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Chapitre 13 : Dans les cendres (1/2)

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Par Bleiz

Assis sur les marches de la maison d’Ojas, les mains jointes sur ses genoux repliés, Mirage regardait les étoiles et les étoiles le regardaient en retour. Cette collection de fragments pâles pulsait tout en haut, penchée sur le jeune homme tout en bas.

Il était étrangement figé. On aurait dit que la lune avait pris corps et s’était installé sur ces marches pour mieux voir son ciel natal. Son immobilité était complète, inhumaine, et pourtant tout en lui tendait vers les astres. Un fil semblait s’être enroulé autour de son cou et le tirait vers le firmament qui, déjà, pâlissait devant la venue du jour.

Il ne clignait pas des yeux, ne frissonnait pas contre le vent. On l’aurait vraiment dit de pierre dans la lumière trouble. Il fixait les étoiles sans ciller, ses yeux noirs les appelant sans un mot. Une en particulier brillait tout au nord, loin au-dessus de lui. Il y revenait sans cesse ; chaque fois son visage de marbre se pétrifiait un peu plus sous son regard aveugle. Son apparence touchait alors au surnaturel, homme devenu pierre, beauté devenue chair, immobile comme l’astre qu’il contemplait.

Le silence régnait. Au loin, on entendait le frémissement des vagues mais le quartier des Cordes, lui était encore profondément endormi. Seul Mirage était dehors. Il était sorti pour tromper l’ennui, à défaut de trouver le sommeil. Parfois, la compagnie des étoiles le réconfortait. Mais ce soir, la solitude et les émotions des jours passés le rendaient amer.

— Tu n’entends pas ce que je te dis, lança-t-il à l’étoile du nord. Tu dois être morte quelque part.

Il attendit un peu. Ni brise, ni foudre. Rien que le silence.

— J’espère que tu es morte, insista-t-il, et sa voix se fit venimeuse. Parce que si tu es vivante quelque part, ça veut dire que tu n’as même pas essayé de venir me trouver. Nous trouver, se corrigea-t-il après un temps. Et ça, si tu crois que je te le pardonnerais !

Mais elle ne répondait jamais à ses provocations. Mirage lui jeta un regard plein de dédain et secoua la tête devant ce clair manque d’intérêt. Muette ou non, l’étoile lui permettait malgré tout de fixer ses pensées quelque part, de s’y attacher comme à une ancre et de les laisser couler. Et comme il avait besoin de penser, à présent !

« Donc ils sont partis, » se dit-il pour la centième fois. Il avait eu du mal à y croire. La nuit qui avait suivi l’attaque du monstre n’avait été qu’interrogations et réflexions, passant du déni à la rage à une détresse qui l’avait cloué dans son lit jusqu’à ce qu’Ojas vienne le chercher. Mais le jour était venu et il s’était rendu à l’évidence : les dieux de Galatéa avaient fui. Il en avait pleuré des heures durant. « Comment vais-je les retrouver, maintenant ? » s’était-il demandé. Il avait fallu toute l’astuce et la douceur de son hôte pour le pousser à avaler quoi que ce soit, et plus encore pour le sortir de sa mélancolie. Il ne l’avait pas quitté un seul instant, avait même fermé l’atelier. Les jours s'étaient écoulés - cinq, six ? Une semaine, presque - et petit à petit, voyant le jeune homme se remettre, il était retourné au travail. Il ne le quittait pourtant jamais longtemps.

Mirage n’avait pas retenu un mot de ce qu’il lui avait dit. Il avait préféré fermer son esprit à ses babillages. La chaleur corporelle qui émanait du charpentier constamment à ses côtés, en revanche, avait été d’un certain réconfort. Juste assez pour lui permettre de renouer avec ses idées.

Le temple était vide de ses maîtres, mais qu’en était-il des prêtres ? Ojas lui avait bien dit qu’ils étaient partis après l’incendie, mais partis où ? S’il en était resté sur l’île, Mirage serait allé les questionner. Or il avait l’intuition qu’aucun ne restait, si ce n’est six pieds sous terre. Tués dans l’incendie.

