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Chapitre 10 : Une question de confiance (1/2)

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Par Bleiz

Ojas sortit de la calèche et entra dans l’horreur.

Le port qu’il avait toujours connu – son aire de jeu lorsqu’il était enfant, son point de rendez-vous avec ses amis une fois adulte, sa porte vers le monde au-delà des mers – était peint en rouge. Des silhouettes cachées sous des draps rapiécés, jetés à la hâte pour les protéger des mouettes, gisaient çà et là. Les mouches s’agglutinaient déjà sur les corps. De minces ruisseaux de sang naissaient sous la toile et coulaient doucement dans les sillons de pierre. Ils étaient déjà secs par endroits, formant de sinueuses lignes brunâtres. L’air le frappa : il charriait l’iode et la chair morte, chauffée par le soleil.

Ojas plaqua une main sur sa bouche. Le haut-le-cœur fut le plus fort ; il courut rendre son déjeuner derrière la voiture. S’appuyant sur une roue, il essuya le coin de sa bouche en tremblant. Une main vint se poser sur son dos.

— Ça va ? demanda Chidera à voix basse.

— Je ne comprends pas, murmura le charpentier. Je vois – je vois ce qu’il y a, mais je n’arrive pas à comprendre.

— Oui, fit Chidera après un temps. Ça n’a pas de sens.

Elle était calme. Son visage affichait la gravité attendue face à la situation, sans se départir de son assurance habituelle. Personne d’autre qu’Ojas ne remarquerait les muscles tendus de sa mâchoire, la tension dans la ligne de ses épaules. Elle ne les laisserait pas voir ; elle ne flancherait pas.

Elle le quitta pour rejoindre un garde qui ordonnait ses camarades et les envoyait auprès des bateaux, des blessés, des passants qui s’attardaient au bord de la scène malgré les appels répétés à circuler. Sur son casque avait été gravée l’insigne des chefs d’escouade.

Ojas se redressa maladroitement, s’appuyant encore sur la calèche. Il laissa ses yeux traîner sur la ligne de l’océan, comme si le bleu de l’eau et du ciel pouvait nettoyer le rouge du port. Mais ses yeux revenaient toujours aux corps étendus et aux marchandises écrasées, éventrées et dispersées aux quatre coins du quai principal.

C’est alors qu’il aperçut, à l’écart du chaos, à côté de deux gardes plongés dans une vive discussion, une personne assise à même le sol. Elle faisait le dos rond, les jambes serrées contre son torse et, tandis qu’un bras s’enroulait autour d’elles, l’autre maintenait fermement le capuchon qui lui cachait le visage.

Ojas reconnut immédiatement l’homme sous la cape. Un cri lui échappa :

— Mirage !

Oubliés, le port et ses cadavres. Il courait vers le jeune homme à toute vitesse, sans un regard pour les gardes et les passants, sans une pensée pour le sang sous ses sandales et les débris de chariots et d’hommes autour de lui. Il traversa la scène en une poignée de secondes. Les soldats, trop stupéfaits par la vision de ce géant fonçant sur eux, ne firent pas un geste pour l’arrêter. Ojas s’arrêta net devant Mirage, manqua perdre l’équilibre. Deux mains blanches jaillirent de sous la cape pour le soutenir.

— Mirage, répéta-t-il.

Il n’était pas censé être là. Il était censé être avec Jan, en sécurité chez lui. Il n’avait rien à faire dehors, encore moins au milieu de cette scène de désastre. Pourtant il ne parvint pas à lui faire quelque reproche que ce soit. Il prit la tête de Mirage entre ses mains et se pencha à sa hauteur :

— Tu vas bien ? Tu n’es pas blessé ?

Mirage acquiesça, et le soulagement l’envahit. Il relâcha le jeune homme. Lui, en revanche, raffermit sa prise sur son bras.

— Par Maen, Mirage, qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda Ojas.

— Tu es là, murmura Mirage incrédule en le dévisageant. Qu’est-ce que tu fais là ?

Il transpirait. Les mèches de cheveux qui lui barraient le front en étaient trempées. Ojas les écarta ; Mirage se raidit à ce contact. Ce n’est qu’à ce moment-là que le charpentier réalisa à quel point le jeune homme était tendu : ses yeux écarquillés lui mangeaient la face. On aurait dit deux trous noirs sur le point de chavirer.

— Chidera a reçu mot de la situation, expliqua-t-il à voix basse, autant pour éviter de le brusquer que pour ne pas se faire entendre des gardes encore immobiles. Il fallait qu’elle vienne immédiatement, alors j’ai décidé de l’accompagner…

— Qui ?

Ojas se tourna à demi et Mirage suivit son regard. La jeune femme se tenait de profil, écoutant le rapport du garde. Même à cette distance, l’amertume du soldat se lisait sur son visage, son anxiété trahie par ses gestes secs. Chidera se contentait de hocher la tête, les mains croisées derrière son dos.

— C’est l’héritière des Volindra, dit Ojas. C’est une des grandes familles de l’île, des marchands et des banquiers. Tu sais, ceux qui participaient au banquet de l’autre nuit ?

