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Samedi 14 Novembre 1818 - Dullahan

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article 945
Par Pouiny

Il m’a fallu beaucoup de courage pour me lever ce matin, mais voilà. Après deux mois resté dans les environs de Killarney, j’ai dit adieu à Eilís et je suis parti sur le chemin, droit vers le nord. Mais je ne suis pas parti seul.

Au moment de se dire au revoir, ma belle a absolument tenu à ce que j’emporte deux affaires supplémentaires dans mon sac. Une pièce d’or et… une laisse. Pour Richard, bien entendu.

« Je l’aime beaucoup, mais c’était le chien de mon mari, et je ne l’ai jamais vu aussi heureux depuis que tu es là à le caresser et le promener tous les jours. Prends-le avec toi… Il est jeune, il ne te ralentira pas. Il pourra mettre les bandits en déroute, et la pièce d’or pourra faire fuir les fées Unseelie. »

J’ai bien tenté de refuser, mais s’il n’est déjà pas évident de dire non à Eilís, ça l’est encore moins face à ce molosse gigantesque aux yeux perçants. Certes, Richard est très gentil, et je pense que le voyage m’aura permis de découvrir que j’ai un certain savoir-faire avec les animaux, mais il faut dire qu’il est sacrément dissuasif. Sa longue queue a manqué de me gifler le visage ce matin, alors que j’essayais désespérément de lui mettre son nouveau collier. Je crois qu’il n’a pas réalisé qu’il quittait Killarney et sa maîtresse pour de bon. Je lui ai promis que je lui écrirais une lettre pour lui donner des nouvelles, elle a fait semblant de ne pas pleurer en enfilant son tablier. L’aurore n’était pas encore levée quand je suis parti. Quelle drôle de sensation de marcher et d’être libre et sans-abri de nouveau ! J’ai l’impression que c’était il y a une éternité.

J’ai décidé d’écouter le prêtre musicien et de me tenir à ses recommandations. Pas d’alcool, pas de vin, pas de femme… de toute façon, après avoir connu et perdu Eilís, je ne suis pas spécialement d’humeur à retourner dans des aventures de sitôt ! Marcher, prier, et mourir de faim, ça suffira bien largement.

Maintenant, le tout est de savoir où je pars. Je me suis arrêté en plaine, là où une borne indique Castlemaine à l’ouest d’ici 7 ou 8 miles. Je sens que je vais y tenter ma chance. Je suis bien curieux de voir la péninsule, et je pense que Richard sera heureux de découvrir la mer. Ce fanfaron a marché toute la matinée devant moi, courant à toute allure dans chaque fourré… on verra jusqu’à quel point il tiendra le rythme.

Mais avant ça, les Voisins de Killarney ont décidé de me faire don d’une nouvelle entrevue aussi effrayante que toutes celles que j’ai pu faire jusque-là. Dans la brume de l’aube, j’ai vu soudainement Richard courir à toute allure vers moi et se cacher dans mes jambes. Il avait dû oublier sa taille, car il a failli me renverser comme une quille ! En guettant l’horizon, j’ai pu voir la raison de son effroi. Au loin… il y avait un cavalier. Sur un cheval noir, il chevauchait la lande au galop. Il tenait la crinière de son cheval d’une main, et semblait tenir comme un casque de l’autre. Mais il n’était pas une armure.

On est samedi, et je quittai pour sûr la ville la plus peuplée en Sidhe de toute l’Irlande. J’ai frotté mes yeux et je me suis immédiatement caché dans un buisson avec Richard. J’avais déjà des doutes au vu de l’air densifié autour de lui, et de cette aura de peur et de désolation qui émanait autour de lui, mais… Nom de Dieu, celui-là il n’a pas de tête ! Encore un autre passager de la mort que je rencontre en un mois, et celui-là, c’était le Dullahan.

J’ai serré très fort contre moi le chien et la pièce en or que m’avait offerte Eilís, et puis j’ai prié. Qu’il ne s’arrête pas devant moi, qu’il ne crie pas… Je l’ai vu attraper à sa ceinture une sorte de fouet. J’ai senti une sueur froide passer sur tout le long de la mienne, car c’était bien un fouet constitué d’une colonne vertébrale humaine, qu’il usait là pour faire avancer son cheval plus vite. Sa monture a cabré, et il a disparu. Le brouillard s’est dissipé, et après avoir attendu une heure dans un buisson avec un chien tremblant, nous avons repris la route.

Au moins, contrairement à moi, Richard n’est pas traumatisé. Ce que j’ai écrit s’est déroulé il y a à peine quelques heures et maintenant il va et vient, il essaie de débusquer les lapins et est revenu vers moi avec un mulot mort, bien trop fier de sa trouvaille. Je dois dire qu’il est, à défaut de pouvoir combattre un Dullahan, efficace pour m’alléger le cœur. Pour ma part… je pense que l’on a eu beaucoup de chance, comme beaucoup trop de fois depuis bientôt un an que je voyage. Peut-être que ce Voisin-là s’est mis sur mon chemin afin de me rappeler ce que je risque si je ne suis pas les conseils du prêtre musicien ! Mon Dieu… Mais… comment vais-je bien tenir le coup sans remontant, si des Voisins s’amusent à me faire peur toutes les semaines… !

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