Ah, Paddy Orson, tu es bien gentil et bien curieux, mais tu aurais mieux fait d’écouter ta pauvre mère… Et réfléchir avant d’agir !
Voilà une semaine désormais que je suis bloqué sur l’île d’Innisfallen. Une île plus grande que ce qu’elle parait, pour autant en sept jours, j’ai eu le temps de l’explorer en long et en large. Il faut l’avouer, ces ruines d’abbaye sont impressionnantes, colossales. S’imaginer que toute sorte de noms majeurs de l’Irlande ont étudié là, au milieu de l’eau — Brian Boru, St Patrick… Cela me fait presque regretter de ne pas être né à la bonne époque. De ce que j’ai pu en comprendre, en observant les vestiges et en recoupant avec les dires d’Oran, cette île était autrefois un lieu d’initiation et d’apprentissage pour les druides. Les écoles druidiques d’Irlande étaient les plus réputées de toute la Grande-Bretagne. Mais évidemment, tout ça s’est arrêté il y a plus d’un millénaire avec l’arrivée légendaire de celui dont je porte le nom, St Patrick.
Par chez moi, on a des visions bien différentes du sauveur de l’Irlande. Pour Père, il était le premier et le plus grand de tous les catholiques. Le seul qui en son temps avait su voir la lumière et qui avait pu convertir et secourir toute la plèbe de l’influence diabolique de tous ces druides maléfiques. Les seules histoires qu’il a su me raconter étaient celles des récits de St Patrick combattant et humiliant un à un les druides de chaque comté de l’Irlande. Ainsi il le décrivait comme grand, fort, malin, persuasif. De plus ou moins loin, on pouvait entendre Grand-père soupirer et étouffer des sarcasmes. Il faut dire que son St Patrick à lui était bien différent. Mais ils ont toujours eu l’interdiction de Mère d’aborder le sujet au sein de la maison, car étonnamment malgré toutes leurs divergences d’opinions, c’était l’unique débat pour lequel ils pouvaient en venir aux mains.
Pour Grand-père, St Patrick avait été un jeune homme au service de l’empire de Rome, et qui fut enlevé par des pirates anglais à ses seize ans. Il fut vendu sur l’île d’Irlande à un vieux druide qui fit de lui un berger et s’occupa de son éducation pendant six années et davantage. Il l’aurait initié aux croyances celtiques, expliqué la menace du christianisme sur l’équilibre naturel, la disparition de la culture orale, et aurait fait de lui le dernier des druides ; celui qui avait compris que la guerre religieuse était déjà perdue, et que plutôt de lutter en vain jusqu’à l’oubli, il valait mieux tenter d’apporter au christianisme tout ce qui pouvait lui manquer de leur culture ancestrale. Et ainsi, convaincu de sa mission, il a converti tous les seigneurs de l’Irlande à un christianisme pas comme les autres. Grand-père me chuchotait à l’oreille « Il n’y a qu’un druide pour comparer la trinité avec un trèfle. Il aurait eu encore plus de culot, il aurait utilisé une triskèle… »
Et il serait venu ici. À une époque où, avant une grande abbaye, il devait y avoir toute une institution druidique à remodeler pour la protéger du temps. Et si c’était vraiment le plan de cet homme… Il a effectivement en partie marché. L’Église nous tape souvent sur les doigts et nous menace de l’enfer pour nos pas à côté des paroles sacrées, mais les Voisins comme tout le reste font partie de nos vies et de nos croyances malgré tout, même plus d’un millénaire plus tard. Et Dieu nous aime quand même, comme les enfants rebelles et différents que nous sommes. Pendant des siècles, nous avons eu les plus grands dévots, les plus grands moines, les plus beaux textes, les plus belles écoles ! Et en même temps, nous partions avec de l’avance ; elles se sont construites sur les ruines gaéliques… grâce à St Patrick.
