Rien ne semblait l’étonner. Ni l’immensité de la demeure qu’il venait de traverser, ni le riche parfum de fleurs qu’exhalaient les encensoirs suspendus autour de la pièce, ni le mobilier savamment disposé. Les imposantes armoires, lourdes de livres et de documents collées aux quatre murs, une collection qui dépassait de loin toute autre sur l’île, ne l’impressionnaient pas non plus. La beauté des lieux lui semblait être un dû. Il s’avança lentement, parcourant le bureau du regard avec une curiosité nonchalante. Même avoir Chidera Volindra en personne l’inviter à s’avancer dans son office lui paraissait être la chose la plus naturelle du monde.
Celle-ci s’était levée de son siège quand il était entré. Elle l’avait fait pour lui inspirer confiance et pour le jauger du même coup. Elle se demandait à présent si elle n’avait pas mal agi : l’homme en face d’elle n’avait pas besoin d’être rassuré. Elle soupçonnait, d’instinct, que les cajoleries qu’elle aurait pu employer avec un autre, plus impressionnable, ne susciteraient que son mépris.
Qu’il était beau ! Son visage était sans tache, ses cheveux de soie. Chacun de ses mouvements était empreint d’une grâce exquise, naturelle, et la lumière suivait ses pas. Elle aurait dû été troublée par la perfection statuesque de ses traits. Chidera était seulement fascinée : elle se l’admit à elle-même avec une rapidité choquante, elle d’ordinaire si prudente. Sa méfiance redoubla.
Son aplomb, cependant, était une aspérité à laquelle elle s’accrochait. Il marchait avec aisance là où des hommes plus grands que lui avaient tremblé. Cette assurance sans fondement perturbait la jeune femme, plus que son visage, plus que sa langue acide, plus que son étrange amitié avec Ojas. Au point qu’elle se demandait si sa confiance en lui n’avait pas une source autrement plus tangible.
Mirage. Quel drôle de nom, et pourtant elle n’aurait pas pu lui en donner de meilleur. Il y avait vraiment un air d’irréel à sa personne.
Chidera sortit de ses pensées et vit qu’il l’observait. Son ventre se tordit d’une étrange sensation, pas dissimilaire à de la crainte. Elle détourna le regard la première.
Le silence s’étirait. Elle devait reprendre le contrôle, débuter l’interrogatoire. Les questions qu’elle avait préparées s’étaient effacées de sa mémoire. Pêle-mêle, les fils s’emmêlaient : par où commencer ? La chimère et l’étrange explosion de lumière, dont personne ne connaissait la source ? Ses liens supposés avec l’Empire ? À moins qu’attaquer directement sur la question de son identité ne permette de le déstabiliser…
Il s’approcha tout à coup du bureau, les sourcils froncés – le cœur de Chidera s’emballa, le carnet, le carnet du grand prêtre, où l’avait-elle rangé ? Mais non, le journal reposait dans son tiroir, fermé à clé, et l’objet de la curiosité du jeune homme n’était qu’une simple carte. Il se pencha dessus, la bouche légèrement entrouverte. Toute la ruse qu’elle avait cru discerner avait disparu au profit d’un intérêt émerveillé.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il en pointant un endroit.
— Le continent, répondit Chidera en se plaçant à côté de lui. Nous nous trouvons ici, à Galatéa… Là, tu peux voir le royaume de Ters, au Sud, et leurs alliés. Son doigt remonta vers le haut de la carte. Ici se trouve le royaume d’Atern, qu’on appelle désormais Ludu. Et là, l’Empire des Landes.
Chidera examina sa réaction. Mirage lui parut simplement impressionné par ce qu’elle lui montrait.
— Pourquoi Ludu ? lança Mirage.
— Parce que l’Empire a gagné la guerre contre Atern, et que dans sa langue, Ludu veut dire « cendres ».
