J’aurais dû me douter que si Eilis me présentait quelqu’un, c’était pour me convaincre d’arrêter de boire de l’alcool ! Mais il faut dire que je suis content qu’elle l’ait fait. Ce prêtre a l’air d’être un sacré personnage…
Mais je vais reprendre l’histoire à son début. On discutait religion avec Eilís alors que je vendais son pain, et je lui expliquais comment j’avais pu être instruit dans une école catholique malgré l’illégalité. En effet, la couronne interdit peut-être aux croyants non anglicans de posséder de la terre, de voter et de suivre une messe, mais depuis le temps que cette foutue loi est en place, je dois avouer que les prêtres et les bonnes sœurs ont su faire preuve d’ingéniosité pour continuer à prêcher et faire la morale malgré tout. Les couvents se déguisent en magasin de vêtement, en orphelinat, en maison privée… Et les curés s’habillent comme le tout-venant, tantôt en marchand de mouton, tantôt en tailleur… Et nous faisions la messe et les confessions derrière des buissons, des rochers. Ça me paraissait tellement grotesque que je pensais que les sasannachs ne pouvaient pas être dupes, mais qu’ils nous laissaient faire. C’est peut-être le cas, en vérité, qui sait ? Après tout, cela fait bien un siècle que les catholiques n’ont plus aucun droit en Irlande… et nous restons si nombreux, surtout à Dublin ! Nous faire croire assez intelligent pour passer outre les lois, voilà un bon moyen de s’assurer que le peuple ne se révolte pas.
Mais comment cette interdiction pouvait-elle bien être respectée dans les villages et les champs des fermiers, où aucun sasannach ne va mettre les pieds ? Quand j’ai pu voir lors du booleying à quel point personne ne craignait de parler gaélique, j’ai souvent pu penser que les campagnards avaient de la chance, et devaient facilement s’octroyer la messe du dimanche. J’ai ainsi demandé à Eilís comment elle avait pu vivre sa foi ici, elle eut un léger sourire assez fier, et me répondit simplement : « J’ai quelqu’un à te présenter ».
Nous avons fermé la boutique ensemble et elle m’a pris la main. Que la ville de Killarney est belle à l’heure d’or ! La chapelle de pierre concurrence de son toit pointu le soleil couchant. Tant de bâtiments religieux, et si peu qui peuvent accueillir les chrétiens d’Irlande… L’immense chien d’Eilís, Richard, est parti en courant comme un fou vers les plaines du nord comme s’il savait parfaitement où nous allions. Eilís le suivit, le pas léger, avec un petit rire. Ah, qu’est-ce qu’elle est belle ! Ses grands yeux noisette deviennent de cuivre avec les rayons du soleil…
Nous avons progressivement quitté la ville, le chemin se faisant de terre sous nos pieds. Quand j’ai entendu un air vif de fiddle s’échapper des collines. Endiablé, il exécutait une Jig à la perfection, et s’il semblait jouer seul, je percevais un public interagir en tapant des mains en rythme. Je dois dire que ma curiosité fit place immédiatement à de l’excitation. Qu’est-ce que j’aime découvrir de bons joueurs comme ça, et bientôt je doublai Eilís pour courir vers la musique. Qu’elle ne s’arrête pas avant que j’arrive, je pensais en sortant de ma poche mon whistle. Je n’avais plus qu’une envie ; participer et oublier le temps qui passe en jouant jusqu’à la tombée de la nuit.
Puis je l’ai vu. Assis sur une chaise, faisant face à une petite foule attentive, bien sage pour des Irlandais en concert. Il était bien habillé et coiffé, pour un fiddler, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais à ce moment, mon cerveau n’était habité que par la musique. Eilís n’eut même pas le temps de me retenir ou de m’expliquer quoi que ce soit ; à peine avais-je bouché du bout de mes doigts les trous de ma flûte que j’étais parti avec lui. Il releva la tête, surpris, mais il ne perdit pas le rythme. Le public fut presque choqué de mon assurance, mais là encore j’étais trop pris pour trouver ça étrange. Cette mélodie avait des intervalles si particuliers, et qui m’étaient inconnus… il me fallait les apprendre. Et les tordre dans tous les sens, les faire miens ! La musique est là pour vivre, après tout.