Enfin bon, ressasser les légendes de mon homonyme et regarder les vestiges du temps passé, c’est bien joli, mais cela ne me fera pas quitter Innisfallen… Impossible de traverser le lac à la nage sans risquer la mort. Je suis déjà chanceux de ne pas avoir pris mal après la chevauchée glaciale du Kelpie ! Depuis qu’O’Donoghue est retourné au fond de l’eau, l’animal est redevenu invisible. Il est très probable qu’il m’ait oublié. Après avoir fait le tour de l’île, il n’y a pas un homme ni une barque à l’horizon. En clair, je resterai bloqué ici tant que je n’aurais pas trouvé la force et l’ingéniosité de me construire un radeau de fortune qui me mènera au sec jusqu’à la berge de Killarney… Heureusement, l’île est luxuriante, je ne manquerai donc ni d’eau ni de nourriture. Mais je n’ai pas vraiment initié ce voyage pour me retrouver ainsi coincé sur une un bout de roche au milieu d’un lac ! J’ai commencé à tailler des pierres pour créer des outils ; une lance, une hache… Feck, je veux avoir quitté cet endroit avant Halloween !
Le soir est tombé et j’ai rejoint mon camp de fortune, sur la plage en face des ruines. Elles sont magnifiques de jour, mais étrangement captivantes, et presque effrayantes, de nuit. Mais ce soir, elles paraissent différentes. À bien y regarder, on dirait qu’une lumière semble en sortir en leur centre… ? C’en est trop pour ma curiosité. Je prends mon carnet et je vais aller voir.
Je ne comprends pas. Par où ont-ils pu… ? Au milieu des ruines, il y a un cercle de personnes éclairées par des torches. Ils ne peuvent pas venir de la plage, je n’ai remarqué ni bateau ni procession. Pourtant, j’avais bien fouillé l’île, appelé, supplié, et il n’y avait personne depuis une semaine ? J’aimerais bien leur dire les deux mots de ma pensée pour m’avoir laissé seul, mais leur cérémonie m’intimide. Ils en ont les vêtements, mais ce ne sont clairement pas des moines. Parce que ça m’étonnerait bien qu’il y ait des moines dont l’ordre leur autorise à porter une robe d’un bleu aussi profond que celui-là, et sans la moindre croix, ni à la ceinture ni au cou. Ils ont commencé à déclamer en gaélique et mes soupçons se confirment. Cela ressemble bien à une cérémonie religieuse, mais si ce n’est pas catholique c’est que… peut-être…
Ils ont chanté, joué de la musique et bu pour une bonne partie de la nuit. Progressivement, ils sont en train d’éteindre les torches et je me dis que l’évènement est bientôt terminé. Je ne peux m’empêcher de penser à cette « assemblée » que j’avais vue, dans les montagnes en moins. Étrangement, il n’y a ni loup ni sanglier, mais, dans leur voix et leur tenue, quelque chose se rapproche de ce à quoi j’avais déjà assisté ce jour-là…
Ils sont tous partis à présent, et le calme est revenu dans la nuit noire. Leur gaélique était très particulier, si bien que je n’ai pas compris toutes leurs histoires. Mais j’ai reconnu quelques noms d’anciens Dieux. Lugh, Dagda, Aenghus… Et Mannanan Mac Lir. Maintenant que tout s’est arrêté, c’est comme si j’avais pu observer une scène du passé. Peut-être qu’ils n’ont jamais été là, cela expliquerait l’absence de barque. C’est irrationnel, mais… tout semblait si irréel ? Je vais attendre un peu d’être certain qu’ils se soient tous retirés avant de retourner à mon camp.
