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Chapitre 7 : Ilana

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Par Carlarqlm

La première chose qu’elle sentit, ce fut l’herbe. Pas la mousse humide et froide de la forêt, mais une herbe douce qui lui chatouillait la paume. L’air lui déchira les poumons comme si elle avait oublié comment respirer. Son cœur battait la chamade. Elle attendit que ça passe, que les battements reviennent à la normale. Ça ne passa pas.

. Ilana ouvrit les yeux dans un éblouissement blanc. Elle cligna des yeux, cherchant un repère familier. Mais rien. Pas d’arbres, pas d’étang, la nuit avait disparu comme si elle n’avait jamais existé.

Ilana se redressa d’un coup, si vite que sa tête lui tourna. Ses mains cherchèrent machinalement ses poches. Son téléphone n’était plus là. Ce n'était pas seulement son téléphone qu'elle cherchait. C'était son calendrier. Ses alarmes. La liste du matin qu'elle avait pris l'habitude de consulter avant même de sortir du lit. Sans ça, elle était totalement perdue. Elle fouilla ses deux poches avec la frénésie stupide que l’on a lorsqu’on espère qu’un objet va réapparaître par miracle. Mais il n’y avait rien, juste du tissu et un vieux ticket de caisse.

— Cléo ?

Sa voix résonna étrangement, portée plus loin qu’elle ne l’aurait cru. Elle pivota, le souffle court, et distingua sa sœur et ses cousins étendus sur le sol, lents à reprendre leurs esprits. Elle se leva difficilement, ses jambes ne lui obéissant qu’à moitié, et se traîna jusqu’à Cléo.

— Cléo ça va ? Tu n’es pas blessée ?

Sa sœur gisait sur le flanc, les cheveux en désordre sur le visage. Elle émit un gémissement puis se mit à quatre pattes pour vomir.

— Je suis pas au top… marmonna-t-elle, les yeux encore fermés.

Ilana lui caressa doucement les cheveux, ses yeux cherchant le reste de sa famille. Visiblement, Cléo était la seule à souffrir de vomissements. Jorick se relevait en grognant, une main sur le front. Caleb était assis dans l'herbe et regardait ses propres paumes avec un sourire nerveux, ce sourire qu'il sortait quand quelque chose le dépassait et qu'il ne voulait pas le montrer. Lysandra ne bougeait pas, les genoux remontés contre la poitrine, les bras serrés autour d'elle. Et Liam...

Liam tremblait. Pas de froid, la température était trop douce pour ça. De la tête aux pieds, il tremblait, les mâchoires serrées, le regard fixé sur un point invisible devant lui. Il paraissait en état de choc.

Ilana prit une grande inspiration pour reprendre ses esprits et se mit à observer les alentours.

Ils se trouvaient dans une grande clairière bordée par une forêt de chênes. Le soleil brillait haut dans le ciel et une douce chaleur de printemps réchauffait l’atmosphère. Une brise légère embaumait l’air de parfums de fleurs sauvages et quelques oiseaux virevoltaient en chantant. L’endroit où ils avaient atterri n’avait rien à voir avec celui qu’ils venaient de quitter. Une sourde inquiétude lui tordit l’estomac. Qu’est-ce qui s’est passé ? Elle essaya de s’en souvenir. Tout ce dont elle se rappelait était d’avoir vu une immense comète déchirer le ciel, puis la sensation d’être aspirée vers la lumière et de tomber.

— Tout le monde va bien ? lança-t-elle d'une voix qu'elle voulait ferme et qui vacilla malgré elle.

—J'ai la tête comme un tambour, mais oui, répondit Caleb sans la regarder.

Jorick s'était approché de Lysandra et lui parlait à voix basse. Sa cousine hocha lentement la tête, mais ses bras ne se desserrèrent pas. Ilana alla s'agenouiller devant Liam.

— Liam.

Il leva les yeux vers elle. Son regard était celui de quelqu'un qui a vu quelque chose qu'il n’arrivait pas à assimiler.

— J'ai pas rêvé, hein ? dit-il à voix basse. La lumière. L'arche. On a pas...

— Non. T'as pas rêvé.

Il hocha la tête, une seule fois, et se tut. Ilana aurait voulu lui dire autre chose. Quelque chose de rassurant. Mais les mots lui manquaient.

— C’est quoi cet endroit ?

La question de Jorick flotta un instant dans l’air. Ils se regardèrent tous incapables de donner une réponse. Soudain, un oiseau passa au-dessus d’eux en lançant un cri aigu. Son plumage était d’un orange éclatant, presque incandescent, et sembla vibrer dans la lumière avant de disparaître dans la forêt. Tous le suivirent du regard.

— Quelqu'un a du réseau ? demanda Caleb en sortant son téléphone.

La question déclencha une ruée. Trois téléphones apparurent — les autres manquaient, perdus dans le chaos de la chute. Mais les écrans restèrent désespérément noirs. Pas de batterie. Pas de réseau. Pas de GPS. Ilana rit nerveusement.

— On est peut-être juste dans une zone blanche, dit Caleb. Ça arrive. Les forêts, les montagnes...

— Caleb.

— Quoi ? C'est possible. T'as déjà fait du camping dans le Vercors ? Zéro barre, t'aurais pu être mort personne...

— L'oiseau, dit Ilana.

Caleb ferma la bouche.

— L'oiseau orange, continua Ilana malgré elle. Vous l'avez vu. Ce n'était pas... ce n'est pas une espèce qui existe…

Elle ne finit pas sa phrase. Les mots lui faisaient peur, même dans sa propre tête.

