L’océan sans soleil somnole et les étoiles au-dessus de vos têtes s’y reflètent comme un éparpillement de diamants. Chacun profite de cet instant de répit. Vous, retournez dans la cabine de commandement pour faire le point avec le navigateur. Votre contremaître l’a déjà rejoint, relayant les observations de la vigie : un orage menace à tribord, grignotant déjà, un à un, les points de brillance au firmament.
« Personne ne veut retourner d’où nous venons », ajoute-t-elle avec une grimace éloquente.
Et vous pas plus qu’un autre ; vous n’avez aucune intention d’éprouver une fois encore la clémence des tisseuses à votre encontre. L’Orphée maintiendra son cap, ou vous le ferez virer vers l’orage, sans autre alternative.
Il y a des croix sur les cartes établies par le navigateur. Vous trouvez votre bouche très sèche, tout d’un coup, en remarquant qu’elles correspondent exactement à celles scarifiées dans la nuque de votre officier. Celle sur sa tempe, rouge, s’approche trop à votre goût. Dans votre monde sans mort, le supplice de la corde ne peut être exécution ; à la place, bloquant la trachée, il est réservé aux langues perfides ou aux appétits déviants. Quand vous l’y avez soustrait, le navigateur venait d’être retrouvé à bord d’un croiseur en perdition, les mains et la bouche maculées de sang qui n’était pas le sien. Quelque part dans ces eaux il a perdu l’esprit, et vous ne savez pas quel hasard, quelle chance ou quel marché, lui a permis de s’en tirer, seul survivant de toute l’expédition.
« Tout droit, dit-il maintenant, je n’ai connaissance d’aucune menace. »
Discrètement, vous jetez un coup d’œil à la carte – non de papier, mais de peau et d’os. Tout droit, vous partez en direction de son autre oreille. Voilà qui vous semble plus prometteur.
Prometteur, peut-être, sauf que l’océan sans soleil est traître. Les sirènes, peut-être, le sont plus encore. Vous ne pouvez qu’imaginer ces moitiés de corps presque humains, sauf que leur peau grisâtre plisse et bâille comme un costume mal taillé, que leur gueule s’ouvre jusqu’à leurs oreilles pour dévoiler trois rangées de crocs effilés... car vous ne les voyez pas, ces monstres qui hantent ces eaux, bien qu’à chaque seconde qui passe, leur chant enfle un peu plus.
Se boucher les oreilles ne servira à rien. L’Orphée déjà entre en résonance de toutes ses tonnes d’acier et cette funeste mélodie vibre sous vos pieds, jusque dans vos os.
En surrégime, vous devrez satisfaire l’avidité des moteurs, mais vous vous échapperez.