Quelques minutes plus tard et ils étaient en route. Maïa vivait à deux pâtés de maisons seulement, mais marcher dans les Cordes donnait à Mirage l’impression de redécouvrir Galatéa toute entière.
Pas étonnant que, dès le premier jour, les habitants lui aient paru étranges ! Sans dieux, sans guides, écartelés entre foi et désespoir, avec le secret enfoncé dans la bouche comme un bâillon. Ça expliquait leur improbable solidarité malgré les inimitiés et la tension qui les habitait, comme la lourde chaleur d’un orage pesant sur chaque mot. Les regards en biais, les conversations abruptement interrompues sans raison apparente alors qu’ils passaient devant eux, tout prenait sens. « Ils s’appellent tous par leurs noms, » réalisa Mirage. « Ils se connaissent tous, et s’ils ne se connaissent pas, ils ne s’adressent pas la parole. » Les marchands conversaient avec les citoyens de l’île comme avec les étrangers, les gardes patrouillaient en portant le même regard sévère sur l’inconnu et le voisin. Mais était-ce vraiment le cas ? Mirage évitait de regarder les gens dans les yeux s’il le pouvait, mais qu’en était-il vraiment des autres ?
Il repensa à Jan, à la foule de la Voie blanche, aux marins sur le port. Les peuples insulaires étaient, dit-on, plus ouverts que ceux des terres. Galatéa ne faisait pas exception, surtout avec son rôle de pôle commercial, abordée chaque jour par quelque voyageur du bout du monde. Mais, et Mirage le réalisait soudainement, les Galatéens allaient au-delà de l’amitié facile des cités cosmopolites. Ils fouillaient le visage de ceux avec qui ils parlaient, gravaient les traits des nouveaux venus dans leurs esprits. Ils cherchaient chez eux l’indice à un mystère qu’ils ignoraient eux-mêmes, se remémoraient les inconnus fraîchement débarqués pour mieux les décrire à leurs représentants de quartier. La curiosité n’était pas un défaut, mais elle était une menace. Du matin au soir, du soir au matin, les Galatéens s’enfermaient dans leurs routines. Ils travaillaient en silence, ils mangeaient en silence, et même quand ils bavardaient, restait surtout ce qui n’était pas dit.
Galatéa s’était fermée au monde de sa propre initiative.
Sans doute que seuls de tels extrêmes pouvaient dissimuler la disparition d’un panthéon. Mirage se sentait forcé à une certaine admiration. Quelle ténacité dans l’absurde ! Leur monde s’était effondré et ils en avaient caché les ruines en refusant tout simplement d’en parler. C’était aussi impressionnant que ridicule.
L’espace d’un instant, Mirage s’imagina se glissant derrière les hautes grilles de la demeure des Serza. Discret et mortel comme une fumée, il se voyait déambuler dans les couloirs dorés jusqu’aux portes de la délégation. Là, à l’oreille de l’ambassadeur endormi, il chuchoterait : « Les dieux de Galatéa sont partis. Ils sont à votre merci. » Adieu alors ! Adieu à la cité des dieux, adieu au temple blanc comme un crâne, adieu à la colline empoisonnée ! La guerre viendrait et elle réduirait la ville à néant. Les armées de l’Empire piétineraient les fondations du temple jusqu’à ce que son souvenir même disparaisse. L’herbe et le grain disparaîtraient sous la marche des soldats. Ne resterait plus que la terre rongée par les combats, imbibée de sang et d’eau salée.
— On est arrivé ! s’exclama Ojas.
Le temps que Mirage s’arrache à sa rêverie et la porte s’ouvrait grand, laissant apparaître Maïa. Les joues aussi roses que le ruban dans ses cheveux, elle les salua avec enthousiasme :
— Ojas ! Tu es là ! Oh, et bienvenue, dit-elle précipitamment en voyant la silhouette encapuchonnée à côté du charpentier. Entrez, je vous en prie.
