Oui, Eilís et même mon grand-père avant elle m’avaient mis en garde sur cette période d’Halloween, d’autant plus que cette année le 31 tombe un samedi, un jour que les Voisins semblent particulièrement apprécier pour me faire des farces… Mais je pensais avoir encore une semaine de répit ! Juste une semaine, c’était trop demander ?
Mais je crois que je ne peux m’en prendre qu’à moi-même… Eilís m’avait prévenu, car je me suis pris au jeu de me lever en même temps qu’elle, au milieu de la nuit. Mais malheureusement, je suis bien inutile dans une boulangerie. Alors, je me promène dans les rues désertes de Killarney jusqu’au lever du jour, où je m’en vais retrouver ma belle à la boutique. Elle m’a déjà dit plusieurs fois « attention à toi, Paddy, All Hallows’ Eve approche et la frontière entre notre monde et celui des morts s’affine… Toi qui y es sensible, tu ne devrais pas plaisanter avec ça, tu vas encore tomber sur un fantôme ! » Et Dieu même se demande pourquoi je ne l’ai pas écoutée ?
Il faut avouer que j’apprécie beaucoup marcher. Je profite d’un moment en solitaire ou avec Richard, le brave Irish Wolfhound, quand il est réveillé avec moi. Rester sur place, dans une ville ou derrière un comptoir, ce n’est plus mon mode de vie. Et Killarney de nuit, dépourvue de lumière autre que celle de la lune éclairant les rues, possède un charme insoupçonné. Le calme m’apaise. Et il m’arrive de retourner jusqu’au lac observer Innisfallen. J’ai eu une ou deux fois l’impression d’apercevoir un feu sur l’île, peut-être l’activité des druides qui y vivent cachés. Je repense à ce qu’avait pu me dire Lir, j’essaie de me souvenir comment j’ai pu retrouver la berge, en vain. Je laisse l’idée de rejoindre l’école druidique effleurer mon esprit, mais jamais mon cœur n’a pu s’y résoudre. Rester enfermé sur un bout de caillou au milieu d’un lac pour quoi, 5 ans, 12 ans ? Impossible. Si je dois demeurer immobile sur une surface aussi petite, ce sera uniquement dans la maison d’Eilís…
Mais j’aurais dû me douter qu’aujourd’hui ne serait pas un bon jour pour une balade nocturne, encore moins sans Richard qui, en traître, a refusé de me suivre. Depuis le temps, j’aurais dû le prévoir ! J’aurais dû souhaiter du courage à ma belle et rester au chaud sous le duvet. Je n’aurais même pas dû quitter le seuil de la maison. Bien qu’à y réfléchir, je me dis que les Voisins aiment tellement me bousculer qu’un chat-garou aurait trouvé le moyen de venir me retrouver chez moi, même si j’étais cloitré dans un placard à balais. La frontière s’affine, qu’elle disait…
Toujours est-il que cette nuit, plusieurs heures avant le lever du jour, j’étais dans les rues de Killarney, à espionner les renards inquiets et les chats errants. Quand, à l’orée des bois, une étrange lumière m’attira l’œil. Ce n’était pas les reflets tamisés du feu des druides d’Innisfallen, non… ça ressemblait davantage à un gros vers luisant, ou bien un feu follet. Comme si quelqu’un, loin devant moi, marchait avec une lanterne accrochée à un vil, brinquebalant à chacun de ses pas. La peur évidemment s’est immédiatement prise de mon corps, mais comment mon cœur peut-il encore être autant attiré par ce genre de mystère ? Après m’être figé quelques secondes, fixant la lueur pour être bien sûr de ce que je voyais, mes pieds sont allés droit vers la lumière alors que toutes mes pensées étaient en train de maudire pour ma stupidité suicidaire.
