La Volindra sentit ses épaules se relâcher. Il lui avait dit la vérité. Pas toute la vérité ; il lui cachait encore des choses, sur son identité, sur ses intentions. Mais il lui avait donné l’ombre d’une piste. Juste une légende, encore une. Mais c’était plus que ce qu’elle espérait.
— Ça t’aide ? demanda-t-il tout à trac. Mon témoignage ?
— Oui, dit-elle après un temps. Oui, Mirage, ça m’aide.
Cela sembla lui faire plaisir. Le regard étrangement vague, il esquissa un sourire à son tour. Pendant un instant, les deux se turent, chacun perdu dans ses propres pensées. C’était agréable de se trouver ainsi à côté de quelqu’un, sans avoir à parler. Chidera en oubliait presque la raison pour laquelle il se trouvait dans son bureau.
Puis quelque chose changea. Peut-être que des servantes s’étaient esclaffées dans le couloir, qu’un corbeau avait croassé trop fort en prenant son envol, que les nuages dehors avaient glissé et que la lumière, coulant dans la pièce, avait ramené Chidera au temps présent. Toujours est-il que le moment était passé et qu’ils s’en étaient tous les deux rendus compte. Mirage fut le premier à reprendre la parole :
— Tu ne peux pas demander à tes dieux de t’aider ? Ils doivent savoir, eux. D’ailleurs, j’ai vu le temple de loin. L’incendie a vraiment fait des dégâts.
Et ainsi Chidera retourna à la réalité. « Les dieux, bon sang, je les avais oubliés. » Elle n’était pas encore parvenue à percer le secret du carnet de Iasonas. Les négociations avec les Landes ne lui avaient pas laissé de temps pour approfondir ses recherches. Mais cela ne voulait pas dire que le reste du monde ne pensait pas aux dieux. Cet inconnu, par exemple, s’y intéressait.
Il la fixait encore. Ses yeux brillaient d’une curiosité innocente. Ils ne la lâchaient pas.
Elle réalisa alors, brusquement, qu’il n’était pas ce qu’il prétendait être. Pas complètement, en tout cas.
Sa première impression lui revint en mémoire. Qu’il ne sache pas qui il était, elle aurait pu le croire ; mais il savait qui elle était, elle, et s’en moquait. Ça allait au-delà de l’insouciance qu’il affichait, ou du mépris avec lequel il décochait ses flèches. S’il avait été idiot, Chidera aurait pu croire qu’il ne s’agissait que de bravade destinée à se faire sentir plus grand au milieu de tout ce luxe. Mais Mirage ne faisait pas semblant : il était grand. Il se tenait droit et fier dans le ventre des Volindra, et la seule peur qui avait agité ses iris avait été due au monstre qui l’avait manqué de peu. Même celle-là était en train de s’effacer.
La tête légèrement penchée sur le côté, observant avec attention la jeune femme, il dit d’une voix claire :
— Tu ne peux pas leur demander, n’est-ce pas ? Parce qu’ils ne sont plus là.
L’air était soudainement lourd. Il lui collait à la gorge.
— Allez, Chidera, et il s’approcha d’elle. Parle-moi de l’incendie. Raconte-moi ce qu’il s’est passé il y a un an.
Sans hâte, il allait jusqu’à elle. Ses pas ne faisaient pas de bruit, comme s’il eut été fait d’air et d’écume. Il s’arrêta presque sous son nez et bien qu’il soit légèrement plus petit qu’elle, il se tenait avec une telle autorité désinvolte qu’on aurait dit qu’il était le vrai propriétaire du bureau.
— Entre ça et le traité, pas étonnant qu’Ojas ait essayé de me garder enfermé. Oui, je crois que je comprends… Les risques auxquels Galatéa est exposée désormais… !
— Et les risques auxquels tu t’exposes, toi, en disant des choses pareilles ? répliqua Chidera.
