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Samedi 02 Janvier 1819 - The Limerick

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Par Pouiny

Existe-t-il des bonnes sœurs plus grivoises que celles-là ? Je vous le demande… Jamais de ma vie je n’avais vécu de telles fêtes de fin d’année, et jamais de ma vie n’en revivrais de pareilles.

Mais que dire ? Déjà, mon intégration au couvent se passe bien. Certes, j’ai la sympathie de toutes en ces lieux, mais je pense également que mon travail au sein de l’hospice est apprécié. Bien que l’humeur entre les murs soit légère, les patients sont de plus en plus graves avec le froid qui s’accentue. Parfois, les rires sont teintés de larmes ; d’autres fois encore, ils sont là pour dissimuler de la colère. La dévergonderie n’est qu’une façade, un moyen vain de survivre. Mais la foi reste tenace, malgré toutes les horreurs du quotidien que nous subissons de la répression anglaise. Et puis, après tout, Dieu nous le pardonnera… nous qui accompagnons trop de ses enfants, le rejoignant bien trop tôt, pour quitter leur vie de misère.

La journée du réveillon fut bien pieuse à l’hospice. Il était si rare d’entendre le silence de tous et toutes en ces lieux. J’en ai profité pour m’isoler un peu le temps de la matinée dans la chambre qui m’a été prêtée. J’ai écrit à Marty, à Mère… et à Père. Les célébrations de fin d’année me ramènent toujours à lui.

Ça n’a jamais été quelqu’un de très fêtard. Il mettait à un point d’honneur a être sérieux en toute circonstance. Grand-père lui disait souvent que dans son costume élimé, il ressemblait à un Anglais. Mais lui qui affichait en tout temps un visage perfectionniste en tout domaine, plus le temps s’adoucissait et plus ses traits s’apaisaient. C’était comme s’il vivait toute l’année sous une pression constante, qui ne s’arrêtait que du vingt décembre au premier janvier. Une fois les fêtes passées, il remettait son costume et reprenait son visage dur et austère. Mère lui faisait parfois remarquer qu’il a perdu avec les années l’insouciance qu’il avait à leur mariage. Marty rétorquait que cette insouciance était restée avec les bouteilles de whiskey du pub. Quant à moi… et bien, je suis ici, à Limerick, et plus de 120 miles nous séparent. Je pense que ça se passe de commentaires.

Et pourtant, quand je vois la neige tomber sur Limerick et les villageois préparer tant bien que mal les festivités et les charités qui s’imposent, je ne peux m’empêcher de penser à lui. C’était les seuls jours de l’année où l’on pouvait l’entendre siffler. C’était les seuls jours où il saluait les passants dans la rue. C’était comme s’il oubliait que les notables protestants lui avaient brûlé sa librairie et tout ce qu’il possédait à l’intérieur. Comme s’il oubliait les dettes qu’il a contractées par la suite à la couronne anglaise, et la perte totale de sa réputation, de ses clients. Comme si, à la veille de Noël, il espérait qu’un miracle se produise et qu’il retrouve sa vie d’avant, où il croyait encore à la belle culture de l’Irlande. Mais ce miracle n’est jamais venu, et chaque année la gueule de bois du deux janvier semble de plus en plus insurmontable. Et plus il se ternit, et plus il se prend à rêver à la fin de l’année. Et plus il est difficile à supporter, aussi.

Mais il a raison de croire en Dieu. Comme nous tous. Aucune charité au monde ne nous rendra ce qu’on nous vole en ce pays. Et je pense que l’impudeur de toutes les sœurs qui m’entoure est du même acabit que les mélodies que sifflait mon père dans les rues enneigées. C’est la conscience qu’il n’y a qu’un miracle divin qui pourra nous ramener tout ce que nous avons perdu de nos vies, mais que malheureusement, à défaut d’un miracle, Dieu nous a laissé seul avec notre libre arbitre en toute défense. Alors, usons-le, et amusons-nous pour oublier la disparition de Notre Père en ces terres.  

