Les nuits deviennent de plus en plus dures à supporter. L’humidité galvanise le froid de l’obscurité et même la chaleur d’un feu ne me suffit pas à récupérer assez de confort pour m’endormir. Heureusement que Richard est là pour s’allonger près de moi ! Nous grelottons ensemble jusqu’au lever du jour. Je pense qu’il va falloir que je réfléchisse à une solution, ou alors je devrai chercher un repli pour l’hiver si je veux pouvoir vivre assez longtemps pour continuer ce voyage ! Je m’approche à grands pas de Limerick, la grande ville du comté. Peut-être qu’avec un peu de travail, je pourrais trouver une maison à louer au moins jusqu’à la fin de l’hiver, mais le problème c’est que mes poches sont à nouveau vides de pièces…
Enfin, ce sera un souci pour un autre soir ! Pour l’heure, j’ai une histoire à retranscrire ici. J’ai passé une bonne partie de ma journée à marcher en forêt sous les arbres dénudés. Un ciel gris, des buissons et des touffes d’herbes folles bleuies par un léger givre, alors qu’un minuscule ruisseau serpentait dans la boue près du chemin. Quoi de plus que l’Irlande a chacun de mes pas, en somme ? Quand tout à coup, le vent a porté une musique qui n’était pas le chant des rouges-gorges ni le grincement du héron. Non, c’était bien le son d’un fiddle qui se promenait là sur le sentier des bois. Cela faisait quelques jours déjà que je n’avais croisé personne et je me doutais bien que ce ne serait pas un humain ordinaire qui jouerait ici, à un tel endroit, à une telle heure. C’est donc le cœur préparé au merveilleux que j’ai bifurqué vers la musique. Qu’est-ce que ce serait, cette fois ? Une fée, un autre Pùca ?
Difficile de trouver le fiddle responsable du slide qui se dansait là. Le son semblait diffus, comme s’il était porté par tous les arbres en même temps. Après avoir négocié avec plusieurs orties et quelques pattes de loup, alors que je pensais que je ne trouverais jamais, Richard parti en flèche en s’enfonçant davantage dans la forêt. Je le suivis tant bien que mal, jusqu’à ce que l’on reste coi devant un tronc gigantesque. Un vénérable chêne orangé, dont certaines branches se permettaient de chatouiller le sol tandis que les plus hautes taquinaient le ciel. Aussi grand que large, et aussi large que beau… Et c’était de lui que venait ce merveilleux son de fiddle. La peur de déranger le décor au point de briser l’équilibre m’empêcha d’approcher, si bien que je me suis pris à penser que c’était l’arbre lui-même, ou peut-être son esprit, qui offrait un concert à la forêt. Quand je vis sortir d’un renfoncement de l’écorce un petit chapeau haut de forme vert. En contrebas, de minuscules chaussures étaient éparpillées entre les immenses racines de l’arbre. J’ai compris ainsi qui était en train de jouer à répondre aux oiseaux de la forêt.
Je me suis assis afin de pouvoir mieux l’apercevoir, et surtout pour ne pas lui paraître trop grand. Et il est sorti du trou de son arbre, se dévoilant entièrement à moi. C’était un leipreachán. Grand-père m’a raconté tant et tant d’histoire à leur sujet ! On dit que ce sont d’irascibles solitaires reclus dans leur forêt, gardant précieusement dans des chaudrons de cuisine les richesses que les hommes ont perdues et enterrées durant les guerres. Ce sont les cordonniers des fées, maîtres des sous-sols, des forêts denses, des grottes et toutes sortes d’endroits où les humains ne peuvent vivre. Il m’a surtout dit « si tu en croises un, n’essaie surtout pas de lui faire les poches ; ses pièces d’argent y retourneront toujours, tandis que celles en or deviendront de glaise au lever du jour. En revanche… si tu vas assez vite pour le capturer, il pourra exaucer un de tes souhaits ! Ce ne sont pas de bons esprits et ils détestent les humains, mais avec un peu de malice ils pourront combler ta vie de bonheur ».