Le jeune homme sembla si franchement étonné par cette explication que Chidera dut éliminer sa première hypothèse : ce Mirage n’était pas un agent de l’Empire. Jamais un espion n’aurait posé une question aussi ignorante, digne d’un mauvais acteur chez n’importe qui d’autre. Mais Mirage se penchait à nouveau vers la carte, les doigts tendus au-dessus du parchemin, sans oser toucher les forêts d’encre verte et les monstres marins aux nœuds enroulés autour des récifs peints. Il dévorait les pays miniatures comme s’il les découvrait pour la toute première fois. Chidera avait l’habitude des mensonges : ce n’en était pas un. Restait à savoir ce qu’il dissimulait.
— Je tenais à m’excuser pour la manière dont je t’ai fait venir, dit-elle en prenant appui sur le bureau. C’était impoli de ma part.
Il l’ignora. La carte retenait toute son attention. Clairement, il ne s’estimait pas inférieur à elle, par statut ou par pouvoir : la marque de politesse l’aurait touché. C’était suffisamment rare pour être noté. Elle poursuivit :
— Ojas m’a dit que tu vivais avec lui en ce moment.
Mirage hocha la tête, toujours obnubilé par la carte.
— Tout se passe bien là-bas ?
— Oui, répondit-il sans se tourner vers elle. C’est un bon hôte.
Il articulait ses mots avec soin mais sans exagération. Chidera en déduisit qu’il avait reçu une bonne éducation, bien que personne d’instruit n’aurait pu ignorer des connaissances aussi élémentaires que le placement des pays et leurs noms. Voilà un nouveau mystère. Et si sa voix lui donnait des frissons, ce devait être dû à sa baignade forcée de l’autre jour, un froid qu’elle aurait attrapé dans les Gorges, rien de plus.
« Chimère, » lui avait dit Astor. Patience et prudence, ces deux mots-clés devaient guider sa conduite. Elle sentait bien qu’un seul faux pas le fermerait à la discussion – et bon courage pour le faire parler après ! Elle aurait aimé prendre cet insolent personnage qui ne daignait même pas la regarder par les épaules et le secouer jusqu’à ce que les réponses tombent. Mais tout vient à point à qui sait attendre.
— Ojas est un ami à moi, reprit-elle en jetant un œil par la fenêtre. Il m’a raconté comment il t’avait trouvé… Que tu avais perdu la mémoire. Ce doit être difficile. Se retrouver dans un lieu inconnu, sans pouvoir compter sur ceux que tu aimes pour te soutenir et te guider… Je ne peux pas imaginer ce que ça fait.
— Tant mieux pour toi. Je ne peux pas dire que je recommande l’expérience.
Chidera ne put retenir un haussement de sourcils face au tutoiement. Le jeune homme caressait l’encre du bout de l’index, indifférent à son interlocutrice. Elle cligna des yeux, chassa l’indignation qui menaçait de l’envahir.
— Mais à présent, tu as Ojas, insista-elle, sa voix toujours calme. Et les amis d’Ojas sont mes amis.
Cela eut le mérite de le faire lever la tête. Il dit d’un ton faussement innocent :
— Il paraît que vous êtes vraiment amis. On dit que vous étiez dans la même voiture pour arriver jusqu’au port, ce jour-là. Vous devez être proches.
« La rumeur circule déjà, » nota Chidera avec satisfaction. Et en plus, il abordait lui-même le sujet qui l’intéressait ! « Peut-être que ce sera moins difficile que je ne le croyais, » pensa-t-elle alors que le sourire mesquin de Mirage flétrissait face à l’expression lisse de la Volindra.
— Oui, acquiesça-t-elle. Je soutiens Ojas dans sa carrière de représentant de quartier. Nous avons besoin d’hommes comme lui au Conseil pourpre.
