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Samedi 19 Décembre 1818 - Limerick Lasses

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Par Pouiny

J’ai réussi à arriver dans la grande ville de Limerick il y a quelques jours dans la douleur et les gerçures. J’y suis rentré vraiment épuisé, et Richard également, qui tremblait sur ses pattes. La pauvre bête ne doit pas avoir l’habitude d’un tel froid… Et pour tout dire, moi non plus ! Une fois arrivé en ville, j’ai su qu’il allait falloir que je trouve quelque chose pour passer l’hiver. Si un jour la neige tombe, et que mon feu de camp s’éteint… qui sait si je me réveillerais ?

Mais les grandes villes, finalement… ce n’est peut-être simplement pas mon mode de vie. Si je me débrouillais toujours pour me rendre utile en campagne, avec les vaches et les champs, ici… La ville m’a très bien fait comprendre qu’elle n’avait pas besoin de moi, et bien sûr aucune Rambling House pour secourir les voyageurs. J’ai payé l’auberge du mieux que j’ai pu jusque là avec la musique et la mendicité, mais aujourd’hui, il va bien falloir que je trouve une nouvelle solution. Je vais faire le tour de la ville, trouver quelqu’un qui accepte de me prendre contre un lit et un repas. Il doit bien avoir quelqu’un qui a besoin de moi dans cette foutue ville, non ?

***

Et bien, en voilà une aventure qui n’est pas banale que je peux écrire ici. Alors que je traversai la Shannon River, mon oreille a été attirée vers de la musique enjouée. Je m’attendais à un pub, ou à une fête… Quand j’ai vu un très vieil homme danser avec une canne. Surpris, j’ai observé le bâtiment qui me faisait face ; c’était un hôpital, pas très grand, mais assez reconnaissable. C’était un véritable hospice en fête comme s’il y avait eu une victoire nationale.

C’était des infirmières qui dansaient, ou plutôt des bonnes sœurs déguisées en infirmières. Elles tournoyaient autour de leurs patients en se prenant par la main et entrechoquant leurs robes et tabliers blancs. Certaines d’entre elles jouaient et chantaient à tue-tête. À vrai dire, si d’ordinaire je n’hésite pas à rejoindre des musiciens en folie, je me suis presque demandé si j’étais à ma place. Mais je n’ai pas eu le temps de reculer, lorsque l’une d’entre elles me vit, elle cria à ses sœurs de participer à leurs danses. Moi qui jusque là n’avait connu des bonnes sœurs que les vieilles peaux fripées de l’école clandestine, je ne pensais pas qu’une femme de l’Église pouvait être aussi jeune et aussi… Dévergondée ? Je n’eus même pas la possibilité de me présenter que deux d’entre elles avec des yeux pétillants me prirent chacune par le bras et voilà que je les rejoignais dans cette danse endiablée. Mais quelle ambiance ! Tout le monde, même les plus malades et affaiblis, riait et participait du mieux qu’ils pouvaient, alors que les jeunes femmes aux cheveux pudiquement couverts par un voile n’hésitaient pas à dévoiler leurs mollets pour montrer leurs plus beaux pas de danse. J’ignore encore ce qui a fait danser toutes ces sœurs comme ça, mais il faut dire que dans une atmosphère si froide, un tel bonheur était bienvenu.

Même Richard s’est imposé à la fête, sautant sur les jeunes sœurs qui criaient de joie et le faisaient tourner en tenant ses pattes avant. Redressé ainsi, il était aussi grand qu’un homme. Un homme fier comme Artaban, de surcroit ! Et quand sa partenaire de danse chantait, il semblait hululer en réponse. Si pour moi le spectacle de ces nonnes était le plus rocambolesque, pour le reste de l’hospice, ce fut définitivement Richard qui égaya la journée. Jamais il ne reçut autant de caresse et d’amour de la part de parfaits inconnus ! Décidément, je ne sais si c’est l’ambiance ou les habitants de Limerick eux-mêmes, mais j’ai l’impression qu’ici, personne ne craint quoi que ce soit, pas même la mort. Peut-être est-ce ceci qui leur donne un pied si léger…