Ses mains accrochèrent le rebord du bureau. Rien à faire : elle était acculée. Elle releva le menton et déclara :
— Sais-tu qui je suis ? Je n’ai qu’à crier pour que mes gens entrent et te tuent.
— Sais-tu qui je suis ? répéta-t-il avec un sourire.
— Comment pourrais-je connaître un étranger, débarqué sur nos côtes par la mer ?
— Les dieux que tu révères, ne sont-ils pas arrivés ainsi ?
— Comment pourrais-je connaître quelqu’un qui ne sait même pas qui il est ? rétorqua-t-elle avec tout le mépris dont elle était capable.
L’insulte fit mouche. L’humour disparut des traits du jeune homme. Son sourire s’effaça, la lumière de ses yeux s’éteignit.
Ne resta plus qu’un masque vide.
Chidera comprit aussitôt le danger ; elle ouvrit la bouche mais trop tard ! Mirage avait déjà glissé une main sur sa nuque. Sans violence, il l’attira jusqu’à lui. Ses mots s’envolèrent dans l’air parfumé du bureau :
— Tu es intelligente, Chidera. Tu comprends vite, tu agis vite. Mais tu parles aussi trop vite. Ça te portera préjudice.
Sa voix brillait dans le brouillard environnant. La pièce devenait trouble, sa tête légère. Des éclats de couleur perçaient la brume.
— Tu es quelqu’un de rare, continuait la voix d’or, chatoyant à travers le voile de sa conscience. Née dans de la soie, tu arpentes ta cité à la recherche de solutions, pleine de condescendance et d’amour pour tes sujets. Tu les aimes vraiment, n’est-ce pas ? Shhh, calme-toi. Je sais que c’est le cas.
Les oreilles de Chidera bourdonnaient. Le sang lui battait aux tempes. Elle se sentait à nouveau prise dans les Gorges.
— Peut-être que tu pourrais me comprendre, petite Volindra. Qui sait ce que tu dirais en entendant mon histoire ? Des paroles réconfortantes, des encouragements ? À quel point serais-tu honnête, si tu savais ce que j’ai fait et ce que j’ai subi ?
La jeune femme leva les yeux vers lui, au prix d’un énorme effort.
— Nous ne sommes pas si différents, toi et moi. Nous sommes des menteurs, conclut Mirage en caressant sa nuque du pouce. Mais l’heure n’est pas aux grandes déclarations. Je veux juste savoir ce que tu sais sur les dieux.
La réalité coulait de toutes parts autour de Chidera. Les couleurs glissaient des murs comme de l’eau. Elle murmura :
— Ils sont partis. Avant l’incendie.
— Oui, acquiesça Mirage. Continue.
— Nous ne savons pas où ils sont. Le Conseil pourpre a abandonné les recherches au bout de quelques mois. Les prêtres survivants ne savaient rien… Le grand prêtre-
Les doigts de Mirage se resserrèrent brusquement autour de son cou. Un hoquet s’échappa de la bouche de Chidera ; il relâcha aussitôt la pression.
— Je ne voulais pas- je ne voulais pas faire ça, balbutia Mirage, et l’espace d’un instant, le sol arrêta de tourner sous les pieds de la jeune femme. Juste – ne parle pas de lui. Parle-moi du reste.
— Le Conseil a fouillé le temple, mais sans succès. Impossible de savoir depuis combien de temps ils étaient partis. Voire s’ils avaient jamais été là. Puis la reconstruction de la cité a pris le dessus des affaires publiques, alors les recherches ont été abandonnées. Le tabou a été mis en place. Les préparatifs du traité de paix ont ensuite repoussé l’enquête de l’agenda… J’ai proposé de mener une investigation parallèle, mais le Conseil a refusé.
— Pourquoi tiens-tu tant à les retrouver ? demanda le jeune homme en scrutant le visage de la Volindra. Ta foi est-elle si forte ?
Même le sortilège de Mirage ne put empêcher Chidera de ricaner.