Le jour ne s’est toujours pas levé. J’observe l’île d’Innisfallen de l’autre côté de la rive. Grand Dieu… Comment raconter ce que je viens de vivre ? Juste après avoir posé mon stylo, j’ai rejoint mon petit camp en face des ruines, sur la plage. Il y avait encore quelques braises sur le bois de mon feu, et la lune est claire, si bien que je me suis très vite stoppé net. Il y avait quelqu’un à mon camp. Pas un des faux moines que j’avais vu tout à l’heure, non… Lui avait un grand manteau sombre, presque comme une cape qui lui allait jusqu’au milieu des genoux. Ses cheveux courts et bouclés semblaient ébouriffés par un vent invisible. Il avait des chaussures qui brillaient d’or malgré la nuit et se tenait bien droit, dos à moi, regardant des cygnes nager sur le lac. Il jouait de la flûte et les cygnes lui… répondaient ? En chantant en retour, comme savent si bien le faire ces splendides oiseaux. Seulement, bien que la scène soit d’une beauté à couper le souffle, je ne me suis jamais autant senti comme un lapin pris dans un collet. Il n’y avait toujours pas de barque près de mon camp, uniquement mes affaires et mes outils de fortune. La flûte et le chant étaient magnifiques, mais planait dans l’air une menace, oppressante. Comme si cet homme pouvait me tuer d’un claquement de doigts.
Je suis resté là, incapable de bouger. Mon cœur battait si fort, mon corps me hurlait de faire demi-tour. Mais l’homme s’est arrêté de jouer et s’est retourné. J’ai vu son regard dans l’obscurité, d’un bleu profond unique en son genre. Mais à y réfléchir, j’ai l’impression de l’avoir déjà aperçu auparavant. Il s’est approché de moi, et mes jambes m’ont lâché. Je suis lourdement tombé à terre et dans ma tête ne venait qu’une prière à Dieu de me pardonner pour tous mes péchés. Mais l’homme n’a pas claqué des doigts ; il m’a tendu la main avec un sourire qui m’a paru sincère. Après un long moment pour dompter ma panique, j’ai attrapé sa main pour me relever. Elle était froide et humide comme la peau du kelpie, j’ai failli la lâcher immédiatement. L’homme dut ressentir ma surprise, car il rit de bon cœur.
« Ainsi c’est toi qui as déjà rencontré ma femme et un de mes fils ? Je t’imaginais plus courageux… »
Il me tourna le dos et se rapprocha de nouveau des cygnes. Dans un halètement, j’ai réussi à prononcer :
« Qui êtes-vous ? »
Il jeta un coup d’œil vers moi et m’offrit un sourire si chaleureux qu’il m’apaisa quelque peu. Mais sa réponse m’a retourné le ventre :
« Je suis Lir, Dieu de l’eau, des Tuatha Dé Danann. Tu te souviens peut-être de mon fils, Mannanan ? Bien que je sache à quel point les hommes ont une mauvaise mémoire… »
À ce moment-là m’est revenue d’où je tenais la ressemblance ; le manteau, les chaussures, les yeux… Les yeux ! C’était les mêmes que cette fois-là, auprès des Mincéirí. L’homme continua de rire en voyant ma tête.
« Tu as également séduit ma femme, ou plutôt devrais-je dire l’ombre de ma femme, Aoife. Peut-être t’en souviens-tu davantage ? »
À ces mots, je l’avoue, j’ai bien cru que j’étais devenu fou. J’étais bien tenté de me gifler pour espérer retrouver mes esprits, ou bien d’accuser l’alcool, ou plutôt le manque d’alcool… Il parait que les sevrages peuvent causer ce genre d’hallucination chez les Irlandais, c’est bien connu, ils rêvent de cérémonies druidiques et de dieux anciens, quoi de plus commun ? Mais tout semblait si réel. L’homme s’est penché à nouveau devant moi et a récupéré mon carnet, ce carnet de voyage. Il l’a feuilleté avec légèreté puis m’a déclaré ;
« Tu devrais en prendre bien soin, ce qu’il contient est d’une richesse inestimable… Autrefois, personne n’aurait osé figer toutes ces traces que tu as pu vivre, mais les temps changent et il nous faut bien aussi évoluer… Tu as déjà écrit tout ça ? Ma parole, tu n’es encore qu’au début de ton voyage et ce carnet risque de s’épuiser bien avant toi. »
Il ouvrit le livre en son milieu d’une main, et la paume de sa main gauche flotta au-dessus des pages. Un éclat bleu vif dans ses yeux brilla comme un phare dans la nuit et les feuilles tournèrent à toute vitesse comme si elles étaient secouées par un grand coup de vent. Pourtant, pas le moindre filet d’air circulait à cet instant sur l’île d’Innisfallen. Je n’ai pu réprimer un mouvement de recul, mais le spectacle était si impressionnant, et il avait mon carnet… Je ne pouvais pas m’enfuir.