Bientôt, tout Galatéa saurait que les Volindra – que Chidera – prenaient à cœur la voix des citoyens dans les affaires de la cité. Tous ceux qui tenteraient d’attaquer Ojas comme agent des Volindra devrait faire face à la colère des Galatéens, prompts à défendre les leurs. Encore méconnu des grandes familles, complètement imperméable à la soif de pouvoir et sans aucun réel projet politique, Ojas pourrait bientôt naviguer dans la cité à son aise et sous une surveillance minimale. Les grandes familles le verraient comme un pion superflu, le peuple comme un allié. Ils pourraient enquêter sur les dieux tandis que Chidera attireraient tous les regards. Ses agents de terrain feraient le reste.
De toute manière, Ojas n’était pas taillé pour le travail d’espionnage. Son grand cœur et sa probité – et sa grande taille – n’en faisaient pas quelqu’un de discret.
— Heureusement qu’il était avec moi, ce jour-là. Sans quoi tu serais probablement au fond d’un cachot.
— J’imagine que ce n’est pas la seule raison, rétorqua-t-il avec acidité.
Même ainsi, le visage plissé dans une moue mécontente, il restait magnifique. L’espace d’une seconde, Chidera s’imagina agir ainsi, dans sa vie quotidienne. Elle perdrait instantanément tout le soutien et la réputation qu’elle avait passé des années à construire.
— En effet, concéda-t-elle. J’ai pensé qu’il valait mieux te garder à l’écart. De l’Empire, notamment ; si tu avais été à leur service, ils auraient pu t’éliminer avant même que nous puissions t’interroger. Mieux valait qu’ils croient que nous ne te soupçonnions pas. Mais Ojas s’est porté garant de toi, et nous te faisons désormais confiance.
— Tellement confiance que tu as envoyé un type observer mes moindres faits et gestes.
Perspicace, ce Mirage. Un point pour lui.
— Et nous savons maintenant que tu es digne de confiance. Sauf que, à présent, nous avons besoin de ton témoignage. Tu es le seul à pouvoir nous aider par rapport à l’attaque au port. Les gens sont paniqués, personne n’est sûr de ce qu’il a vu. Mais toi, tu étais là et tu as survécu. Dis-moi ce qui s’est passé.
Le jeune homme s’était à nouveau tourné vers la carte. Le silence s’éternisant, Chidera insista doucement :
— Tu n’as pas à t’inquiéter. Tu n’es pas accusé de quoi que ce soit – pour l’instant. Mais si tu ne me racontes pas ce qui s’est passé, alors je serai forcée de prendre les mesures qui s’imposent.
— Forcée ? Par qui ? se moqua Mirage en désignant la pièce et ses dorures.
— Par la loi.
— Et qui est la loi, ici ? N’est-ce pas ce Conseil pourpre auquel toi et Ojas appartenez ? Elle est belle, la justice de Galatéa…
— Quatre hommes sont morts ce jour-là, et d’autres avant eux, assena Chidera. Tant que la bête n’est pas mise hors d’état de nuire, tant que nous ne savons pas ce qu’elle est, c’est toute la cité qui est en danger. Tu dois parler – à moins que tu n’aies un lien avec elle ? Car c’est ce que je serais obligée de déduire si tu ne me révèles rien.
Mirage leva les yeux au ciel et, s’étirant avec nonchalance, entreprit de faire les cent pas. Sa fine silhouette trahissait pourtant quelques signes de tension : là, dans la ligne des épaules, dans le sursaut involontaire de sa main qu’il essuyait sur son pantalon. Il jeta sa cape sur un fauteuil et se planta devant une fenêtre. Chidera ne pouvait imaginer ce qu’il gagnerait à ne pas parler, pourtant quelque chose l’en empêchait. « Peut-être que lui aussi sait que c’était une chimère, » pensa-t-elle brusquement. Comment un homme ignorant de l’existence même des guerres de l’Empire pourrait être au courant de leurs mythes, posséder des informations que les grandes familles de Galatéa n’avaient pas ? Mais Chidera n’en était plus à une bizarrerie près. Suivre son instinct, récupérer tous les indices possibles, faire le tri après : voilà ce qu’elle devait faire.