— Non. Mais nous avons besoin d’eux. Si jamais l’Empire décide de rompre le traité de paix et de nous attaquer, nous ne serons pas capables de les repousser sans leur aide. Nous n’avons pas assez d’hommes, ni d’armes ; notre argent pourrait nous obtenir des mercenaires, mais aucune troupe ne sera assez folle pour se dresser devant l’empereur, pas même la milice des Cent lames. Sans les dieux, nous courons à notre perte.
Combien de fois avait-elle pensé ces mots, sans jamais pouvoir les dire à voix haute ? C’était bien un rêve, étrange et exquis, douloureux et apaisant à la fois. Elle n’arrivait plus à s’arrêter de parler :
— J’ai demandé à Ojas de m’aider. Je voulais qu’il continue à enquêter pendant que je m’occupais de la délégation. Mais l’Empire refuse de négocier correctement, et la chimère… Je n’ai pas eu le temps… Je voulais l’envoyer au temple…
Son esprit ralentissait. Le bout de ses doigts la lançait, comme plongés dans de la glace, jusqu’à perdre toute sensation dans la chair.
— Demande-moi de travailler avec toi, souffla la voix – chaude, réconfortante, juste ce dont elle avait besoin. Je peux t’aider.
La chaleur sur sa nuque disparut. Chidera papillonna des cils.
Que s’était-il passé ?
Elle jeta un regard confus autour d’elle : rien n’avait changé, le bureau ressemblait en tout point à ce qu’il était le matin même. Mirage se tenait devant elle, à une distance polie mais les bras légèrement tendus vers elle. Il fronçait les sourcils avec inquiétude.
— Tout va bien ? lui demanda-t-il. Tu parlais et tout d’un coup, tu t’es arrêtée…
— Vraiment ? dit-elle en touchant son front.
Peut-être avait-elle vraiment attrapé froid dans les Gorges. Une migraine lui enserrait le crâne. Elle essaya de se rappeler ce qu’elle faisait, un instant auparavant : rien, sinon la silhouette de Mirage plantée devant la fenêtre.
— Qu’est-ce que je disais ?
— Tu voulais que j’aide Ojas dans sa recherche d’information sur les dieux.
« Ça n’a pas de sens, » pensa-t-elle. « Pourquoi aurais-je demandé à un étranger de nous aider ? Comment sait-il pour les dieux ? » Elle se frotta les tempes à l’aide de ses phalanges. « Tant pis. De toute façon, c’est fait, » pensa-t-elle. La douleur qui lui vrillait la tête se fit plus légère, comme si elle validait cette décision.
— Oui, lança-t-elle avec une assurance qu’elle était loin de ressentir. Demain aura lieu un nouveau cycle de discussions avec l’Empire. Vous en profiterez pour vous rendre au temple : je veux que vous vérifiiez les quartiers des dieux, le bureau du grand prêtre… Tout ce qui vous semblera nécessaire.
La main qui lui couvrait le front l’empêcha de voir le choc sur le visage de Mirage.
— Tu veux que j’aille dans le temple… ?
— Ne me fais pas me répéter ! s’exclama-t-elle, et elle cilla au son de sa propre voix. Juste… fais ce que je dis, et rapportez-moi ce que vous découvrirez.
Elle fit sonner une cloche sur son bureau. Les portes s’ouvrirent et un valet apparut.
— Dame Chidera ?
— Guide mon invité à la sortie, ordonna-t-elle tandis que Mirage ramassait prestement sa cape pour s’en couvrir la tête. Excuse-moi de ne pas pouvoir te raccompagner moi-même, mais je… Je ne me sens pas très bien.
Le visage de Mirage avait été englouti à nouveau par le capuchon.
— Je comprends, et alors qu’il se dirigeait vers la sortie, il effleura sa main : Repose-toi.
Les portes se refermèrent derrière lui. Chidera se laissa tomber sur un fauteuil, ferma les yeux. La fatigue l’accablait ; au moins, la douleur avait disparu.