Mais Mirage s’était déjà détourné d’elle. Il paraissait plus intéressé par l’homme en face de lui.

— Tu m’as laissé seul, dit-il.

Le ton était dur, le reproche clair. Ojas protesta :

— Non, j’avais demandé à Jan – Jan était là quand tu t’es réveillé, n’est-ce pas ? vérifia-t-il en fronçant les sourcils.

— C’est bien le problème. Tu m’as laissé seul, martela Mirage en enfonçant ses ongles dans son avant-bras. Et tu m’as abandonné à un inconnu, de surcroît.

— Non, non, c’est quelqu’un de confiance ! C’est lui qui t’a ramené jusqu’à chez moi, il est même resté quand le docteur est venu. Tu ne te souviens pas ? Non, bien sûr que non, réalisa-t-il.

Mirage le fixait toujours, les traits figés dans une expression de colère froide. Ojas insista :

— J’aurais fait autrement si j’avais pu. C’était une urgence.

— C’était elle, ton urgence ? demanda le jeune homme en désignant Chidera du menton.

— On peut dire ça. Mirage, s’il te plaît, le supplia-t-il. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Le jeune homme pâlit. Il désigna d’un large geste le port sens dessus-dessous :

— Ça, il s’est passé ça. Il y a eu un… un « monstre », et il cracha le mot. Une bête de feu noir qui a commencé à attaquer tout le monde. Ojas, dit-il en baissant la voix. Ils ne veulent pas me laisser partir.

— Ils vont sans doute vouloir t’interroger. Tu leur as dit ce que tu avais vu ?

— Je ne veux pas leur parler. Ils m’ont pris par les bras, ils m’ont arraché mon capuchon ! Je ne veux pas qu’ils me voient !

Il enfouit son visage contre le torse d’Ojas. Les bras de celui-ci se refermèrent instinctivement autour de lui.

Il voyait Chidera au loin se détourner du garde et se rapprocher lentement d’eux. Il savait d’avance ce qu’elle allait lui dire : remettre Mirage à la garde portuaire et se concentrer sur sa mission. La mission ! Il l’avait oubliée. Sous sa chemise se trouvait la chevalière de Chidera, pendue à un cordon de cuir attaché autour de son cou, comme un rappel de sa promesse. L’or était froid contre sa peau. Mirage, en revanche, semblait se réchauffer lentement entre ses bras.

— Tout ira bien, murmura Ojas en raffermissant sa prise autour de lui.

Que dire pour convaincre Chidera ? Il fallait qu’il lui explique qui il était, lui prouver son innocence. Elle lui avait promis son aide en toute chose : elle l’écouterait. Oui, il n’avait pas menti en disant que tout irait bien. Chidera était juste et bonne. Même si ses mots étaient hésitants, elle l’écouterait. Elle lui faisait confiance.

— Je vais lui expliquer la situation, dit-il en se détachant de Mirage. Elle comprendra.

— Non ! Il faut partir d’ici, maintenant. S’il revient… et il frissonna. Ojas, c’était un monstre, un vrai, et il y avait une intensité derrière ce mot qu’Ojas ne comprenait pas.

Mirage le prit par le col et planta ses yeux dans les siens :

— Fais-moi sortir d’ici.

Ses prunelles étaient noires, noires comme la nuit, comme l’encens brûlant juste avant qu’il ne tombe en cendres. Ils brillaient comme du verre brisé. Ils l’imploraient d’agir.

L’esprit d’Ojas ralentit. Il plongeait dans ces prunelles obscures. Il se laissait entraîner dans leurs profondeurs.

Il s’imagina prendre Mirage par la main, se faufiler entre les gardes et le ramener chez lui, loin du bruit et des soldats dans leurs casques de fer.

Ojas battit des paupières, fronça les sourcils. Jamais ils ne parviendraient à s’enfuir avec tous ces gardes. Excédé, Mirage s’exclama :

— Pourquoi tu ne veux pas m’aider ?!

Sa voix l’arracha à sa rêverie. Le dernier morceau d’illusion chassé, il répondit :

— J’essaye ! Mais le meilleur moyen de partir rapidement est de tout raconter à Chidera. Mirage, fais-moi confiance. S’il te plaît.

La frustration se lisait clairement sur son visage. Ojas se força à maintenir son regard. Il ne pouvait pas céder, pas alors que Chidera était presque à leur hauteur. Il fallait ignorer l’odeur du charnier qui imprégnait lentement ses vêtements, le port brisé et l’infime tremblement dans les épaules de Mirage. Ils n’auraient qu’une seule chance d’éviter la prison à Mirage et elle était à leur portée maintenant. Si Mirage tentait de s’enfuir ou disait la mauvaise parole au mauvais moment…

— Va, finit par lâcher le jeune homme en laissant retomber son bras.

Ojas ne perdit pas un instant. Un dernier coup d’œil, nerveux et reconnaissant, au jeune homme et il alla rejoindre Chidera. Il ne se retourna pas vers Mirage : le masque de colère glacée qu’il portait resta caché dans l’ombre de sa cape.

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