— La créature t’a attaqué quand tu as essayé de t’enfuir, reprit-elle d’une voix mesurée, mais ferme. Pourquoi as-tu tenté de t’échapper ?
— Parce que je ne voulais pas mourir ? répliqua Mirage en levant les sourcils.
— Les autres n’ont pas bougé de leur cachette. Seuls ceux qui étaient en mouvement se sont fait attraper. Il aurait été sage de rester immobile.
— Peut-être que je suis simplement plus courageux qu’eux.
Chidera acquiesça d’un air songeur.
— Peut-être. En tout cas, plusieurs survivants ont décrit une figure encapuchonnée – toi, donc – et la bête lui courir après. Quelques minutes plus tard, une explosion de lumière a aveuglé tout le monde. Elle était visible depuis les hauteurs de la ville. Une idée de ce qui s’est passé ?
— Pas la moindre.
« Menteur. » Au moins, Chidera en apprenait autant par ce qu’il lui cachait que par ce qu’il lui disait. Mais la voix de Mirage s’éleva tout à coup :
— En revanche, je crois savoir d’où elle venait.
Chidera l’invita à poursuivre d’un geste de la main. Il s’adossa au rebord de la fenêtre et expliqua :
— Le monstre a réagi bizarrement quand je suis passé devant un navire aux voiles fleuries. Un frisson le parcourut des pieds à la tête, et un éclair d’horreur passa dans ses yeux en se rappelant la scène. Il a un lien avec les Landes, je serais prêt à le jurer.
Voilà une confirmation qui ne l’aidait que peu. La chimère venait bien des Landes, Astor le lui avait dit. Toujours était-il qu’elle n’avait rien qui puisse tourner l’attaque du port en argument dans les négociations du traité de paix. Or elle en aurait eu bien besoin.
Six jours depuis l’ouverture des discussions, et aucun progrès réel. Les demandes de l’Empire ne bougeaient pas, ou si peu que cela en devenait insultant. En retour, le Conseil pourpre se montrait plus ou moins ouvert aux concessions selon ses membres. Surtout, Léonide gardait le silence.
Chidera était incapable de savoir ce que pensait sa mère de la situation.
Mirage la regardait toujours, sans qu’elle y prête désormais attention. Que lui importait l’opinion de cet arrogant alors qu’elle se trouvait dans une impasse ? Le découragement la submergeait peu à peu. Sans information, elle ne pouvait ni influencer la rédaction du traité, ni protéger Galatéa. À quoi bon, alors, tous ses efforts ?
— Je crois… commença Mirage d’une voix hésitante. Ses yeux fixèrent le sol devant lui et il parvint à lâcher : Je crois que j’ai déjà vu des créatures pareilles. Avant.
Chidera leva la tête. Son cœur se mit à battre plus fort.
— Je ne me souviens toujours pas de ma vie d’avant, prévint le jeune homme immédiatement. Mais en revoyant cette… chose, je me suis souvenu…
— De ce que c’était ?
— De comment les éliminer.
Chidera planta ses ongles dans la paume de sa main. Elle avait peur qu’en parlant, lui se taise. Mirage évitait encore son regard.
— Ils ne craignent pas le fer et les armes. Ça peut les repousser un temps, mais pas les vaincre, pas de manière… permanente. Ils aiment être proches des hommes, donc quand un apparaît, d’autres suivent rapidement. Ils ne redoutent ni l’eau, ni le feu. Parfois, ils les aiment.
Il ouvrit la bouche, pesant le pour et le contre, avant de lâcher :
— La magie, en revanche… La magie les repousse. Les détruit.
— La magie n’existe pas, murmura Chidera.
Seules ses lèvres bougeaient. Tout son corps était immobile, de peur de le pousser dans le silence. Mais Mirage eut un petit sourire. Il ne se moquait pas du monde, pour une fois ; peut-être se moquait-il de lui-même.
— Si tu le dis.