Malgré tout, je pense qu’on a passé de très belles fêtes de fin d’année. Alors que je m’attendais à un réveillon frugal, entouré de la crèche et des chants de messes, j’ai découvert à Limerick une tradition toute particulière. Tous les catholiques se sont réunis à l’hospice ; se sont mélangés les jeunes et les vieux, les malades et les bien portants, les alcooliques et les dames. Ce fut une très belle cérémonie, dans une révérence rare en ce lieu. Mais personne ne partit quand elle se termina. Au contraire, un cercle humain se forma assez naturellement et dans le silence. La mère supérieure alluma un braséro en son centre, et avec un sourire qui brisa la déférence du moment, elle lança un : « Alors, qui commence ? »

Pour toute réponse, un vieil homme se leva. Il regarda la foule sans un mot, ferma les yeux une demi-seconde et d’une voix claire déclama :

Good morrow, neighbour Gamble,

Come let you and I goe ramble:

Last night I was shot

Through the braines with a pot

And now my stomach doth wamble…

Absurde ! Et pourtant toute l’assemblée se prit d’un rire sincère à sa plaisanterie. Le vieil homme eut un sourire très fier et après un léger signe de tête, se rassit. En réponse, un autre homme face à lui, bien plus jeune, se leva d’un bond et sans même vérifier si on l’écoutait, déclama à son tour cinq autres vers qui avaient l’air sans lien avec les premiers entendus !

There was an old man of Nantucket

Who kept all his cash in a bucket;

But his daughter, named Nan,

Ran away with a man,

And as for the bucket, Nantucket.

Il reçut pour sa part quelques applaudissements polis et quelques exclamations. Une sœur à côté de moi murmura : « trop connu, celui-là, il va falloir qu’il change ! » Mais je n’eus a peine le temps de penser aux dizaines de questions qu’il me venait qu’une autre personne du cercle se levait et déclamait un nouveau un poème particulièrement osé qui récolta de nombreux rires de l’assemblée. C’est ainsi que j’ai découvert les soirées de Limerick, tournant autour des poèmes irrévérencieux du même nom, écrit ou improvisé sur le moment. Tout comme nous, à Dublin, nous pouvions jouer des danses et des airs la nuit durant sans nous lasser, la ronde s’éternisa jusqu’au lever du soleil. Quelqu’un trouvait toujours un bon mot, les bons vers pour renchérir sur ce qui venait être dit. Certains se faisaient une spécialité sur les jeux de mots particulièrement grivois, regardant avec malices les jeunes femmes portant le voile comme s’ils s’attendaient à attiser leur colère. Mais elles riaient de bon cœur et restaient légères comme elles sont toujours depuis que je les côtoie. Ce fut vraiment une très belle soirée de Noël, dans une convivialité qui se fait de plus en plus rare.

J’eus une semaine entre le réveillon et la Saint-Sylvestre pour me préparer à la prochaine veillée. J’ai passé mon temps à écrire, gribouiller, essayer des vers… Ce sont pourtant des phrases courtes, mais c’est un exercice si complexe ! Je suis certain qu’en dehors des plus dévergondés, tous ces jeux de langue auraient pu plaire à Père. Je m’en suis davantage convaincu hier, quand le cercle s’est formé de nouveau et qu’encore les poèmes ont fusé de toute part. Je suis si étonné d’en avoir entendu autant qui n’avaient pas été prononcés la semaine précédente. Combien de dizaines de milliers de jeux de mots et de propos grivois ces gens peuvent-ils donc retenir ? J’ai humblement tenté ma chance en milieu de soirée, et si ce ne fut pas le meilleur, il reçut quelques applaudissements bienveillants. Puis, la mère supérieure s’est levée et a déclamé ce texte que je prie pour ne jamais oublier :

God’s plan made a hopeful beginning.

But man spoiled his chances by sinning.

We trust that the story

Will end in God’s glory,

But at present the other side’s winning.

Elle reçut les cris de toute la foule comme si elle avait montré sous sa jupe. À y repenser, je me dis que ce poème fut sûrement bien plus osé que si c’était vraiment ce qu’elle avait fait. Je suis resté coi, laissant ses mots résonner en moi et en pleine réflexion. Je n’ai pas tenu, il a fallu que je sorte mon whistle pour trouver leur équivalent musical. Ma participation, bien qu’inhabituelle, a eu l’air de bien plaire. Quant à moi, je me dois d’envoyer tous ces mots à Père pour lui souhaiter la bonne année.

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