L’orage se déchaîne, chaque coup de tonnerre prêt à fracturer le monde, chaque éclair l’écartelant entre blancheur aveuglante et noirceur d’encre, l’une s’aiguisant au contact de l’autre. Vous qui naviguez dans les ténèbres depuis bien longtemps, vous connaissez le moyen de ne pas laisser de vifs éclats vous voler la vue ; un œil pour la lumière, un autre pour les ténèbres. Piètre protection que vos paupières closes, toutefois, alors que l’ire de la tempête marque au fer rouge votre rétine, coruscations de haine cramoisie et de peur opaline entraînées dans une macabre sarabande sur fond d’hématome. Votre contremaître, borgne, s’est arrimée d’une corde au bastingage. Tout est froid, mouillé, tout glisse. Le ciel et la mer semblent deux mâchoires d’un même fléau, prêt à engloutir l’Orphée, balloté par les vagues, giflé par la pluie, étourdi, ses moteurs réclamant toujours plus pour lutter contre cette fureur – pourtant, vous maintenez le cap.
« Ahoy ! » s’époumone la vigie, sa voix couvrant à peine le fracas de la tempête – néanmoins toutes les têtes déjà se tournent, cherchant l’obstacle annoncé.
Vous vous essuyez les yeux d’un revers de main, scrutant les alentours à travers les rideaux de pluie. Un nouvel éclair éventre le ciel, aiguisant les contours des choses... et, alors, vous la voyez.
En noir et vent, l’Aurore se dresse dans l’œil de la tempête.
Vous vous approchez et les cieux se taisent, les vagues viennent mourir dans votre sillage. Votre sang bat à vos oreilles. C’est une pression dans votre ventre, un frisson électrique sous votre peau, hérissant les poils de vos bras, étrécissant votre vision.
L’écho de vos bottes sur son pont résonne dans le silence : votre équipage vous réserve les honneurs. Vous faites vos premiers pas sur ce bois sombre, poli et huilé comme si tout juste sorti de l’arsenal. L’Aurore est parfaite, de la courbe de son bastingage, comme une rondeur de chair, à ses voiles blanches immaculées. Elle ne semble pas se nourrir de fioul ; existait-elle déjà avant que le jour et la mort désertent le monde ?
D’après la légende, c’est en son sein que se blottit la lumière. Et sur cette mer devenue d’huile, l’Aurore ne vous résiste pas, n’essaie pas même de vous faire perdre l’équilibre. Son pont est sec, comme si à son bord aucune tempête ne pouvait avoir de prise. L’air lui-même retient son souffle.
Dans cette immobilité si intense qu’elle en vibre, vous marchez jusqu’à la proue alors qu’à leur tour, matelots et officiers montent à bord. Le tirant d’air de l’Aurore est bien supérieur à celui de l’Orphée, si bien que, surplombant ainsi les flots, ils ne vous semblent plus si redoutables. Votre contremaître délaisse le navigateur, qui n’ose pas encore y croire, pour vous rejoindre au moment où vous tendez la main vers la barre.
« Personne ne dompte l’Aurore », murmure-t-elle, son œil unique rond et inquiet.
Dans son dos, l’équipage attend vos ordres.