« Ne t’inquiète pas pour ma femme, je ne t’en veux pas. C’est sa jalousie qui l’a menée dans ce cycle infernal, je ne risquerai pas de le reproduire. Elle a transformé quatre de mes enfants en cygne, le savais-tu ? Mais cela fait si longtemps, maintenant. J’ai passé le temps de la colère. Voilà, tu peux reprendre ton livre. »
Il me le tendit. Je l’ai immédiatement feuilleté, fébrile. Il semblait inchangé. C’était toujours les mêmes mots, les mêmes dates, la même écriture. L’homme sourit.
« Je t’ai offert un carnet dont les pages sont comme le courant d’une rivière. Tant qu’il te restera des histoires à raconter, tu auras de quoi les écrire. »
Circonspect, j’ai feuilleté les pages. Le carnet ne semblait pas avoir augmenté de volume. Et pourtant… Si jamais quelqu’un a récupéré ce carnet et veut s’y essayer, allez-y ! Je n’ai jamais réussi à atteindre la fin des pages, ni à cet instant ni plus tard ! J’ai pensé à mon âme et mon salut en constatant le maléfice, naturellement… J’ai murmuré :
« Et… qu’allez-vous me prendre en échange ? »
Pour toute réponse, l’homme éclata de rire.
« Mais rien, voyons ! Je ne suis peut-être pas Dieu, mais je ne suis pas le diable non plus. Alors qu’aujourd’hui notre lutte première est de maintenir notre existence et notre souvenir dans la mémoire des hommes présents… Je peux bien offrir un cadeau à celui qui nous voue tant de passion, non ? Considère ça comme… un cadeau de bienvenue de “Voisin”. »
Il dut voir encore la crainte dans mes yeux, car il tapota mon épaule. Il m’invita ainsi à me rapprocher de la plage, observer les cygnes qui chantaient. Il déclara, sans me regarder :
« Il y a encore une école druidique, ici, cachée dans les ruines. Ils aiment faire perdurer ma mémoire, c’est pour ça que je suis ici. Tu devrais te présenter à eux, un jour. Tu aurais beaucoup à y apprendre.
— Et… mon âme ?
— Ton âme, ton âme… Elle ira bien, ne t’inquiète pas. Ce sera un secret entre nous, d’accord ? »
En guise de bonne foi, il me tendit la main, comme pour conclure un marché. Et je ne sais pas avec quel courage, mais… je l’ai prise. Et je me suis réveillé là, de l’autre côté de la berge, à regarder Innisfallen dans la fin de la nuit. Mon carnet est toujours sans fin, et je ne sais pas comment j’ai pu traverser le lac. J’ai l’impression que mon voyage prend désormais une importance insoupçonnée, mais pour l’heure je vais simplement quitter cet endroit maudit.
L’Irlande est le plus beau pays du monde. Dieu, faites que je puisse en profiter le plus longuement possible… Je n’ai jamais eu aussi peur pour ma vie qu’en cet instant précis. Jusque là, j’ai voyagé imprudemment, comme si la mort ne pouvait pas m’attendre au tournant. Et maintenant ? Que vais-je faire ? Je crois qu’il va me falloir un peu de temps avant de pouvoir écrire ce qui m’est arrivé. Et d’un bon remontant.
Enfin, si je meurs, je pourrais dire que Killarney est l’une des plus belles villes du plus beau pays du monde ! Ici, on vit proche de la terre et même la bière sent la vase. Qu’est-ce que ça fait du bien de voir à nouveau de vrais êtres humains qui sont aussi ignorants et ivres que moi ! Je n’en pouvais plus de rester à sec. À bas l’eau des lacs et que vive le whiskey d’Irlande !