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Chapitre 10 : Une question de confiance (2/2)

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Par Bleiz

Il franchit les derniers mètres qui le séparaient de la Volindra en quelques pas. Celle-ci affichait toujours le calme exigé par sa position, mais Ojas imaginait facilement l’état dans lequel elle se trouvait. Il ne se trompait pas :

— Tu connais cet homme, assena-t-elle avant même qu’il soit à sa hauteur.

Elle croisa les mains devant elle, attendant une explication qu’il se dépêcha de lui donner :

— C’est lui que j’ai trouvé sur la plage, celui qui a perdu la mémoire. Mon invité, celui dont je vous parlais…

— Ton invité s’est mis dans de beaux draps.

— Je sais, concéda-t-il. Chidera, je vous jure qu’il est innocent.

— Tu sais de quoi on l’accuse ?

— Non… hésita-t-il avant d’ajouter bien vite : Mais quoi qu’ils disent, c’est faux. Il est incapable de faire du mal à qui que ce soit.

Chidera balaya ses protestations d’un geste de la main.

— Il n’est pas suspect. Seulement il a vu le chien à l’origine de l’attaque.

— Il y en a d’autres, et eux ne sont pas traités comme ça ! s’exclama Ojas en désignant les hommes et les femmes assis non loin,  encore hébétés par les évènements.

— Oui, mais aucun d’entre eux n’a eu la riche idée de s’enfuir alors que la bête était juste devant lui. Apparemment il a également refusé de coopérer avec la garde portuaire. Ton ami, insista-t-elle en baissant la voix, se comporte comme un coupable.

— Il a peur.

— S’il n’a rien à se reprocher, il n’a rien à craindre.

Ojas comprit qu’il ne la convaincrait pas. Son cœur se serra comme un poing dans sa poitrine. Il pouvait sentir la présence de Mirage dans son dos. Il voyait Chidera attendre qu’il parle, comme si ses mots avaient le moindre poids face à la catastrophe qui s’était déroulée. Jamais Chidera ne laisserait Mirage partir d’ici sans l’avoir dûment interrogé et placé sous son contrôle. Elle ne laisserait jamais l’ombre d’une menace flotter alors que l’Empire n’attendait qu’un moment de faiblesse, pas alors que les négociations s’ouvraient le lendemain…

— Les négociations avec la délégation, souffla Ojas.

Chidera parut surprise, mais l’invita à poursuivre. Sans réellement savoir ce qu’il disait, le charpentier continua :

— Je sais que vous êtes en charge de tout ce qui touche à la sécurité de l’île tant que la délégation est ici. Vous voulez questionner Mirage parce qu’il représente la meilleure piste pour comprendre ce qui s’est passé aujourd’hui.

— C’est exact, mais je ne vois pas en quoi…

— Demain, les négociations pour le renouvellement du traité de paix commencent, répéta Ojas. Et vous ferez partie des personnes assises à la table.

Petit à petit, l’argument qui naissait dans son esprit prenait forme. Ses mains se mirent à s’agiter, soutenant son propos :

— Si vous mettez Mirage en prison, tout le monde saura que vous avez un suspect en tête.

— Pas un suspect, un témoin, le corrigea-t-elle.

— Oui, mais personne n’y croira. Les rumeurs vont courir – rien que notre conversation est observée, là, maintenant ! Et surtout, les gens se demanderont qui est l’homme que vous avez arrêté. Les gens découvriront vite qu’il ne s’agit pas d’un Galatéen. Ils diront que c’est un étranger…

— Et ils s’imagineront un lien avec l’Empire, compléta Chidera en réalisant où il voulait en venir. Blâmant ainsi les morts sur la délégation.

— Oui. Le problème prendra une ampleur impossible, avant même que les négociations aient commencé. Alors que si vous laissez passer quelques jours, le temps que l’affaire se tasse, les suspicions se calmeront.

— Ou alors on m’accusera de complicité avec l’Empire des Landes, suggéra la jeune femme.

— Impossible. Vous êtes trop aimée de Galatéa.

Cette affirmation, déclarée avec une certitude absolue, plongea Chidera dans un silence contemplatif. Il l’observa nerveusement, sans rien déceler dans son expression. Il imaginait à peine la multitude d’hypothèses qu’elle devait examiner à l’instant. Lui-même en avait quelques-unes en tête : si Mirage s’échappait, si le monstre revenait, si celui-ci avait bel et bien un lien avec l’Empire… Il eut une prière muette à Ashtar pour que l’amitié qu’elle lui portait pèse dans la balance.

— Le chef d’escouade m’a raconté la petite escarmouche qu’il a eu avec ton invité, dit soudain la Volindra. Il paraît qu’il a un physique difficile à oublier – très difficile. Est-ce vrai ?

Ojas hocha la tête. Il n’osait plus parler, de peur de ce qui sortirait de sa bouche. Chidera croisa les bras, l’air pensif. Elle déclara enfin :

— Soit. Tu peux le ramener chez toi. À deux conditions : qu’il soit constamment sous ta garde, et que tu me l’amènes dès que je te le demande. Il faut, et elle insista sur le mot, que je l’interroge sur les évènements d’aujourd’hui.

— Bien sûr ! s’écria aussitôt le charpentier avec l’enthousiasme du soulagement. Merci !

