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Chapitre 12 : Prière à Andon (2/2)

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Par Bleiz

Elle retira ses mains, l’observa un instant. « Si la personne ne respire toujours pas, alors il faut respirer à sa place, » se rappela-t-elle. Chidera bascula la tête d’Astor vers l’arrière et souleva son menton. Elle fut soudain contente qu’il n’y ait personne pour voir ce qu’elle s’apprêtait à faire. Mais alors qu’elle se penchait vers lui, le jeune homme remua brusquement. Chidera recula aussitôt. Astor toussa, une fois, deux fois, puis se bascula sur le côté et cracha un torrent d’eau verdâtre.

Chidera n’aurait jamais cru être un jour si heureuse de voir quelqu’un vomir.

— Vous êtes vivant ! s’exclama-t-elle.

— Il faut croire, bredouilla Astor en retombant lourdement sur le dos. Qu’est-il arrivé ?

— Le gondolier a manqué un rocher et la barque s’est renversée.

— Il vous a devancé, dit le jeune homme avec ironie.

S’il avait suffisamment d’énergie pour se moquer d’elle, il survivrait. De plus, Chidera était trop fatiguée pour se disputer avec lui. Elle se laissa tomber à côté d’Astor. Son souffle rapide s’entendait à peine avec le bruit du vent dans les arbres.

— Je n’avais pas l’intention de vraiment le faire, précisa-t-elle après un temps. Je voulais juste vous faire peur.

Le confort de la terre sous son dos, du soleil qui lui réchauffait les jambes, l’herbe qui lui chatouillait le visage, Chidera absorbait tout cela avec un plaisir d’autant plus intense qu’elle avait cru ne jamais devoir sortir du canal. Elle se demanda à quand remontait la dernière fois qu’elle s’était allongée ainsi. Elle ne se souvenait pas.

— Pourquoi, déjà ? demanda Astor.

— Le monstre, soupira-t-elle. Nous parlions du monstre sur le port. Vous saviez quelque chose et vous ne vouliez pas me dire quoi.

— Ah, ça. Dites, je ne trouve pas mes lunettes…

— Elles doivent être au fond du canal. Libre à vous d’y retourner pour les chercher.

— Ah, lâcha Astor avec flegme. Non merci. Je ferai sans, tant pis !

Et cette discussion était si absurde, leurs émotions si fortes d’avoir frôlé la mort, qu’il ne fallut qu’un regard pour qu’ils explosent de rire. Et que c’était bon de rire ! Étendus dans l’herbe, leurs beaux vêtements déchirés et ruinés par l’eau des Gorges, Chidera et Astor rirent à en avoir mal aux côtes.

Astor finit par se relever sur ses coudes et déclara :

— Vous êtes franchement différente de ce que je pensais.

— Quoi, parce que je vous ai sauvé la vie ? ironisa-t-elle.

— Pas que, concéda-t-il. Mais il est vrai que j’ai une dette envers vous, à présent.

— Oh, vicomte, arrêtez, dit Chidera en agitant négligemment la main. Je n’ai pas la moindre envie que vous me deviez quoi que ce soit.

— Même pas une information sur l’attaque du port ?

Chidera fronça les sourcils et se tourna vers lui. Astor roula sur le côté et, le menton dans le creux de sa main, lui dit :

— Vous avez déjà entendu parler des chimères ?

« Chimère, » le mot ne lui était pas étranger. Chidera sentait pourtant qu’il entendait autre chose par là.

— Ce que je vais vous dire n’est pas un secret, poursuivit-il. Pas vraiment. Mais Galatéa est loin, et moins propice aux rumeurs extravagantes, sans doute… Comment pourrais-je vous expliquer ce que sont les chimères sans que vous me preniez pour un fou ? Je sais : fermez les yeux.

Chidera le dévisagea quelques secondes, incrédule. L’insistance d’Astor finit par avoir raison d’elle : elle leva les yeux au ciel puis les ferma. La voix du jeune homme s’éleva à nouveau :

— Imaginez une flaque d’eau noire. Un liquide épais, chatoyant sous les rayons d’une lumière trop rare. Vous vous penchez par-dessus – par curiosité, pour y voir votre reflet, pour percer le mystère de ses profondeurs. Une odeur infernale s’en échappe : du souffre et du fer, un mélange acide qui vibre dans vos dents et vous hérisse les cheveux sur votre nuque. Mais vous vous penchez malgré tout, et vous regardez. Vos yeux croisent ceux de votre reflet, sauf qu’il ne s’agit pas de votre reflet. Vos plus grandes craintes, connues ou enfouies au fond de votre cœur, vous fixent. Vous sautez en arrière pour vous enfuir – trop tard. L’eau se dresse sur ses jambes : la créature que vous craignez apparaît. Voilà la chimère.

— Je savais que vous aviez une âme de poète, plaisanta Chidera.

— Qu’est-ce qu’une chimère, vraiment ? insista Astor en se rapprochant d’elle. Un cauchemar qui prend vie, disent certains. Des monstres venus punir l’Empire de sa soif insatiable de conquêtes.

Chidera se raidit, surprise d’entendre des paroles aussi dures dans la bouche du jeune homme. Mais lui continuait :

— D’autres encore parlent d’esprits des temps passés qui n’ont jamais quitté les Landes, mais s’étaient simplement retirés pour un temps, et qui ont enfin décidé de sortir de leur torpeur et reprendre ce qui leur appartient… Ce ne sont que des hypothèses. Personne à ma connaissance ne sait ce qu’il en est réellement. En revanche, ce qui est sûr, c’est que depuis bientôt deux ans, les habitants des Landes font face à des attaques régulières de créatures que personne ne reconnaît comme étant homme ou bête. Les premières qu’on nous a signalées venaient du cœur de l’Empire, près des Fonds sombres.