J’ai perdu le fil du temps. Nous avons joué, joué… comme si aucun de nous deux ne voulait s’arrêter. Je ne regardais pas le public, et la foule rassemblée entre les collines semblait se densifier de plus en plus. Chacun arrivait, au son du fiddle et du whistle et nous avons fait tourner la mélodie, encore et encore. Elle qui m’était obscure il y a quelques minutes, maintenant elle était mienne jusqu’au bout de mes doigts. Puis il s’est arrêté, brutalement, et je l’ai suivi. Il y eut un instant de silence, un vent frais qui circula entre nous et le public. J’eus un mouvement de recul, réalisant ma témérité, entouré d’inconnus qui avaient tous un air solennel, bien qu’amusé. Et l’homme si bien habillé et si bien coiffé délogea le fiddle de son épaule, annonçant :
« Bien ! La messe va pouvoir commencer. »
Je suis resté complètement stupide, bouche bée. Un tel musicien… était un prêtre ? Par chez moi, les hommes d’Église sont connus pour voir la musique avec un mauvais œil. Certains la considèrent comme une preuve de péché de paresse, voire de gourmandise et d’ivresse, au vu des lieux où jouent la plupart des musiciens de Dublin. Mais dans son regard à lui, alors qu’il sortait de sa poche une minuscule bible, il n’y avait que de la bienveillance et du plaisir à mon égard. J’avais l’impression de lire, dans le geste de tête qu’il me fit avant de faire le signe de la croix, une sorte de reconnaissance.
Cela faisait si longtemps que je n’avais pas pu suivre une messe ! Cela n’aurait pas pu me rendre plus heureux. Quand la communion fut terminée, je fis signe à Eilís de rentrer si elle le souhaitait. Le sourire qu’elle me fit en retour fut malicieux, presque moqueur. Mais son chien qui était resté sage tout au long de la cérémonie semblait désormais réclamer de retrouver sa gamelle et ils sont partis tous les deux. Profitant de la foule qui se délitait, je me suis rapproché du prêtre, qui en me voyant a immédiatement fait un pas vers moi.
« Mon fils, tu sembles porter un lourd poids sur tes épaules. As-tu quelque chose à avouer au Seigneur ? »
Cela fait si longtemps, et ces derniers jours avaient été si éprouvants… Je lui ai tout raconté. Mon grand-père, mon père, le départ de Dublin, le carnet de voyage, les étapes, les samedis. Nous sommes partis comme en confession, lui à côté de moi, assis dans l’herbe, nos corps à peine soutenus par un faible buisson. Il m’a écouté, sans mot dire. Quand j’ai abordé toutes mes rencontres avec les Voisins, il a tenté de garder un visage impassible, mais j’ai bien senti son corps se tendre et le buisson frémir dans mon dos. Une fois toutes racontées, il n’a pu s’empêcher de murmurer : « C’est que tu es poursuivi, mon fils… ! ». Il faut le dire, ça m’a fait sourire.
Après tant de temps à parler, j’ai lâché une phrase qui a peut-être dépassé ma pensée. « J’aimerais tant que les Voisins me laissent en paix ! » Est-ce vraiment le cas ? Tous ces moments où je me sens maudit et misérable seraient-ils plus forts face à tous ces instants de bonheur et d’admiration comme j’ai pu le vivre avec le Kelpie ? Je ne saurais dire. Il faut dire que si je conte beaucoup, à tant de monde sur ma route, peu de fois j’ai pu laisser mon âme exprimer pour moi. Ce n’était pas simplement des histoires que j’ai racontées à ce prêtre, mais mon point de vue et mes sentiments sur chacune d’entre elles. Et de fait, la souffrance et les difficultés qu’elles ont pu m’infliger moralement. C’est… rare, que je m’autorise de telles confessions. Mais après tout, c’est sa vocation, non ?
La nuit était déjà tombée et des grillons nous avaient rejoints sur le petit buisson quand je me tus. J’eus presque l’impression qu’ils chantaient la mélodie de tout à l’heure, comme si c’était possible ! Mais je pense que mon esprit me jouait des tours. Après un instant de silence, le prêtre murmura :
« Il ne tient qu’à toi, si tu le désires, de rompre avec le monde des démons et des… Voisins, comme tu le dis. En te rapprochant davantage du Seigneur, ces tentations naturelles que tu as envers eux seront de moins en moins fortes et disparaîtront progressivement. Mais il va falloir repartir sur le droit chemin pour ça, mon fils. Et il va falloir y aller fort, car c’est Notre Père qui te met à l’épreuve… Tu devras arrêter de manger de la viande, arrêter de boire de l’alcool, et arrêter de fréquenter. »
J’ai bien vu son sourire désolé, sûrement car je n’ai pu retenir une exclamation d’émoi. J’ai eu beau lui demander jusqu’à quand, il ne put me répondre que cela dépendrait de mes prochaines visions des Voisins…
« Tu connais la solution, maintenant il n’appartient qu’à toi de l’appliquer ou non. Ta volonté sera-t-elle assez pure ? N’oublie pas que nous sommes tous des pêcheurs, et qu’il n’incombe qu’à la force de notre âme de s’élever vers la pureté divine. »
Pas de viande, pas d’alcool, pas de femme ! Quand je suis rentré, Eilís dormait déjà. Mais que vais-je lui dire ? Et surtout : que vais-je faire ? Suivre la voie du Seigneur, ou continuer sur le sentier que m’avait guidé la Pillywiggin ? Renier la Banshee… et perdre à jamais le Kelpie ? Ah, si seulement les voisins n’étaient pas tous démoniaques !