Je ne saurais dire combien de temps je l’ai suivie. J’eus plus d’une fois l’impression de m’en rapprocher, puis de m’en éloigner… Après plusieurs minutes, j’ai couru dans les bois, espérant pouvoir rattraper celui à qui appartenait la lanterne. Mais bien que la lueur grossissait, son propriétaire, lui, demeurait invisible. Je le savais, j’aurais du le deviner, pourquoi n’y avais-je pas pensé à ce moment-là ? C’était évident que c’était un fantôme, nom de Dieu ! Mais je ne sais pas pourquoi, dans mon esprit à cet instant, la seule question qui me taraudait, c’était « lequel ? »
Puis la lueur s’est figée, tremblante dans les airs. Je commençais à haleter de ma poursuite, j’ai saisi ma chance. Je me suis rapproché au plus près possible, et je me suis caché dans un buisson. La personne qui tenait la lanterne m’était toujours invisible, mais je pouvais discerner sa silhouette, et sa main décharnée qui agrippait la baguette à laquelle la lampe était accrochée. Drôle de lampe, d’ailleurs, j’ai pensé, avant de réaliser que c’était un gros navet vidé et dans lequel avait été taillé un visage et déposé des braises à l’intérieur. Alors la question de « qui est ce fantôme » était immédiatement répondue ; c’est très probablement l’âme en peine la plus connue de toute l’Irlande. Mais j’étais trop proche pour m’éloigner et quelqu’un venait de sortir des fourrés pour s’adresser à l’esprit.
« Mon vieux Jack, tu es bien en avance ! Mais, quel que soit le jour, tu sais bien que je ne te ferais jamais rentrer. Je suis sous serment, tu n’as pas oublié ? »
L’âme fit une réponse que je ne pus entendre, très probablement parce que la panique totale venait de se prendre de mon corps. Ce fantôme, c’était celui de Stingy Jack, un vieil ivrogne qui avait tenté de rouler le diable et qui à sa mort se vit refuser l’enfer et le paradis. Et l’homme d’âge mûr, au beau costume et à la moustache bien taillée… Pour s’adresser à lui d’une telle manière, aucun doute, c’était le Diable, le seul et l’unique. Dans la panique, un souvenir fugace m’est revenu. Celui de mon père, alors que j’étais enfant, qui m’avait posé sur ses genoux et m’avait expliqué une légende. Si le paradis nous est inaccessible, l’enfer, lui, est atteignable à pied disait-il, car il y existe une entrée dans toutes les forêts d’Irlande. Jack aux lanternes était posté en face d’une grotte, d’où sortait le bel homme et à y réfléchir, il y avait bien une chaleur inhabituelle ainsi qu’une odeur de soufre qui semblait en venir.
Je n’ai pas pu rester là une seconde de plus, j’ai pris mes jambes à mon cou et j’ai couru jusqu’à la maison d’Eilís. J’ai attrapé toutes les croix, l’argent, le sel, et j’ai prié… Quand ma belle est rentrée, elle a très rapidement compris qu’il s’était passé quelque chose de grave. Je lui ai tout raconté et après m’avoir rejoint dans la prière, elle m’a déclaré :
« Tu sais, si le diable avait vraiment voulu de toi, ce n’est pas trois pauvres buissons qui t’auraient caché de lui. S’il décide de te prendre, je pense qu’il est capable de courir bien plus vite que toi. Tu n’as pas entendu ses sabots dans ton dos ? »
J’ai secoué la tête. Elle eut un soupir soulagé.
« Alors tu n’as rien à craindre ! Après tout, il n’y a qu’une seule raison pour laquelle le diable pourrait t’emporter. Tu connais le point commun entre toi et Stingy Jack ?
— Non ?
— Vous êtes tous les deux de gros ivrognes. »
D’un geste de la main, j’ai repoussé la sienne en simulant l’agacement. Elle eut un sourire moqueur et me tendit mon whistle.
« Il n’y a rien de mieux que la musique pour calmer les esprits. Ça marche même pour les fantômes ! »
Mais elle m’a quand même promis qu’elle n’ouvrirait pas la boulangerie le samedi 31 octobre. Nous irons ensemble sur la grande place de Killarney au soir, avec chacun une lanterne comme celle de Stingy Jack, et l’on verra bien ce qui s’y passera…