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Chapitre 6 : Caleb

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Par Carlarqlm

Caleb enjamba une racine et écarta une branche basse qui lui fouetta le bras. La forêt semblait se refermer autour d’eux, on eût dit que chaque pas les enfonçait un peu plus loin dans un autre monde. Il entendait les autres derrière lui, les souffles courts, les lampes qui balayaient le sol, les murmures nerveux. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle parte se promener toute seule ?

Ils suivaient une trace, une empreinte incertaine dont ils n’étaient même pas sûrs qu’elle appartenait à sa cousine. Cela pouvait bien être celle d’un randonneur ou d’un chasseur venu plus tôt autour du lac.  Tout ça pour retrouver Lysandra, qui s’était encore laissé happer par ses idées de rêveuse. Il grogna intérieurement. Mais, c’était sa cousine qui était peut-être en danger. Alors, il avançait.

Il avait toujours été le plus solide du groupe, celui qu’on dérangeait pour ouvrir un pot trop serré ou porter la valise de la tante Sophie. Mais, le silence de la forêt, la disparition de sa cousine… C'était son idée. La sortie nocturne, l'étang, les marshmallows. Il avait lancé ça comme il lançait toujours tout — sans trop réfléchir aux conséquences, parce que réfléchir aux conséquences c'était le moyen le plus sûr de ne rien faire du tout. Il préférait ne pas y penser.

Le groupe progressait lentement, les lampes tranchant l’obscurité en faisceaux étroits. Cléo marchait juste derrière lui, si vite que plus d’une fois elle lui marcha sur les talons. Jorick, en retrait, regardait partout en même temps. Ilana protestait à mi-voix, plus pour se rassurer que par vraie mauvaise volonté. Liam, fidèle à lui-même, traînait les pieds avec un air de « je vous l’avais dit ».

Il repensa à Lysandra. Elle n’était pas du genre à se perdre. Elle était distraite oui, du genre à courir derrière les papillons ou à rester des heures à admirer une abeille sur une fleur, mais pas inconsciente. Alors pourquoi était-elle parti seule sans leur dire où elle allait ? Il soupçonnait qu’elle ait fait une mauvaise rencontre.

— Franchement vous pensez qu’elle a pu aller aussi loin toute seule ? marmonna Ilana. Si ça se trouve elle est revenue près du feu…

— Ili, arrête de faire ta froussarde, la tança Cléo. Si ça se trouve elle est blessée et elle attend de l’aide, il faut qu’on continue.

Ilana ronchonna et se rapprocha de Jorick, histoire de se rassurer quelque peu.

Ils marchèrent de longues minutes. La végétation semblait changer progressivement. Les arbres de ce côté de la forêt étaient plus grands, plus anciens. Leurs troncs tordus se penchaient comme pour les observer. Le sol s’était fait spongieux, couvert d’une mousse épaisse.

— Stop, murmura-t-il en levant une main.

Le groupe s’immobilisa. Là, entre les arbres, il lui semblait discerner une lueur. Presque imperceptible. Bleue et diffuse. Cela ne ressemblait pas au faisceau d’une lampe.

— C’est quoi ça ? souffla Cléo.

— On va voir, répondit Caleb, les mâchoires serrées.

Il fit quelques pas. Un frisson parcourut ses doigts, comme si les racines profondes de la forêt murmuraient à travers lui. Le passage s’ouvrait entre les troncs, c’était une sorte de couloir naturel, bordé de pierres moussues. Et, là, au bout du couloir, elle était là.

Lysandra.

— Lys ! appela Jorick.

Mais, elle ne bougea pas.

Caleb s’avança lentement. Son cœur cognait fort contre sa cage thoracique. Il sentit le froid en premier. Une fraîcheur étrange, venue d’ailleurs. Pas celle de la nuit. Une froideur qui piquait la peau.

Quelque chose n’allait pas. Lysandra fixait quelque chose devant elle, droite comme un piquet, les bras le long du corps. Elle semblait… en transe. Son visage était calme, presque serein, mais ses yeux brillaient étrangement.

— Lys ? répéta-t-il, plus bas cette fois.

— Elle ne nous entend pas, murmura Cléo derrière lui.

Puis, il la vit. L’arche.

Un frisson remonta dans sa nuque. Elle se dressait juste devant Lysandra, massive, ancestrale, couverte de symboles. Des runes pâles y pulsaient doucement, tel un battement de cœur. Caleb ne les comprenait pas, mais elles lui paraissaient à la fois étrangères et familières. Pareille à une langue oubliée qui parlait directement à la mémoire. C’était beau et glaçant en même temps. Caleb comprit que ce n’était pas juste un tas de vieilles pierres.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc… murmura-t-il.

Personne ne répondit. Même Cléo restait muette, les yeux écarquillés.

Lysandra, elle, n’avait toujours pas bougé. Elle paraissait absorbée, happée par quelque chose d’invisible. Caleb fit un pas en avant, leva la main pour la toucher.

— Attends, souffla Jorick.

Il se figea. Une sensation bizarre lui parcourut le bras. C’était une sorte de résistance invisible dans l’air. Il recula.

— Elle est… ailleurs, dit Cléo à mi-voix. Elle ne nous entend pas.

— On doit la réveiller, dit Ilana. C’est pas normal.

— Rien ici n’est normal, grogna Liam.

Caleb ignorait quoi faire. Tout son être lui hurlait de quitter les lieux. Mais, partir sans Lysandra, c’était exclu. Il se força à rester debout, à garder l’équilibre, alors même que le sol semblait vibrer sous ses pieds.

Soudain, la lumière changea. Un souffle glacé s’éleva autour d’eux. Et, le ciel s’ouvrit.

— Regardez ! lança Ilana.

Ils levèrent tous les yeux. La comète fendait les étoiles.

Immense. Incandescente. Tel un feu vivant, traînant derrière elle une traînée blanche et bleutée, qui déchirait la nuit comme une cicatrice de lumière. Elle avançait lentement, majestueusement, dans un silence de cathédrale.

Caleb sentit quelque chose naître en lui. Une sorte de vertige, d’appel. Alors l’arche s’illumina.

Les runes gravées s’embrasèrent d’un éclat aveuglant. Un grondement sourd monta du sol. Une lumière bleue jaillit entre les piliers, liquide, ondoyante. Le vide entre les pierres devint… autre. Semblable de l’eau figée, à un miroir vivant. Il y eut un craquement, un souffle.

La lumière les aspira. Une force. Une traction. Et, d'un coup le monde s’inversa.

Caleb voulut reculer, hurler, tendre la main à Cléo, mais le vent l’engloutit. La dernière chose qu’il vit fut Lysandra, toujours droite, toujours calme.

L’éclat de la comète dans ses yeux.

Puis tout disparut.

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