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Samedi 05 Septembre 1818 - Barndance

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Par Pouiny

Eh bien ! Il s’en est passé des choses, depuis la dernière fois que j’ai écrit dans ce carnet, mais il y avait tellement de tâches à effectuer que mon temps libre s’est retrouvé aspiré par mon sommeil ! Au moins, mon labeur a été apprécié à tel point que j’ai reçu des compliments des fermiers même les plus aguerris pour mon contact avec les animaux. Je saurai comment me reconvertir si jamais je ne me plais plus à voyager… Bien que j’imagine que le travail en extérieur doit être bien plus agréable en booleying à la belle saison qu’en hiver sous la pluie, le froid et la nuit. Je pense quand même qu’il est important pour un Irlandais de maîtriser plusieurs métiers, potentiellement à la fois. Au cas où…

Tous les troupeaux sont redescendus au premier septembre. Les bêtes et les hommes se sont séparés, chacun reprenant ses biens et les guidant jusque chez soi. J’ai compris seulement à cet instant que tout le monde ne venait pas du même village. Oran, le père de la petite Niamh qui avait pris à cœur mon éducation pastorale avec sa jeune amie Laura, m’a expliqué que les bêtes se raréfiaient en Irlande pour permettre de mener à bien un booley. « Les paysans s’appauvrissent, vaches, moutons et terres sont récupérés par les collecteurs de taxes… bientôt, il subsistera tout juste un bœuf par éleveur et il sera tué pour nourrir les sasannachs. Pour l’instant, on peut encore s’épauler et faire front commun en réunissant au maximum nos possessions… mais jusqu’à quand ça durera ? ». C’était la première fois qu’il parlait anglais en m’expliquant cela. Pas de doute, on descendait de la montagne.

Je suis resté quelque peu en arrière. Je tenais à observer une dernière fois la mer de mouton que j’avais pu admirer en arrivant. Je l’ai vue se diviser en deux, puis en trois, puis en quatre. Je me suis senti comme un Moïse du nouvel âge. Puis j’ai jeté encore un coup d’œil derrière moi, pour m’ancrer dans la rétine ce paysage où j’avais pu entendre de si belles choses. Le vent de la montagne ramenait le mauvais temps pour cacher les hauteurs de leur manteau de nuage. Je suis descendu avant de me prendre l’orage au soir. Oran m’avait promis le couvert et une paillasse en échange des services rendus, et ce n’était pas de refus !

Je ne peux pas m’empêcher de sourire en regardant ces pages. Laura et Niamh sont devenues comme les petites sœurs que je n’ai jamais eues. Elles sont à peine plus jeunes que Marty et tout dans leur attitude me ramène à lui. Laura ne vient pas du même village, mais elle m’a fait jurer que je passerai chez elle après être allé chez Niamh. Puis, même si elle ne sait pas écrire, elle a pris mon stylo pour griffonner dans mon carnet une sorte de signature… Elle avait trop peur que je l’oublie. Toutes deux ont beaucoup pleuré quand il a fallu se dire au revoir. Il est difficile à croire qu’elles ne sont ensemble que trois mois par an tant elles avaient l’air inséparables. La fin des booleys serait un véritable désastre pour elles.

J’ai suivi les traces des animaux avant d’arriver au village d’Oran, de l’autre versant des montagnes, à la tombée de la nuit. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, pour sûr, mais clairement pas à ce s’annonçait. Ou plutôt, à ce qui ne s’annonçait pas. Car le village était fantomatique, pas une lumière dans aucune des maisons aux alentours. Pas un murmure de discussion étouffé par les murs, pas âme qui vive. Surpris, j’ai continué de déambuler entre les maisons jusqu’à enfin y trouver ma première lueur. Puis est arrivé ensuite le son des concertinas et des fiddle, ainsi que des bruits de pas en rythme. Tout ceci venait pourtant d’un lieu où ce genre d’agitation serait normalement proscrit. Mais en voyant quelques silhouettes y rentrer avec quelques ballots de paille, l’air de rien, j’ai compris qu’il se passait bien ce que je pensais ; ça jouait un véritable Céilí dans la grange. Et les mélodies, les rires qui en sortaient me caressaient le cœur.

