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Samedi 31 Octobre 1818 - Halloween Jig

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Par Pouiny

Ça y est, le grand jour est arrivé ! J’écris ces lignes juste avant de partir avec Eilís et Richard sur la place de Killarney. Nous avons pris toute la matinée pour tailler les navets, même le chien a eu droit au sien à accrocher sur son collier. Une importante fête est prévue, tous les commerces vont s’arrêter, et la célébration de la fin de la belle saison va bientôt commencer. J’entends déjà la musique s’infiltrer dans les rues de la ville. J’ai toujours aimé cette célébration. À Dublin, elle avait tendance à être démentielle et durer près d’une semaine. Et c’était le seul jour où toute la famille acceptait de se réunir à l’extérieur. C’est peut-être même la seule fête que Père apprécie. J’espère qu’elle lui sera belle, avec Mère et Marty, et je prie pour ne pas leur manquer en cet instant. Comme ils me manquent, à moi…

Je réalise par ailleurs que ce sera le premier Halloween de Grand-père passé de l’autre côté. Eilís a mis sa plus jolie robe et même si elle ne me l’a pas dit, elle espère croiser son mari lors de cette soirée. Mais comment Grand-père pourrait-il savoir que je ne me trouve pas à Dublin ? On risque sans doute de se manquer. Ça me rend triste, bien entendu, mais à choisir, je préfère qu’il aille voir Mère. En regardant Eilís se préparer comme si ce soir, l’on pouvait vraiment de nouveau rencontrer ceux qui s’en sont allés avant nous, je repense à elle qui toujours s’agitait dans tous les sens, cherchait les plus beaux vêtements, réfléchissait à ce qu’elle pouvait raconter à Grand-mère et répéter les meilleurs pas de danse qu’elle pouvait lui offrir. Je n’ai jamais connu de Grand-Mère que ce trou qu’il a créé chez Mère et Grand-père, un trou qui existe en chaque habitant de l’Irlande, je pense. Ici, les gens sont particulièrement bons, et ont tendance à partir trop vite.

Je sais qu’il risque de se passer quelque chose d’étrange aujourd’hui, et pour tout dire je l’espère un peu. Déjà dans l’air flotte quelque chose de singulier, comme si le ciel pesait plus lourd. Mais je vais malgré tout laisser le carnet sur la table du salon. Si j’ai quelque chose à raconter, je le reprendrai une fois la nuit passée. J’ai promis à Eilís de danser avec elle et de me détendre… La fête des Morts n’arrive qu’une fois par an, et c’est la première où je ne suis pas avec ma famille, autant en profiter le plus possible !

***

Il faut que je l’écrive, vite, sinon je vais tout oublier. Ah, cet air… ! La mélodie résonne encore dans ma tête, et peut-être dans la rue. Quand le soir est tombé, tous les feux follets se sont illuminés sur la place de Killarney. Des dizaines et des dizaines de visages taillés dans des navets et des citrouilles se sont mis à nous sourire avec un regard narquois. Quelqu’un a lancé la musique et tous ont dansé, puis tourné… J’ai commencé avec énergie avec Eilís avec qui nous avons beaucoup ri, transformant nos pleurs en larmes de joie. Puis… il y eut comme un mouvement de foule. Les couples et les danseurs se sont séparés, puis chaque couple s’est reformé, souvent avec des étrangers. Et la musique tournait, tournait… Sans m’en rendre compte, je me suis retrouvé avec un vieil homme souriant, au pas bien trop sûr pour son âge. Je suis à Killarney depuis quelques semaines, et son visage m’était familier, et pourtant il ne venait pas de la ville, j’en étais persuadé. Nous avons dansé, et dansé… L’énergie était telle, et si commune, qu’il m’était impossible de me sentir fatigué. Mais l’air s’alourdissait, comme si l’orage menaçait, mais la foule était bien plus bruyante encore qu’un coup de tonnerre. Et tout ce que je pouvais voir était le sourire de ce vieillard, fier de soutenir le rythme malgré son âge. Un nouveau mouvement de foule eut lieu et voilà que mon homme âgé a été remplacé je ne sais trop comment par une dame d’un âge mûr, portant une magnifique robe a fleur violette. Elle tenait sa lanterne dans une main, et je lui pris l’autre. La musique ne s’interrompait jamais, et nous avons dansé ensemble jusqu’à ce que j’en aie le tournis. Elle s’approcha de mon oreille et me demanda si je souhaitais faire une pause. À contrecœur, mais sentant bien que je ne tenais plus la cadence, j’ai accepté, et nous sommes sorti de la foule.

Nous nous sommes dirigés des tables des boissons, et je lui ai offert un verre. Chez elle également, quelque chose m’était familier. Sa robe, peut-être… Comme un éclair, j’ai aperçu Eilís. Elle dansait avec un homme d’une trentaine d’années bien tassée. Il avait d’immenses cernes et un visage creusé par la fatigue. Jamais elle ne m’avait paru aussi belle, et aussi heureuse. Elle me l’avait si bien décrit, je l’ai immédiatement reconnu. C’était son mari. En un instant alors j’ai compris, et à mon oreille une voix indistincte a murmuré : « Nous sommes très fiers de toi, Pádraig ». Je me suis retourné vers la femme à la robe à fleurs. Mais elle avait disparu. Elle avait sûrement quelqu’un d’autre à retrouver… Et minuit a sonné au clocher de l’église. En un éclair, tout s’est arrêté. Certains se sont écartés, et les vivants ont récupéré leurs légumes lumineux avant de marcher en rang dans toute la ville. J’ai rejoint Eilís à ce moment-là. Elle avait l’air épuisé, et le regard voilé. Je lui ai demandé si elle se rappelait avec qui elle avait pu danser. Avec un haussement d’épaules, elle a éludé la question. « Je ne peux pas me souvenir de tout le monde, il y en avait tant »…  

Les enfants courraient autour de nous avec dans leur sac rempli de toutes sortes de sucreries offertes par les adultes. Quand j’avais leur âge, il nous arrivait souvent de taper aux portes en nous faisant passer pour des esprits afin d’en récupérer. Mais ici, la ville est petite, et personne n’avait envie de manquer le bal. Nous avons guidé avec nos lanternes les fantômes égarés jusqu’à l’orée du bois, et j’ai prié pour que mon Grand-père n’aille pas du côté de la grotte à l’odeur de soufre !

Et comme ça, la procession s’est délitée, et chacun est rentré chez soi en laissant sa lampe au rebord de la fenêtre. Eilís est déjà partie se coucher, et demain nous irons au cimetière poser des fleurs sur la tombe de son mari. Je pense qu’elle l’aime autant qu’elle le déteste, et qu’il est difficile de haïr un mort. Je ne veux pas oublier le visage de mon vieil homme, je ne veux pas oublier cette musique ni cette soirée… J’espère avoir bien entendu ce que cette femme m’a dit.

Bientôt, je repartirai. Mon voyage va devoir reprendre. Grand-père… à l’année prochaine.

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