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Samedi 12 Septembre 1818 - Song of the Kelpie

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article 939
Par Pouiny

Voilà une semaine maintenant que je marche vers le nord. Je me suis enfoncé dans le comté de Kerry et les villages se sont éclipsés au profit des immenses plaines parsemées de collines humides. Le soleil de l’été me quitte, si bien que je ne suis parfois pas forcément certain de bien me diriger vers où mes pas sont censés me mener. Je ne sais pas si c’est la douleur de mes rencontres, ou bien de déambuler seul dans cet océan de verdure grisé par les nuages lourds, mais je dirais bien que je me sens mélancolique, ces temps-ci.

Mais je poursuis un but provisoire à tout ceci. Avant que je parte de son village, Oran m’avait parlé de la ville du comté. Il m’avait assuré qu’elle me plairait et qu’au centre de son lac avait été construite la plus grande école druidique de l’histoire de l’Irlande. « St Patrick lui-même aurait été formé là-bas ! » M’avait-il déclaré avec un clin d’œil. « Tu ne peux pas manquer ça. ». Il ne m’en fallait pas beaucoup plus, je suis parti. Et je n’ai pas encore vu ce fameux lac, mais quelque chose me dit que je m’en rapproche, et je me dois d’écrire pourquoi.

Après de longues heures de marche, je me suis enfoncé dans une immense forêt. Entre le manque de soleil et la densité des feuilles jaunies des aulnes, j’avais l’impression d’avancer de nuit en plein milieu du jour. Pas un bruit accompagnait mes pas ; ni d’insecte ni d’oiseau. Seulement parfois le craquement des branches et des sapinettes de pin sous mes chaussures. L’air semblait pesant, si bien que j’ai commencé à craindre l’orage. Pris d’une étonnante torpeur, je me suis construit un abri de fortune, un feu… et je me suis endormi.

Je me suis réveillé au petit matin, ce matin, par une sensation étrange près de ma hanche. Mon manteau se faisait retourner comme si quelqu’un essayait de me faire les poches. Je me suis redressé immédiatement, droit comme un I, afin de confronter mon voleur ! Mais il n’était pas… Ce n’était pas un humain. C’était un cheval. Un immense et magnifique cheval aux yeux de couleur bleue d’opale. Il n’avait pas été effrayé par mon geste brusque et il continuait de me dévisager avec un air doux et curieux. Nous sommes restés là, comme ça, immobiles, à se fixer. Je ne pouvais plus me détacher de son regard iridescent ; c’est comme s’il me jugeait, ou plutôt comme s’il tentait de me soigner. Je ne saurais pas vraiment dire.

Après quelques minutes à m’efforcer de comprendre ce qui se passait, j’ai mis ma main dans cette fameuse poche qu’il avait essayé de me voler ; il y avait un morceau de pain sec, tout ce qu’il me restait du village que j’avais quitté. Lentement, je l’ai sorti de mon manteau et je le lui ai tendu. J’ai ainsi pu constater que le bout de mes doigts tremblait. De peur, d’excitation ? Et alors que ses sabots percutèrent le sol pour se rapprocher de leur proie, je crus entendre comme une mélodie dont il battait la pulsation. En une bouchée, le quignon a été dévoré.

Il était si serein, il était d’un blanc immaculé, et sa longue crinière était si bien coiffée, si bien soignée… Impossible que ce cheval soit sauvage. Il était si fascinant que je n’ai pu retenir ma main pour caresser le haut de son cou. Et c’est à ce moment-là seulement que j’ai compris à qui j’avais affaire. Les larmes me montèrent aux yeux et ce n’est qu’en pleurant que j’ai pu le remercier de m’avoir accordé un si grand honneur.

Car sa peau était lisse, lisse et froide comme un poisson privé de ses écailles. En le caressant, je crus ressentir le courant de l’eau pure d’où il devait venir. Car cette créature n’est pas qu’un cheval, c’est une bête divine et sacrée, diabolisée et raréfiée par la folie des hommes qui ont tant de fois tenté de l’asservir et de le torturer pour tous les secrets qui semblent se refléter dans ses yeux. Ce cheval… Aucun doute n’est permis, c’était un kelpie qui me souhaitait la bienvenue sur son territoire. Et Grand-père m’a tant et tant conté des légendes à son sujet… il fait tant de bien de se rendre compte par l’évidence que, dans tout ce qu’il avait pu me dire, il y avait une part de vérité.

Il m’a léché la joue en sentant mes larmes perler sur sa crinière. Il m’a tendu son cou afin que j’affermisse mon étreinte. Puis il s’est détaché de moi et je l’ai regardé s’éloigner avant de disparaître dans un fourré. S’est alors installé un air que me jouait souvent Grand-père après ses histoires — le chant du Kelpie, un air lent et infini, qui se complaît et se pavane à chacune des notes qui le composent. Peu m’importe désormais de trouver cette école de druide au milieu du lac. Tout ce que j’espère, c’est de pouvoir le recroiser, pouvoir de nouveau admirer son incroyable beauté. Et peut-être, s’il me fait cet immense honneur, qu’il m’offre les secrets sur l’Autre Monde que peuvent garder ces êtres fabuleux.

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