Mais la jeune femme n’en avait pas fini avec lui. Elle se rapprocha de lui et lui chuchota :

— Surtout, que cela ne t’empêche pas d’accomplir ta mission. Ce doit être ta priorité absolue. Elle recula et lui sourit, montrant à tous les curieux sa calme satisfaction. Je compte sur toi.

Ojas acquiesça, souriant à son tour. Il la suivit alors qu’elle s’approchait des gardes postés auprès de Mirage et l’entendit leur dire :

— Relâchez-le.

Mirage se leva et, sans même attendre que les soldats ne répondent, s’éloigna. Il passa devant Chidera sans un regard pour elle. Elle, en revanche, l’observa de la tête aux pieds avant de retourner aux corps étendus sous les draps.

Ojas dut courir pour rattraper le jeune homme. Une part de lui voulait lui reprocher son manque de politesse à l’égard de Chidera ; l’autre se rappelait encore la manière dont il s’était désespérément accroché à lui à la simple mention du monstre. Il essaya de lui prendre l’épaule. Mais il l’avait à peine effleuré que Mirage repoussa sa main d’une claque. Ojas se contenta de marcher à ses côtés tout le long du chemin, incapable de trouver les mots pour faire sortir le jeune homme de son mutisme furieux.

Les Cordes bruissaient de vie et de conversations – chaque voisin tenait à saluer Ojas, à le remercier pour telle faveur ou insister pour relancer de vieux débats. Tous semblaient ignorer encore la tuerie des quais ; Ojas ne serait pas celui qui les informerait. Il leur répondait de son mieux, sans perdre Mirage qui se traçait un passage en avançant à toute vitesse, sans un mot ou un regard pour les gens qu’il bousculait. Ce n’est que quand ils parvinrent à la maison d’Ojas, le pas de la porte franchi, que celui-ci s’autorisa à dire :

— Pourquoi tu te comportes comme ça ?

Mirage ne répondit pas. Il arracha sa cape et la jeta par terre. Seulement alors il fit volte-face et s’écria, les joues empourprées de rage :

— Comme quoi ? J’ai été abandonné par celui qui était censé rester avec moi, j’ai été attaqué par une créature de cauchemar, j’ai été maltraité par tes soldats ! Je veux partir, on m’en empêche ; je m’échappe, un monstre m’attaque ! Et tu voudrais que je sourie et que je discute comme si de rien n’était ? Tu voudrais que je sois gentil, que je sois doux, que je sois sucré ?

— Bon sang, Mirage, je n’ai jamais dit-

— Et toi, lança-t-il en pointant un doigt accusateur, pourquoi est-ce que tu te comportes comme ça ? Docile, obéissant tous ceux qui croisent ta route ? C’est la chose la plus ridicule qui soit. Si j’avais ta taille et ta force, jamais je ne courberais l’échine comme tu le fais.

Mirage s'avança brusquement vers Ojas. Celui-ci recula jusqu’à être dos au mur.

— Dis-moi pourquoi tu m’aides, exigea-t-il.

Ojas cligna des yeux, stupéfait et complètement perdu.

— Pardon ?

— Tu m’accueilles chez toi, tu te plies à mes demandes et tu utilises même tes connexions à mon avantage. Il y a forcément quelque chose que tu souhaites. Non, la vérité, c’est que je sais ce que tu désires, dit-il en passant une main sur son cou, sa clavicule, pressant sa chair blanche avec une force qui y laissait des marques rouges. Mais je veux te l'entendre dire. Alors parle ! cria Mirage. Qu’est-ce que tu veux ?!

— Rien !

— Personne n’agit sans vouloir quelque chose en retour !

Le feu brûlait dans ses yeux. Il transpirait à nouveau, de fines gouttes qui coulaient sur ses tempes. Il était proche d’Ojas, presque collé à lui. Il le fixait comme s’il pouvait lire son esprit. Ojas aurait dû être effrayé par ce déchaînement sans queue ni tête. La seule chose à laquelle il pouvait penser était à quel point Mirage était beau dans sa colère.

Ojas ferma les yeux pour ne plus voir ni penser et s’écria en levant les mains au ciel :

— Je ne veux rien ! Je- je veux juste- tu as besoin d’aide ! Et je suis là ! C’est tout ! Je ne sais pas quoi faire. Je déteste voir la souffrance, je…

Les mots s’emmêlaient, encore, toujours, et soudain ils sortaient comme un torrent.

— On a eu tellement de problèmes. On a eu de mauvaises récoltes, puis les tempêtes se sont multipliées et les marchands ne pouvaient plus accéder au port. Les gens ont commencé à avoir faim, à tomber malade. On pouvait rien y faire. Puis il y a eu l’incendie et…

Il se mordit la lèvre, inspira profondément. Finalement il reprit, doucement :

— Tu es là. Tu as besoin d’aide et je peux te l’apporter. C’est tout.

Silence. Ojas rouvrit les yeux, lentement. Mirage était toujours planté devant lui. Le mépris avait été remplacé par la confusion. Il finit par dire :

— Tu es prêt à m’aider ? Sans rien en échange ?

— Oui.

— Alors que je ne te le demande pas ?

— Oui.

La fureur de Mirage s’était éteinte. Il l’examinait de ses yeux noirs et étrangement vides de lumière, soupesant les paroles d’Ojas. Après une éternité, il lâcha :

— Tu le regretteras.

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