde connu, c’est bien lui. Du moins, c’est le pari que vous avez fait ce jour où vous l’avez accepté à bord de l’Orphée, lui, le paria menacé de la corde.
Il laisse échapper son sextant, vous faisant sursauter. Bredouillant une excuse, il essuie ses paumes sur la toile imperméable de son pantalon puis, après un mouvement à demi avorté vers la carte, il hoche la tête, comme un pantin, en réponse à votre question. Vous, vous détournez les yeux avec un certain malaise de la croix rouge tracée juste au-dessus de son oreille. Son crâne rasé, ses joues, et tout son dos, pour ce que vous en avez vu, portent une carte gravée à même sa peau sombre pour que jamais, par les tisseuses, il ne retourne « là-bas ». Tant qu’il ne vous y amène pas, vous n’avez pas vraiment envie d’en savoir plus.
Votre contremaître, elle, ne paraît aucunement refroidie par les risques de votre entreprise. Son œil gauche brille comme une bille. Par-dessus l’autre s’ouvrent des pétales de tissu écarlate, une fausse fleur pour tout ce qui n’existe plus. Cet œil-là, votre contremaître l’a cédé à l’océan contre la promesse qu’un jour sa peau connaîtra la chaleur d’un astre. Une offrande rouge, dans le noir, en rêvant de lumière. À quiconque veut bien l’écouter, elle jure que les tisseuses lui ont parlé dans son sommeil. Qu’elle a toujours toute sa tête.
Vous n’avez jamais su si elle s’était attachée au navigateur par réelle affection ou parce qu’elle retrouvait sur ses lèvres le goût de ses rêves fous. Mais maintenant – maintenant, dit-elle avec un sourire qui expose juste un petit peu trop de dents, se profile l’heure d’arracher un espoir aux cauchemars. Vous aussi, vous voulez y croire. C’est cet espoir insensé qui vous a fait prendre la mer, qui chaque fois vous donne la force de braver la folie qui rôde juste à l’orée de vos phares. Vous la trouverez, l’Aurore, vous toucherez la lumière en son sein...
« Les tisseuses nous réservent un fil doré pour entrelacer ce voyage à leur grande trame, j’en suis certaine », ajoute votre contremaître – et, pour toute l’assurance qu’elle a mis dans sa voix, elle s’est à demi tournée vers le couturier comme pour le défier de la contredire.
Lui, ne dit rien. Le masque animal qu’il porte dissimule la moitié inférieure de son visage, mais au plissement de ses yeux pâles, vous jureriez qu’il sourit.
Vous répétez votre question. Resteront-ils, pour chercher l’Aurore et ses promesses ? Tous, cette fois, hochent la tête sans rien ajouter. L’instant ne semblerait pas plus solennel si vous leur aviez demandé de signer de leur sang. À la fin, si vous en arrivez là... c’est bien de rouge qu’ils paieront.
Quand vous vous glissez dans la salle des machines pour poser la question à votre ingénieure, elle vous retourne un sourire transparent : « Tant que les moteurs tournent, Capitaine, comptez sur moi. »
La mort a emporté avec elle patrimoine et héritage, mais non la gloire – l’immortalité de votre vivant, étirée jusqu’aux confins du temps. Vous vous tiendrez au milieu des ombres, votre personne auréolée de cette lumière au goût d’éternité. Ou peut-être est-ce plutôt la curiosité qui vous pousse, une soif de découvertes, de connaissances... Votre équipage aussi a cent et une raisons d’embarquer à vos côtés. Certains tremblent. D’autres, muets, observent les ténèbres qui s’ouvrent à vous. D’autres encore prient les tisseuses pour qu’elles leur accordent un brin de miséricorde. Un moussaillon fredonne une balade née au septentrion, bien loin d’ici, et jamais les promesses de l’océan ne vous ont-elles paru si tangibles. Un délicieux frisson court le long de votre échine lorsque vous donnez l’ordre de lever l’ancre.
L’océan sans soleil est vaste et sombre, mais à la lueur d’étoiles lointaines, vous prenez la mer avec ardeur, dix barrels de fioul, et votre équipage sans peur et criblé de reproches. Appréhension et excitation électrisent l’air. Vous ne pouvez qu’espérer que cela suffise.
Une fois l’île d’Hellequin derrière vous, les cartes se muent en légendes. Vos réserves de fioul sont limitées et naviguer trop longtemps dans le noir vous fera basculer dans la folie. Faites attention...
Virer à bâbord, où la mer n’a pas de fond
Virer à tribord, vers la baie de minuit où des lampes balisent la route