J’ai longuement regardé celui-là, sans cligner des yeux de peur qu’il disparaisse. L’énorme wolfhound faisait de même, assis bien droit sur ses pattes, immobile comme jamais je ne l’avais vu auparavant. Je me suis approché, très lentement. Il continuait de jouer de son minuscule fiddle sans donner même l’impression qu’il m’avait aperçu. Et tandis que son slide défilait, se déformait dans une improvisation virtuose, je me disais qu’il n’était qu’à une portée de moi. Aussi petit que ma main, il me suffisait juste d’un geste brusque… De le saisir… la musique cesserait, mais mes vœux, peut-être, de savoir, de connaissance et de richesse, seront exaucés.
Mais voilà. La nuit est tombée, le fiddle s’est depuis longtemps arrêté de jouer, et je n’ai pas attrapé le leprechaun. J’ai allumé un feu de camp peu après l’arbre une fois qu’il fut parti, et j’ai offert à Richard un surplus de lapin en récompense. Comment aurais-je pu mettre fin à un tel spectacle, et risquer de blesser un être aussi merveilleux ? On les dit bougons et désagréables, mais celui-là faisait une mélodie si joyeuse et si dansante… Peut-être que les leipreacháns sont simplement usés de l’avidité égoïste des humains ?
Et de toute manière, qu’aurais-je pu souhaiter à cet être ? Je mène déjà la vie que je désire. Demander de l’argent ? À tous les coups, ça se serait retourné contre moi et les sasanachs m’auraient coincé en prison en me pensant voleur. Et qui se serait occupé de Richard ? Non, quand on voyage, il vaut mieux posséder le moins possible et ne s’attacher à rien. J’aurais beaucoup aimé lui parler cependant, lui poser tant de questions sur son monde et son peuple. Est-ce que vraiment ça vaut le coup de me priver de viande, de femme et d’alcool pour effrayer par ma détermination les plus monstrueuses des fées unseelies ? Ou peut-être que j’aurais pu lui demander de belles chaussures ? Il est vrai que les miennes vont de mal en pis… Mais une telle requête est si triviale, ça ne méritait pas une menace sur sa vie ou sa liberté. C’est trop cruel ! Tant pis si Grand-père est déçu, je ne suis décidément pas un homme d’action ; je préfère observer, profiter de ma liberté, et de celle des autres…
Je ne donne rien à ceux qui demandent de l’or, mais toi qui voulais du savoir, je ne peux pas me permettre de te laisser partir aussi bête. Et ne t’avise pas de faire trainer ces chaussures n’importe où !
Mon Dieu. Nous sommes le lendemain à l’aurore. J’ai curieusement bien dormi, et Richard ne s’est pas encore réveillé. Mon carnet était ouvert à cette page, alors que je suis certain de l’avoir refermé et scellé la veille après avoir écrit. Et à côté du carnet… de magnifiques chaussures de cuir, avec une semelle épaisse et une large reliure. Sur le côté de la chaussure droite, un violon a été gravé, comme une sorte de signature. Et à l’intérieur de la chaussure gauche trône un petit whistle de bois. Un whistle finement taillé dans du buis, remarquablement bien biseauté et dont le corps a été noirci par une brûlure contrôlée et gravé. Cette fois-ci, c’est une feuille de chêne que l’on peut voir se dessiner. Je l’ai essayé ; c’est le plus beau son que je n’ai jamais entendu sortir d’un whistle. Les larmes me sont aussitôt montées aux yeux… Je ne possède pas grand-chose, mais avant de partir je lèguerai mes vieilles chaussures dans la forêt, et je mettrais dedans mon vieux whistle ainsi que la pièce d’or que m’avait laissée Eilís. Le cuir est usé, le bois est rodé, mais je prierai pour que tout lui plaise, et qu’il puisse le garder à jamais ou le transformer à loisir.