L’incendie, on y revenait toujours sans jamais qu’on en parle. Et pourtant, il était partout. Dans les murmures qui entouraient les discussions sur l’Empire des Landes, dans les coups d’œil entre Galatéens qui valaient tous les discours, dans les silences qui s’emparaient parfois d’Ojas quand il se croyait seul. Que les habitants refusent de gaspiller un seul grain de blé, une seule feuille de thé, qu’ils entassent des réserves de viande salée et de plantes séchées, Mirage pouvait le comprendre. C’était là les traces des mois de famine qui avaient ravagé l’île. Ils en parlaient parfois, bien qu’à demi-mot, pour ne pas provoquer son retour. Mais le feu qui avait dévoré la cité ? Personne ne le mentionnait jamais.

L’homme du port lui avait dit que l’incendie avait été déclenché après que les dieux soient partis, quand ils avaient découvert leur disparition. Mirage supposait que les Galatéens s’étaient vengés sur les prêtres. « Peut-être que le grand prêtre est mort, lui aussi, » songea-t-il tout à coup. Il serra les dents. S’il était vivant… s’il était vivant et qu’il s’était échappé…

S’il pouvait lui mettre la main dessus et enfin le tuer !

Mais que ce soit pour l’interroger sur le sort des dieux ou l’éliminer, que ce soit pour trouver des indices sur la localisation du panthéon ou les raisons de leur départ, Mirage allait devoir entrer dans le temple.

Un frisson lui fit violemment rejeter la tête en arrière. Ses ongles se plantèrent dans le dos de ses mains.

— Je ne veux pas y aller, murmura-t-il à l’étoile du nord. Je ne veux pas. Il doit y avoir un autre moyen.

Soudain, un mouvement dans l’obscurité attira son attention. Il tourna la tête, les mèches de ses cheveux fouettant l’air. Personne. Il se leva lentement. Il était peu probable que ce soit la créature du port. De ce qu’il se rappelait, ce genre de bêtes avait besoin de plus de temps pour se remettre de la mort.

Cela dit, il n’aurait jamais cru qu’elles puissent arriver jusqu’ici.

Mais non, ce n’était qu’un homme, qui se traînait en titubant jusqu’à sa maison. Il ne jeta même pas un regard à Mirage en rentrant chez lui. Le jeune homme mit un instant à le reconnaître : un cousin de Myra, une voisine d’Ojas, qui avait décidé de passer quelques jours auprès de sa famille et qui aimait jouer aux cartes avec les pêcheurs.

Il s’agissait sans doute d’un espion des Volindra.

Mirage poussa la porte et la referma prestement derrière lui. Ce devait être la petite héritière qui l’avait envoyé – Chidera, qu’elle s’appelait, il en était presque sûr – pour s’assurer que Mirage ne prenne pas la fuite. « Moins bête qu’elle en a l’air, celle-là, » pensa Mirage en revoyant son air hautain et sa moue sévère. Il la reverrait bientôt. Or, quitte à avoir affaire avec une de ces « grandes familles », comme disait Ojas, il préférait être prêt. Il se dirigea vers l’atelier. Ses pas ne faisaient aucun bruit.

Si Mirage ne pouvait s’introduire dans le temple, il pouvait envoyer quelqu’un à sa place. Après tout, quelqu’un l’avait déjà fait. Et n’avait-il pas le candidat idéal à sa disposition ?

Il poussa la porte de l’atelier. Un lit de fortune avait été installé à même le sol, mais Ojas ne s’y trouvait pas : il dormait assis à son bureau, la tête sur ses bras. Une chandelle brûlait la fin de sa mèche, la cire débordant de son reposoir en fer. Mirage s’approcha de lui. L’homme était fort et il connaissait l’art des nœuds et des cordes. Il pourrait sans doute escalader le temple jusque sous la coupole. Il pourrait le faire dès la nuit suivante. De plus, il était faible face à ses pouvoirs. « Pas toujours, » se dit-il en repensant au port. Mais il avait été épuisé par son coup d’éclat contre le monstre. Ce soir, reposé et en pleine possession de ses moyens, il ne pourrait pas lui résister.