Mais lorsque j’en ai franchi la porte, l’ambiance s’est stoppée net. Un silence lourd, pesant, s’est installé entre les stocks de foin et chacun m’a regardé avec un air menaçant de méfiance à peine contenue. Intimidé par tant de gens qui me dévisageaient comme le diable en personne, j’allais m’excuser et tourner les talons quand quelqu’un s’est écrié en gaeilge :

« Eh toi l’étranger ! Raconte-nous une histoire ! »

Les histoires, c’est surement le truc préféré des Irlandais. C’est la demande incessante, le point commun entre toutes ces personnes de tous les horizons que j’ai pu rencontrer ces derniers mois. Mais il faut dire que dans une telle tension je ne m’attendais pas à ce qu’elle puisse être pareillement exigée, d’une manière et d’un ton qui relevait plus d’une épreuve mythique que d’une curiosité naturelle. J’ai un peu bégayé le temps de reprendre mes esprits et puis… J’ai raconté. D’instinct m’est venu l’histoire de la lavandière, en pensant qu’avec un peu de chance elle adoucirait ces visages durs qui me toisaient. Mais mon conte fonctionna au-delà de toute espérance. Je ne l’avais pourtant jamais narré en gaélique, mais quand ils entendirent sa chute, tous eurent un rire presque trop beau pour être naturel. La pression qui s’était installée dans l’air tomba enfin ; on s’adressa à moi alors comme si j’avais toujours vécu ici. On me prit par les épaules, m’intégra dans la ronde et ce fut l’une des plus belles soirées de ma vie. Des hommes sortirent des bouteilles cachées dans des bottes de foin et l’on dansa tous sur des rythmes plus ou moins vifs jusqu’au lendemain. S’enchainaient des cercles, des danses en ligne, en couple… Je ne sais pas par quel miracle l’intégralité du village, jusqu’à ses doyens et ses plus jeunes enfants, semblait tous rentrer dans cette foutue grange. À bout de force, alors que la musique continuait et que les danseurs commençaient davantage à ressembler à des étoiles qui papillonnaient devant mes yeux, je me suis allongé sur de la paille et j’ai sombré dans le sommeil.

Je me suis réveillé le lendemain matin, le corps endolori, mais avec la joie restée dans le cœur. Je suis allé saluer tous ces villageois avec qui j’avais dansé, mais… personne ne semblait me reconnaitre. C’est à peine si l’on me répondait ! Le brouillard de la fin de l’été s’était installé entre les habitations, si bien que je me disais que j’assistai là à une énième plaisanterie d’un Voisin… ou à un exemple typique de perte de mémoire collective. Seul Oran, retrouvé dans un champ de patate, m’accueillit chaleureusement, avec une sorte de malice dans l’ombre de son sourire.

C’est seulement aujourd’hui qu’il m’a donné la réponse à mon interrogation ; pourquoi diable tout le monde agissait-il comme si ce Céilí n’avait jamais eu lieu ? « Pour ne pas attirer l’attention des Anglais ni du prêtre, pardi ». Je suis resté pantois, alors qu’Oran rajouta avec un geste d’épaule : « Toi qui viens de la ville et qui portes le nom du Saint entre tous les Saints, tu ne sais pas que la musique est un péché et une interdiction de l’Église autant que de la loi ? »

J’ai compris bien des choses alors. Pourquoi Père nous avait appris à danser en nous faisant tenir des seaux remplis d’eau, pourquoi il avait fait rétrécir les fenêtres de son salon comme s’il souhaitait les transformer en meurtrières. Bien sûr, si l’on apercevait notre maigre silhouette dans l’interstice, il est toujours possible de dire qu’au lieu de danser, on était en train d’écraser les araignées ! Et puis cela expliquait aussi pourquoi les bars avaient tendance à fermer les volets quand la musique sonnait trop fort, pourquoi l’on ne revoyait pas certains des poivrots qui avaient eu la mauvaise idée de sortir un Piob Mhor de chez eux, pourquoi notre cornemuse uillean pipe se joue assis dans un coin sombre d’une pièce… Ce n’était peut-être pas pour notre goût un peu trop prononcé pour l’alcool que les curés ne nous avaient pas à la bonne, finalement…

Quand j’ai eu le temps d’assimiler l’information, j’ai posé à Oran la deuxième question qui me taraudait depuis lors ; pourquoi diable m’avoir demandé de raconter une histoire ? L’homme a éclaté d’un rire franc qui emporta sa fille avec lui. « Pour vérifier que tu n’étais pas un sasannach, bien sûr ! »

J’ai été outré, évidemment. Me confondre de la sorte, moi, Paddy ? Mais maintenant que j’y réfléchis. Je ne veux pas savoir ce qu’il serait advenu du pauvre anglais qui aurait passé le pas de cette grange ce soir-là. Oh non, je ne veux vraiment pas le savoir…

Grand-père, que Dieu te bénisse de m’avoir appris l’irlandais ! Fais changer d’avis les anges sur notre belle musique de là-haut pour moi, par pitié, je ne tiens pas à danser des Céilí en enfer…

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