Mirage entra à la suite d’Ojas. Il ne manqua pas la façon dont la jeune fille dévorait le jeune homme des yeux. Ojas, aveugle comme à son habitude, demanda :
— Ton père est dans les parages ?
— Dans l’arrière-cour, et elle pointa du doigt un rideau qui menait à un petit jardin. Mais il arrive. J’ai préparé du thé !
Une bouilloire était suspendue au-dessus de l’âtre, et trois verres avaient été disposés sur la table devant. Clairement, Mirage n’avait pas été compté parmi les invités. Il claqua la langue contre son palais.
— Ça ira, je vais aller le voir directement, dit Ojas. Mais je suis sûr que Mirage aimerait boire quelque chose. Pas vrai, Mirage ?
— Oui, dit le jeune homme avec lenteur. Avec plaisir.
Sa voix était fraîche comme de l’eau sur un front enfiévré. Maïa tressaillit en l’entendant. Mirage sourit. Sans attendre plus longtemps, il alla s’asseoir à table. Là, il croisa les jambes et posa ses mains sagement l’une sur l’autre. Désemparée, elle regarda tour à tour Mirage puis Ojas, jusqu’à ce que le charpentier se dirige vers l’arrière-cour. Elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il soit hors de la pièce. Seulement alors elle alla récupérer la théière et l’amena jusqu’à la table. Mirage l’observa tandis qu’elle disposait dans deux gobelets des feuilles séchées : une gentille petite chose, cette Maïa, polie malgré sa déconfiture. Elle cachait tant bien que mal son inconfort à se retrouver seule avec lui.
— Ojas m’a dit que tu m’avais trouvé sur la plage.
À nouveau, elle sursauta au son de sa voix. Il poursuivit :
— Merci. De m’avoir amené jusqu’à lui. Et d’avoir trouvé le docteur.
— Bien sûr, murmura-t-elle en tripotant sa natte. Je… Tu vas mieux ?
— Beaucoup, oui, dit-il en traçant le rebord de son verre avec l’index. Par contre, je n’ai pas retrouvé la mémoire … Je ne me souviens de rien, ou presque.
Le silence retomba. Elle paraissait curieuse désormais, plus ouverte à la discussion. De l’extérieur s’élevaient des échos d’une conversation. Mirage ne disposait que de peu de temps. Il devait faire vite.
Vif comme un cobra, il attrapa la main de Maïa. Ses yeux s’écarquillèrent mais, avant même qu’elle ne puisse crier, il repoussa son capuchon. La bouche de la jeune femme s’ouvrit sans un son, aussi stupéfaite qu’émerveillée devant ce visage qu’elle avait presque cru rêver. Le sourire de Mirage s’élargit.
— C’est pourquoi j’ai besoin de toi, Maïa, et elle frissonna en entendant son nom sortir de sa bouche. J’ai besoin que tu me racontes ce que je ne sais pas.
— Comme quoi ? demanda-t-elle, le regard flou, suspendue à ses lèvres.
— Raconte-moi l’incendie.
Et la vérité sortit.
Quand Ojas réapparut, le père de Maïa derrière lui, Mirage avait replacé la capuche sur sa tête. Maïa, encore un peu sonnée, acquiesçait à ce que lui disait son père tandis qu’Ojas prenait place à côté de lui.
De l’autre côté du quartier des Cordes, un homme à cheval s’approchait de l’atelier. C’était un serviteur des Volindra, sans doute, venu pour les convoquer au nom de la petite héritière.
Mirage sentait sa présence avec plus de clarté qu’auparavant. Oui, il regagnait des forces, et bientôt il serait aussi fort qu’il l’avait été. Ne restait plus qu’à retrouver les dieux… et à quitter l’île avant que le monstre ne réapparaisse. Quant à la petite héritière et son interrogatoire, il s’y rendrait de bonne grâce.
Mirage avait hâte de voir ce que celle-ci allait lui apprendre.