La main de Mirage vint se placer au-dessus du crâne du charpentier. Il n’y aurait pas besoin de beaucoup. Une simple suggestion suffirait. Ses doigts se posèrent sur ses cheveux, s’enfoncèrent entre les mèches, touchèrent la peau. Ojas, dévoué Ojas, au bon cœur et aux bras grand ouverts. L’index glissa lentement jusqu’à sa tempe. Il avait l’impression de toucher la fumée de la bougie dans l’opulente chevelure noire. Le bout de son ongle caressa la peau ; l’homme endormi frissonna. Mirage sentait l’esprit d’Ojas gonfler et redescendre au rythme de sa respiration et de ses rêves. Une jolie chose, bleue et douce, pleine de souvenirs et de bonne volonté.

Mirage retira sa main comme s’il l’avait mordu. Il regarda Ojas bouger dans son sommeil, marmonner quelque chose avant de replonger dans sa torpeur.

Il n’y arriverait pas. Quelque chose en lui ne voulait pas le faire.

Mirage fronça les sourcils. Il devait reconnaître que l’attitude du charpentier était particulière : ni déférent comme pouvaient se montrer certains, ni plein d’adoration comme les autres face à son apparence. Il ne montrait pas non plus la peur et le rejet que d’autres ressentaient en le voyant – trop beau, trop parfait, trop étrange et impossible, ceux qui percevaient l’inhumain grâce au masque trop lisse. L’acceptation facile d’Ojas et sa prudence à son égard, la manière qu’il avait de le protéger sans qu’il le demande et sans rien demander en retour, voilà pourquoi il se refusait à le manipuler. N’était-il pas plus simple de le laisser agir à sa guise, puisqu’il l’aidait déjà tant de sa propre initiative ? Sans parler de son amitié avec la petite Volindra. Elle avait l’œil acéré. Elle repérerait le moindre changement, surtout qu’elle se méfiait déjà de lui.

Mirage replaça avec précaution une mèche de cheveux sur le front d’Ojas, comme il l’avait trouvé en entrant. Puis il éteignit la chandelle entre ses doigts et sortit de l’atelier.

Le lendemain matin, Ojas vint le trouver à la table du salon, l’expression ouverte et nerveuse, ignorant ce à quoi il avait échappé.

— Est-ce que tu voudrais m’accompagner chez Maïa ?

Mirage mit un moment à se rappeler de la jeune fille, une petite brune qui mâchouillait le ruban de sa natte comme un bambin avec un vieux morceau de drap.

— Tu te sens prêt à me laisser sortir ? lança-t-il en buvant une gorgée d’eau chaude.

— Est-ce que tu te sens prêt à sortir ? répondit Ojas.

Puis, face au regard assassin du jeune homme, il expliqua :

— Je dois aller la voir pour une commande de son père. Je pensais que ça te ferait plaisir de voir une autre tête que la mienne, dit-t-il avec un petit sourire, avant de glisser : Les gens du quartier s’inquiétaient pour toi. Beaucoup m’ont demandé de te souhaiter un bon rétablissement.

— Ils savent que j’existe ?

Le charpentier grimaça.

— Ils savent que j’ai un invité malade chez moi – grâce à Calos qui s’est vanté à ses compagnes favorites de te remettre sur pied… Jan n’a rien dit, et les autres pêcheurs qui t’ont trouvé non plus. Quant à l’attaque du port, personne ne sait que tu y étais. En revanche…

— Oui ? le pressa Mirage devant son hésitation.

— Il y a des rumeurs sur un homme échappant au monstre. Un… très bel homme, ajouta-t-il avec une mine contrite. Ça parle… d’élu des dieux, et d’enfant d’Ashtar, et il eut un petit rire gêné pour bien montrer qu’il pensait l’affaire ridicule.

Mirage, lui, ne rit pas. Il déclara :

— Je peux t’assurer que je ne suis ni l’un, ni l’autre.

— Je me doute ! Enfin, je me disais que rendre visite à Maïa te distrairait un peu, mais si tu ne veux pas-

— Non, non. Allons-y. Ça ne peut pas être pire que rester enfermé.

Ojas s’illumina à sa réponse. Mirage le regarda retourner à l’atelier pour préparer ses affaires. Il croqua dans une pomme, les yeux dans le vague. Une idée était en train de faire son chemin dans son esprit. Peut-être qu’il y avait bien un moyen de savoir ce qui s’était passé lors de l’incendie, après tout.

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