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Samedi 19 Septembre 1818 – O’Donoghue

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Par Pouiny

Il est en train d’assister à quelque chose d’extraordinaire. Mais avant que je puisse décrire ce qui se déroule devant mes yeux, il faut que je raconte ce qui s’est passé pour en arriver là. Dieu et Saints, qui et quoi que vous soyez, faites que ce spectacle perdure le temps que je puisse écrire toute l’histoire sans qu’elle ne disparaisse.

Après ma première rencontre avec le Kelpie la semaine dernière, je suis resté dans les environs en espérant de tout cœur le revoir. J’ai continué d’avancer vers le nord, mais il m’est arrivé aussi de tourner en rond, d’observer. J’avais l’impression de l’apercevoir du coin de l’œil à chaque fourré. Mais, rien de concret. Ah, j’ai cru que j’allais devenir fou… Mais qui se prend au jeu de poursuivre une fée marine capable de passer dans une autre réalité en touchant le fond des lacs ? Non, en vérité, je n’avais qu’assez peu d’espoir.

Pourtant, ce matin, il s’est de nouveau révélé à moi. Toujours aussi superbe… et toujours aussi gourmand. Je lui ai donné les dernières baies de la saison, que j’avais gardées pour mon petit déjeuner. C’eut l’air de lui plaire au-delà de toute attente. Grand Dieu, quand j’y repense, il a même cabré devant moi ! Ses sabots ont paru dur et brillant comme le diamant. Puis, il est parti. Mais pas au galop comme notre première rencontre… Il a jeté un regard derrière moi et, au pas, il a semblé souhaiter que je le suive. Alors, j’ai obéi.

Avec un peu de crainte, je suis resté 3 bons pas derrière lui, et j’ai marché en baissant la tête. Cette créature est plus proche de Dieu que je ne le serai jamais en 100 vies. Mais très vite, j’ai commencé à ressentir l’humidité sur ma peau. On parvenait vers un lac. Ou plus précisément, on est arrivé à la rive du plus grand lac des trois étendues installées dans le coin comme 3 frères inséparables. On s’arrêta tous deux sur les berges du Lough Leane, froides et opaques comme un miroir.

Grand-père m’avait conté une légende sur cette immense étendue d’eau proche de la ville de Killarney. Une histoire raconte qu’autrefois, il y avait à cet endroit un village dont la seule source était un puits enchanté qui obéissait à une règle stricte ; il fallait le couvrir avant la tombée de la nuit. C’était la jeune fille du chef du village, nommé O’Donoghue, qui devait répondre à ce devoir. Malheureusement, l’insouciance de la jeunesse la fit oublier son obligation. Le lendemain, le puits non recouvert avait débordé tant et tant qu’il avait submergé tout entier le paisible village. Les survivants de cette tragédie fondèrent la ville de Killarney afin de veiller sur leurs morts. Quant aux morts, il semblerait qu’ils vivent encore, quelque part au fond de l’eau, dans leurs maisons englouties. Dieu aurait accordé par clémence le privilège à O’Donogue de revoir, tous les 7 ans, son enfant et sa descendance de la ville de Killarney en chevauchant un cheval blanc au-dessus du lac. Tous deux se sont pardonnés avec le temps, et l’histoire ne finit pas si mal. Mais tout ceci n’était qu’une des légendes de Grand-père, une parmi tant. Mais maintenant, j’ai vu le cheval blanc, et je l’ai chevauché pour traverser le lac…

Je n’aurais bien sûr jamais osé monter un Kelpie de ma propre initiative. Mais quand il comprit que je ne le suivais plus une fois dans l’eau, il a fait demi-tour et avec un léger hennissement, a ployé ses pattes antérieures et dévoilées dans son dos. Je n’allais quand même pas prendre le risque de vexer une telle créature… Je l’ai grimpé.

J’ai senti le froid traverser mes vêtements comme si j’étais déjà trempé avant même de rentrer dans l’eau. Au départ, j’osais à peine toucher sa crinière. Puis il s’est jeté si brutalement dans le lac que j’ai dû m’agripper de toutes mes forces à son cou. Il a nagé avec tant de force qu’il semblait presque créé de courant d’une rivière autour de lui. Mais le froid me mordait si fort qu’il m’était difficile de ne serait-ce que maintenir les yeux ouverts. Je ne pensais pas que je pouvais ressentir tant de peine dans mes doigts engourdis. Et pourtant… je gardai en moi, et de cette traversée, un si profond sentiment de sérénité.

Le kelpie me déposa sur le bord d’une petite île au milieu du lac, proche d’une immense ruine de ce qui devait être une très ancienne abbaye. Il m’observa m’effondrer au sol tant je ne sentais plus mes jambes et m’ébrouer comme un chien. Dans son regard bleuté semblait se refléter un peu d’étonnement. Puis, il est parti. Il est retourné dans l’eau, s’enfonçant de plus en plus, jusqu’à ce que la tête disparaisse de la surface. Je me suis retrouvé là, seul et frigorifié.

Heureusement, il y eut un peu de soleil. Je pus rester nu à sécher mes vêtements sans trop d’inconfort. La petite île semblait déserte, et je crains moins pour ma pudeur que d’une fluxion de poitrine. Au soir tombé, j’avais mon feu de camp avec un abri de fortune, des poissons en train de cuire à la broche et mon manteau quasiment sec. Quand je l’ai vu. Et je le vois encore, il continue de parader devant moi.

Sa blancheur fait concurrence à la lune. Mais sous les sabots du Kelpie, aucun son ne résonne. Pas un mouvement sur la surface, pas un souffle de vent ne semble gêner son défilé. C’est comme si tous deux flottaient au-dessus de l’eau. Et il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que j’étais manifestement tombé sur la bonne année. O’Donogue était là, chevauchant son cheval blanc, jouant de la flûte, tournant lentement autour du lac et le visage tranquille rivé vers la ville de Killarney. Et moi, je l’écoute sans un mot, profitant de la chaleur de mon feu, de la faible lueur de la lune sur les pages de mon carnet et du goût satisfaisant des poissons que la nature m’a offert. Je ne fais pas partie du tableau qui se présente à moi, et je ne voudrais le gâcher pour rien au monde. Je ne pourrais jamais assez remercier Dieu pour la chance qu’Il m’a accordée à la naissance, et je souhaite à ce bon vieux père de famille de se réjouir au mieux de sa nuit avec sa fille.

J’espère que l’au-delà pourra offrir à Grand-père de telles visites à Mère. Sourire à nouveau de temps en temps leur ferait du bien.

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