Après plusieurs heures sous ce rythme, même les plus jeunes et énergiques des infirmières fatiguèrent et la musique, tranquillement, cessa. On me remercia chaleureusement, et une jeune femme qui semblait être la cheffe de l’hospice me prit à part dans son bureau. Je ne savais à quoi m’attendre, j’étais presque prêt à m’excuser pour les taches de boue causées par les pattes de Richard sur les tabliers blancs. Mais elle m’offrit une chaise confortable, devant une grande table où elle me fit servir une assiette bien garnie. J’avais si peu mangé pour me payer l’auberge, j’en eus aussitôt l’eau à la bouche en voyant à l’intérieur une belle entrecôte fumante et bien cuite, mais je n’ai pu m’empêcher d’avouer, honteux :  

« Excusez-moi, mais je ne peux me servir dans cette assiette. Voyez-vous, un prêtre m’a interdit de manger de la viande afin d’expier mes péchés… »

Pour toute réponse, la bonne sœur eut un rire cristallin :

« Quoi ? Ceci, de la viande ? Mais non voyons, ceci n’est qu’une humble collation. Mangez donc, tant que c’est chaud, et ne vous inquiétez pas pour vos péchés ! »

Et bien, si ce n’était qu’une humble collation… j’ai dévoré goulument ce qui avait été dans l’assiette jusqu’à ce que la porcelaine scintille ! De son côté, Richard qui n’avait pas à se soucier de son âme sur cette terre, faisait déjà le piquet devant sa gamelle comme s’il n’avait pas été gracieusement servi de gras et de viande rouge. Tandis que je mangeai, la jeune sœur me regardait avec un mélange d’amusement et de curiosité. Elle me questionna sur mon voyage, ma vie, et je lui répondis du mieux possible. Elle avait des yeux clairs, presque gris, et je pouvais deviner sous son voile quelques mèches de cheveux d’un noir profond, qui me rappelaient presque ceux d’Eilís. Et alors que je finissais mon repas, elle sortit de son armoire un verre et une bouteille d’un vin qui paraissait particulièrement fameux. Ça me creva le cœur de le faire, mais je me devais d’être honnête ! Je lui ai avoué :

« Excusez-moi, mais je ne peux me permettre de prendre ce verre. Voyez-vous, un prêtre m’a interdit de boire de l’alcool afin d’expier mes péchés… »

Et de nouveau, la jeune nonne éclata d’un rire aussi clair que ses yeux :

« Quoi ? Ceci, du vin ? Mais non voyons, ceci n’est qu’une humble offrande ! Buvez donc sans crainte ! »

Et le liquide translucide logeait si proprement dans le verre qui laissait s’échapper une si merveilleuse odeur fruitée… Ma foi, si ce n’était qu’une humble offrande… Nous nous sommes partagé un verre, puis deux, puis la bouteille ! Bientôt, Richard dormait à mes pieds et nous riions de bon cœur tous les deux de nos aventures de vie et de mes histoires de voyage. Puis je vis la bonne sœur se rapprocher de moi, frôler mes mains. Elle s’assit sur son bureau, laissant voir un bout de ses chevilles et l’intégralité de sa beauté. Son visage s’approcha du mien comme pour m’embrasser, et j’avoue que j’étais si joyeux que j’aurais pu l’accepter ! Mais, encore une fois, par souci d’honnêteté, je me suis enfoncé dans ma chaise.

« Excusez-moi, mais je ne peux pas recevoir un tel don de votre part. Voyez-vous, un prêtre m’a interdit d’avoir des relations avec une femme, de quelque nature que ce soit ! Afin d’expier mes péchés… »

Et cette fois-ci, son rire proche de mon oreille me parut plus enivrant que son vin.

« Quoi ? Moi, une femme ? Mais non, voyons, je ne suis pas une femme, puisque je suis une nonne ! Embrassez-moi donc sans crainte ! »

Et tout ceci me sembla si limpide, et en même temps si amusant… Que j’ai accepté, bien sûr ! Elle m’a embrassé, je lui aie rendu, puis nous avons fait d’autres choses encore… Si les nonnes sont les sœurs de Jésus, on peut dire ainsi que je suis le beau-fils de Dieu, alors que penser des conseils d’un prêtre, aussi musicien qu’il soit !

Mais voilà comment j’ai trouvé mon refuge pour l’hiver. Je vais rester là, en compagnie des sœurs et de leurs patients. Je vais me rendre utile au soin, et à l’égaiement du lieu autant que je le puisse ! J’aurais droit à un lit, et à ma chambre pour moi et Richard. Et au printemps… ma foi, si mon amour de Dieu ne s’est pas décuplé d’ici là, je reprendrai mon voyage.  

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