— Les Fonds sombres ? répéta Chidera en ouvrant les yeux. Quel nom de mauvaise augure !

— Ce n’est qu’une forêt, expliqua Astor. La Forêt des Fonds sombres. Je ne m’y suis jamais rendu personnellement mais c’est juste un vieux bois. Le lieu en lui-même est peu intéressant, sauf si l’on compte les légendes de sorcières et de disparus…

— Nous parlons de monstres. Je ne pense pas qu’ignorer les sorcières soit une bonne idée.

Astor balaya ses remarques d’un revers agacé de la main.

— Il y a légendes et il y a faits. Les faits sont que des créatures étranges, aux apparences diverses – pas deux pareilles jusqu’alors ! – sont apparues de nulle part et attaquent les gens. On parle d’ours de la taille de chênes, de nymphes aux mélodies enchanteresses et aux dents comme des rasoirs, de bêtes difformes aux griffes immenses… Tout ce que vous pouvez imaginer et plus encore. Le seul point commun entre toutes ces créatures est qu’elles laissent derrière elles un sang noir, irisé, qui tache comme de la poix.

Exactement comme dans les rapports que lui avaient fait les gardes. Chidera resta songeuse un moment : ainsi, les monstres existaient bel et bien.

— Si la bête du port est bien une de ces… « chimères », dit-elle lentement, elle vient sans doute des Landes.

— Oui, avoua Astor. Mais je vous promets que je n’avais pas connaissance de sa présence sur votre île. Mon père non plus.

— Et les Bellerezh ?

— Pas impossible, je suppose. Mais il est plus probable qu’elle se soit glissée dans les cales du navire avant notre départ... Personne n’a jamais réussi à dresser une chimère.

Chidera émit un vague bruit d’assentiment. Elle n’avait pas envie d’y penser. Elle voulait rester dans l’herbe, à sentir le soleil lui réchauffer la face jusqu’à ce qu’on vienne la chercher. Elle pourrait s’occuper des monstres plus tard. Mais Astor semblait décidé à parler :

— Chidera. Par rapport au traité de paix… Vous savez que la situation est différente des années précédentes.

Voilà qui n’était pas une question. Bien sûr que Chidera en avait conscience, plus que quiconque. Elle n’aurait pas tant insisté pour retrouver les dieux si ce n’était pas le cas. L’espace d’une folle seconde, elle crut qu’il allait lui dire qu’il savait tout sur le temple vide et Galatéa abandonnée, mais le jeune homme dit :

— J’aimerais que nous soyons amis.

— Pardon ? fut tout ce que Chidera parvint à répondre.

— Les jours, les semaines qui arrivent vont être plus difficiles que nous pouvons l’imaginer, j’en suis certain. Et je pense que nous avons tous les deux intérêt à chercher une issue parallèle aux négociations.

Chidera ouvrit la bouche pour protester mais Astor la coupa :

— Je ne vous dis pas ça par pitié. Simplement, vous avez besoin de mon aide, et moi de la vôtre. Je ne vous propose pas cela parce que vous m’avez sauvé la vie ; je vous fais cet offre parce que je pense, depuis longtemps maintenant, que vous êtes quelqu’un digne de confiance.

Chidera ne voyait aucun signe de duplicité sur le visage encore pâle du jeune homme. Il croyait fermement en ce qu’il lui disait, pas de doute là-dessus. À cet instant précis, elle le sentait, Astor lui parlait non pas comme à l’héritière des Volindra ou comme à une jeune femme, mais comme à un égal.

Chidera l’avait mal jugé. Qui ne portait pas de masque, sur la scène sur laquelle ils jouaient ? Son attitude de joli-cœur et la réputation de ses mœurs légères avaient peut-être été exagérées. Après tout, même les rumeurs sur son amitié avec le prince héritier le tournaient en ridicule. Or l’homme qui lui faisait face n’avait rien de ridicule. Même s’il se trompait.

— Je ne crois pas que ce soit possible, dit-elle doucement.

— Pourquoi pas ? insista Astor.

— Nos intérêts sont trop éloignés pour jamais converger, ne pensez-vous pas ?

— Pas forcément, dit-il, mais Chidera savait qu’il voyait aussi bien qu’elle la justesse de ses propos.

— Galatéa et l’Empire sont amis, dit-elle, mais vous et moi ne pouvons pas l’être.

Cela eut l’air de le blesser. Il dit tout de même :

— Alliés, alors.

— Je ne vois pas comment.

— Vous verrez bientôt. Je vous le promets.

Parce qu’elle ne voulait pas lui faire de mal, Chidera hocha la tête sans un mot. Elle n’était pas convaincue, ils le savaient tous les deux, mais Astor semblait déterminé. Il se leva en titubant et lui tendit la main :

— Permettez-moi de vous escorter jusqu’à chez vous, dame. Nulle doute qu’on nous attend.

Chidera accepta la main qu’il lui offrait. Tandis qu’ils suivaient un petit chemin parmi la verdure, et que derrière les arbres se dessinaient les contours d’une rue, la jeune Volindra réfléchissait. Était-il possible de s’entendre avec son ennemi naturel ? Pour la première fois, Chidera aurait aimé mettre de côté la réalité.

Il aurait été bon d’avoir Astor pour ami.

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