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Chapitre 11 : Au fond des Gorges (1/2)

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Par Bleiz

Dans le centre de Galatéa, non loin du pied de la colline, se tenait un minuscule quartier séparé du reste de la ville. Les trois canaux qui l’entouraient l’isolaient par la violence de ses courants. Le peuple les avait surnommés les Gorges, car l’eau y avalait les imprudents et ne les relâchait jamais. Seuls les bateliers les plus habiles osaient circuler sur ces flots bouillonnants, retenant leur souffle jusqu’à ce que l’eau s’apaise quelques trois cent mètres plus loin, dans les anciens quartiers où auparavant vivaient les familles des prêtres et les apprentis. Aujourd’hui, l’îlot était inhabité. Ne restait qu’un petit manoir à l’éclat passé.

On l’aurait détruite, cette vieille bâtisse qui tenait debout plus par orgueil que par la force de ses pierres, si elle n’avait pas servi de point de rendez-vous entre l’Empire et Galatéa depuis la première signature du traité de paix, il y a près de deux siècles. On avait formalisé l’évènement en y construisant un bâtiment dédié à la tâche, mais sans jamais qu’aucune des grandes familles ne prennent formellement possession du lieu. Le manoir des Gorges ne sortait désormais de l’oubli qu’une fois tous les dix ans.

Chidera, marchant derrière sa mère dans les couloirs mal aérés du manoir, se promit qu’à la prochaine réunion du Conseil pourpre, elle demanderait à ce que le bâtiment tombe sous la responsabilité de ses membres. Que l’argent des taxes serve à mettre en valeur le seul symbole qu’avait Galatéa de son amitié avec l’Empire. Les tapis avaient perdu leurs couleurs depuis longtemps, et le rebord des portes et des fenêtres était décrépi, à l’image de la façade abimée par neuf années de pluie, de vent et de soleil. On avait fait nettoyer les rares meubles, rafraîchir les rideaux de lins aux fenêtres, mais rien ne pouvait chasser l’odeur d’humidité qui flottait partout dans la demeure. Une vague de honte lui chauffa la nuque en pensant à la délégation impériale dans ce lieu. Elle n’osait imaginer ce qu’ils en pensaient. Elle ne s’expliquait pas qu’on ait laissé l’endroit se délabrer à ce point.

Elle s’arrêta un instant pour observer un pan de mur particulièrement abimé et arracha d’un coup d’ongle une écaille de peinture : la couleur lui rappelait le ventre blanc et argenté des saumons. Même elle tombait en poussière. On aurait dit la poudre blanche d’une vieille courtisane après une longue nuit de travail.

— Chidera, ne traîne pas, lui lança Léonide par-dessus son épaule.

La jeune femme s’exécuta en prenant garde à ne pas froisser sa tenue. Ses manches mauves piquées d’or étaient si larges que seul le bout de ses doigts apparaissait : chaque mouvement laissait voir le reflet de ses bagues. Pour l’occasion, Chidera portait une de ses tenues les plus formelles. Serrée dans sa longue robe violette, au col et au dos bordé de dentelles volantes, ses cheveux tressés rassemblés en un unique chignon, arborant sur son front une perle suspendue à un fil d’or, elle se sentait prête au combat qui les attendait.

Il lui fallait simplement se concentrer sur les évènements du jour. Ne pas penser à la veille. Oublier le port, les visages hébétés des marins et des clients sortant de leurs abris de fortune, la gêne du chef d’escouade au fur et à mesure que son récit s’embourbait dans les descriptions délirantes qu’on lui avait rapportées. Oublier les histoires de monstres et de dieux en colère. Oublier l’inconnu au cœur du mystère.

Mais auprès de lui se tenait Ojas, qui soutenait mordicus qu’il était innocent, qu’il n’était au courant de rien. Ojas le bon, Ojas le fidèle. Chidera avait accepté sa requête : sa reconnaissance nourrirait son ardeur au travail. Quant à l’espion qu’elle avait envoyé surveiller l’étranger… Tant qu’il l’ignorait, tout irait bien. Et s’il le découvrait, tout irait bien quand même.

Mirage, l’avait appelé le charpentier. Un nom étrange qui seyait bien à cette mince silhouette sans visage, dédaignant ses bienfaiteurs comme ses ennemis. Chidera avait été curieuse, après le récit embarrassé du garde. Un amas de balbutiements, des yeux fuyants les siens, qui s’était conclu par un laconique : « Impossible de le décrire. » Elle n’avait pour sa part aperçu qu’une ébauche de menton, l’arche d’une pommette. Quelque chose la dérangeait chez lui, et ce ne pouvait être son apparence, puisqu’elle ne l’avait jamais vu. Était-ce son mépris face à sa générosité qui la perturbait ? Sa présence écrasante malgré la cape loqueteuse et le chaos ? Elle ne parvenait pas à mettre le doigt dessus et pourtant, elle sentait une gêne dans sa poitrine en repensant à lui, une gêne qui grandissait en revoyant Ojas lui courir après, en remarquant la manière dont les deux gardes qui le surveillaient le suivaient du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse…

— Chidera ! l’appela sa mère. M’entends-tu ?

— Pardon, répondit la jeune femme en sortant de ses pensées. Que disiez-vous ?

— Tu es dans les nuages aujourd’hui, dit Léonide en s’arrêtant de marcher. Sa robe, d’un profond rouge carmin, frissonna contre le parquet. Quelque chose ne va pas ?

— Rien, mère. Je pensais simplement aux négociations.

Léonide avait été informée du massacre du port. Elle n’avait pas proposé à Chidera son aide.

— Savez-vous si d’autres héritiers seront présents ? demanda la jeune femme.

Léonide se fendit d’un rare sourire. Elle laissa sa fille se rapprocher d’elle et lui dit à voix basse :

— Hormis toi, il n’y aura que Jonas Ruzdorn. Les autres familles ont soit jugé bon de laisser leurs enfants chez eux, soit ces derniers ont refusé de venir.

— Refuser ? répéta Chidera interloquée. Pour quelle raison ?

— Manque d’intérêt, pour la plupart, et peur de l’ampleur de la tâche pour d’autres. Quant à ceux à qui on n’a pas demandé, c’est que leurs parents ont préféré éviter de se ridiculiser.

Chidera se demanda dans quelle catégorie se rangeait Séléné. Le patriarche Bellusuk avait toujours été faible envers elle. Peut-être avait-il souhaité ne pas la déranger et ne le lui avait pas proposé.

— C’est idiot, souffla-t-elle. Il n’y aura pas de telle opportunité de sitôt. La prochaine fois, c’est nous qui serons en charge. Sans parler de l’impression que leur absence donne de leurs noms…

Sa mère l’écoutait sans un mot, souriant toujours. Soudain, elle passa un doigt sur la joue de la jeune femme et dit d’un ton où perçait la fierté :

— Que veux-tu, ma fille. Tout le monde n’est pas comme toi.

Le temps que Chidera batte des paupières, et Léonide avait retiré sa main. Ne restait plus qu’un picotement là où elle l’avait touchée. Déjà la matriarche Volindra s’éloignait ; Chidera ramassa sa robe et la suivit avec un temps de retard.

Elles entrèrent bientôt dans une grande salle, dénuée d’ornements et percée de larges fenêtres. Elle occupait la majeure partie du rez-de-chaussée ; l’air y circulait facilement. La lumière se répercutait sur les murs et illuminait la grande table en chêne qui trônait en son centre. Autour étaient déjà assis les autres participants : le père Bellusuk, la matriarche Qatiss et trois de ses enfants, le chef Ruzdorn et son fils, Jonas, un grand bonhomme de vingt-cinq ans qui salua Chidera d’un signe de tête et d’un clin d’œil. À côté de lui se tenait le couple Fulmen, puis le patriarche Serza accompagné de son frère, d’une quarantaine d’années. De l’autre côté de la table se trouvait la délégation impériale. L’ambassadeur se leva à la vue des deux femmes :

— Léonide Volindra, jeune Chidera ! Nous n’attendions plus que vous.

Astor s’était levé en même temps que lui. Aujourd’hui encore, il était vêtu à la galatéenne. Tout de bleu ciel, une ceinture de cuir brodé lui enserrait la taille. Il chercha à croiser le regard de Chidera ; elle garda les yeux rivés au sol.

— Bien, déclara le patriarche Serza une fois les Volindra installées. Nous sommes au complet. Je déclare donc formellement ouvertes les discussions entre Galatéa et l’Empire des Landes. Puisse la paix et l’amitié entre nos deux nations durer toujours, et que les dieux nous bénissent !

On tapa du poing sur la table pour applaudir. Chidera se joignit au mouvement avec un enthousiasme nerveux, et remarqua qu’Astor faisait de même. Le seigneur Bellerezh, à sa gauche, frappait aussi le bois, bien qu’avec moins d’entrain. Il lui parut encore plus pâle et mal en point que lors du banquet. La voix du seigneur Serza s’éleva à nouveau :

— Sous le regard de Maen, d’Andon, Perlez, Ashtar et Heol, moi, Alok Serza, je prends la parole. Permettez-moi de relire les termes de la dernière version de l’accord…

Un serviteur portant le rose et le vert de sa famille apparut, parchemin en main. Le patriarche le déroula, s’éclaircit la gorge et se mit à lire :

— Au nom des divinités de la très grande cité Galatéa, dite la Brillante, et des esprits bienveillants de la terre des Landes, des Fonds sombres et autres territoires de l’Empire. Qu’il soit notoire à tous et à un chacun à qui il appartient, ou en quelque manière que ce soit il pourra appartenir ; qu’après que les divisions et les troubles qui avaient troublés les relations entre l’Empire des Landes et la cité-état de Galatéa eurent cru jusqu’à verser quantité de sang précieux et perdre nombre d’âmes, qu’il sera né de là une rude guerre…

Chidera laissa les mots du sire Serza couler sans plus y prêter attention. Elle connaissait le contenu du traité pour l’avoir étudié depuis l’âge de treize ans. Le début n’était que pompes et liste de titres et de territoires. Il fallait toujours y faire attention, au risque que quelqu’un ne tente de glisser un domaine qui ne lui appartenait pas ou de s’approprier le royaume du voisin, mais ce n’était essentiellement que de la dentelle. Comptaient surtout les trois articles.

D’abord, la paix. Mettre un terme aux conflits et cultiver la nouvelle amitié par des échanges, surtout commerciaux. Deuxièmement, oublier les torts causés l’un à l’autre et ne pas les utiliser comme prétexte pour relancer les combats. Enfin, autoriser la libre circulation des biens et des personnes entre les deux pays sans nécessité de passe-droits et sans avoir à se désarmer.

Ce troisième article était le véritable objet des négociations. Fixer les droits des marchands étrangers, les impôts sur leurs cargaisons, les catégories de produits et les quantités autorisées… Vérifier que l’accord était bénéfique à l’un comme à l’autre : assurer la véritable réciprocité entre deux nations souveraines. Peu importe que l’une ne fasse pas le dixième de la taille de l’autre. On ne négociait qu’entre égaux.

Dans l’esprit de Chidera défilaient déjà les chiffres des décennies passées. Il faudrait insister sur la convertibilité de leurs monnaies : jusqu’ici, Galatéa avait toujours eu un certain désavantage, mais les conquêtes de l’Empire déstabilisaient ses flux financiers. Leur riche cité, et les banques des Volindra, bénéficiait au contraire de sa grande stabilité. Son statut de pôle commercial n’avait que peu souffert de son isolation après l’incendie. Il avait bien fallu ramener des vivres de tous les coins du monde, pour mettre fin à la famine…

— Merci, Alok, dit alors l’ambassadeur de sa voix de stentor. Tu as bien parlé. À présent, c’est mon tour.

Voilà qui était singulier. Chidera avait relu tous les compte-rendu des négociations, du premier jusqu’au dernier, et n’avait jamais noté une telle interjection de la part des représentants impériaux. Elle jeta un coup d’œil à sa mère : celle-ci fixait le comte, l’expression impénétrable.

— Vous n’êtes pas sans savoir que notre bien-aimé empereur, Ronan IV, a pris la décision d’étendre son influence au-delà de nos frontières, commença l’ambassadeur en prenant le temps de dévisager chaque personne autour de la table. Il a décidé de lever une armée contre les peuples des terres de l’Est qui attaquaient sans fin nos terres et nos gens.

Il faisait allusion aux royaumes guerriers qui s’étaient éparpillés après la dernière expédition, comprit Chidera en un éclair. Quand le pays voisin de Ters, désormais nommé Ludu, avait été conquis, ses propres territoires insoumis s’étaient rebellés contre l’Empire et avaient empêché son expansion plus loin. Ronan IV avait donc enfin décidé de détourner son attention des îles du Sud pour mieux reprendre ce qui lui avait échappé…Cela pouvait être une bonne nouvelle : l’Empire ne pouvait se battre contre l’Est et les cités insulaires. Le comte reprit :

— Pour cela, un effort financier est demandé de la part des territoires de l’Empire, et une aide de ses alliés, dont Galatéa fait partie.

Hochements de tête et silence tendu autour de la table. L’ambassadeur n’en parut pas gêné. Il sortit de sa poche une mince feuille de papier, pliée en quatre.

— C’est dans cet esprit que Sa Majesté expose les requêtes suivantes : une hausse des droits de douane de trente pourcent pour les bateaux galatéens rejoignant l’Empire, un plus grand partage des routes commerciales, et que soit donné priorité aux grains, au bétail et à la laine des Landes dans les cargaisons galatéennes.

Dans un coin de la pièce, un serviteur prenant note du déroulé de la séance faisait grincer sa plume. Le son remplissait la pièce. Jusqu’à ce que le patriarche Ruzdorn n’explose :

— Jamais je n’ai entendu de demandes aussi extravagantes de toute ma vie ! Comment osez-vous ?!

Chidera était bien d’accord. S’ils acceptaient les demandes de l’Empire, cela signifierait des droits de douane multipliés par trois, les plaçant au même rang que des pays au Nord de l’Empire qui ne disposaient pas de la bonne relation qu’entretenait Galatéa avec les Landes. Sans parler du partage des routes : les Galatéens étaient des marins de renom, à la flotte rapide et expérimentée, et leur maîtrise des voies maritimes était une des raisons de leur richesse. Elle comprit avec horreur que l’Empire ne leur demandait pas seulement de leur faciliter le passage, mais qu’ils ouvraient ainsi la porte à de nouvelles exigences : achats de bateaux à moindre coût, attirer leurs marins sur leurs propres navires… Une simple phrase, d’apparence inoffensive, aurait des conséquences sans précédent.

Ce n’était pas là les demandes d’une nation à son égale. C’étaient les exigences d’un empire à un vassal.

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