— On s'est évanouis, dit Liam brusquement. Collectivement. Le froid, le stress, l'hyperventilation... ça peut provoquer des hallucinations, non ? Et on s'est réveillés dans une autre partie de la forêt sans s'en rendre compte.

— Des hallucinations collectives identiques ? dit Cléo depuis le sol, où elle était encore allongée sur le dos, les yeux fixés sur le ciel. Statistiquement...

— On s'en fout des statistiques, coupa Liam. Je propose une explication normale et tu me la démolis, super, merci.

— J'essaie de...

— Nous ne sommes plus au même endroit, dit Lysandra.

Sa voix était si calme que tout le monde se tut. Elle regardait toujours ses mains sur ses genoux.

— L'air de la forêt sentait les champignons et la résine. Là... ça sent les fleurs. Et autre chose que je ne reconnais pas.

Ilana inspira à son tour. Elle l'avait remarqué dès le début et refusait d'y penser. Mais Lysandra avait raison. C'était là, évident, impossible à nier maintenant que quelqu'un l'avait dit.

— Bon, dit Caleb en se levant, les mains dans les poches, ce ton qu'il prenait quand il refusait de paniquer. On est perdus. Ça arrive. On va longer la lisière, on trouvera une route, on appellera les parents et cette histoire sera terminée dans deux heures.

— Avec quel téléphone ? dit Jorick.

— On trouvera un village. Des gens.

— Et on leur dira quoi ?

Caleb ne sut quoi lui répondre.

Cléo s'était enfin relevée. Elle s'essuya la bouche d'un revers de manche, passa ses doigts dans ses cheveux emmêlés, et regarda autour d'elle avec ce regard-là — le regard qu'elle avait quand elle lisait la dernière page d'un chapitre et que quelque chose ne collait pas. Ilana la connaissait assez pour savoir que derrière ce calme apparent, quelque chose se fissurait.

— Le soleil, dit Cléo.

— Quoi, le soleil ?

— Il était presque minuit. La nuit était tombée. Il faisait nuit noire.

Elle s'arrêta.

— Et là, il est onze heures du matin. Minimum.

Le silence se fit dans la clairière.

— On a dormi, dit Liam. On a dormi dehors et on a pas vu le temps passer et...

— On aurait dormi presque douze heures ? l'interrompit Jorick doucement.

Liam se tut.

Ilana regarda ses bras. Elle portait toujours son pull fin de la nuit dernière. Elle n'avait pas froid. Il faisait presque chaud. Tout son corps lui disait que c'était le printemps. Et quelque chose dans sa tête — une petite voix qu'elle essayait d'étouffer depuis qu'elle avait ouvert les yeux — lui disait que ce n'était pas seulement le printemps. Que ce n'était pas seulement un autre endroit.

Que c'était un autre monde.

— Vous avez vu la même chose que moi ? demanda-t-elle. La comète. L'arche qui s'illumine. Et puis cette... cette sensation d'être aspirée.

Hochements de têtes silencieux. Même Liam, qui évitait soigneusement le regard d'Ilana.

— Alors on n’a pas dormi douze heures, dit Ilana. Et on n'est pas perdus dans la forêt du chalet.

— Ilana..., commença Liam.

— Non. Laisse-moi finir.

Elle n'avait pas prévu de dire quoi que ce soit. Les mots sortaient malgré elle, comme si son cerveau avait besoin de les entendre à voix haute pour savoir si c'était réel.

— L'arche, l'oiseau qui n'existe pas, le printemps en septembre, pas de téléphone, le soleil haut dans le ciel alors qu’il devrait faire nuit. Je retourne ça dans ma tête depuis qu'on est réveillés et je ne trouve pas d'explication qui tient.

Elle fit une pause.

— Pas une seule qui tienne vraiment.

Cléo la regardait. Quelque chose dans son visage avait changé. L'expression analytique s'était effritée. Ilana comprit qu'elle avait abouti au même endroit depuis un moment — et qu'elle avait besoin que quelqu'un d'autre le dise en premier.

— Je pense..., commença Cléo.

— Non, dit Liam. Non. Je veux pas entendre ça.

— Liam...

— Je veux pas. T'entends ? Je veux pas.

Sa voix s'était brisée sur les derniers mots. Il détourna la tête, les mâchoires serrées, et les yeux, refusant d’entendre ce qui allait suivre. Ilana eut envie de le prendre dans ses bras. Elle n'en fit rien — il l'aurait mal vécu, elle le savait.

— On s'est téléportés, dit Cléo. Là. Je l'ai dit.

Le mot resta suspendu dans l'air de ce monde qui n'était pas le leur. Personne ne rit. Personne ne protesta non plus, cette fois.

Lysandra, qui n’avait toujours pas décroché un mot, fixait l’horizon. Ses yeux semblaient chercher quelque chose que les autres ne voyaient pas.

Ilana se tourna vers Lysandra, intriguée par son silence.

— Qu’est-ce que tu regardes ? demanda-t-elle doucement.

Lysandra ne répondit pas tout de suite. Puis, d’une voix basse, presque un souffle :

— Là-bas… derrière les arbres… je crois que quelque chose nous observe.

Tous les yeux se tournèrent dans la direction qu’indiquait Lysandra. Au début, il n’y avait rien. Puis un mouvement furtif, à peine perceptible, fit frissonner Ilana : une silhouette mince, aux contours flous, donnait l’impression de glisser entre les troncs, rapide et silencieuse.

— C’est impossible… murmura Caleb. On dirait… une ombre.

Liam frissonna malgré lui, croisant les bras.

Cléo, malgré sa pâleur persistante, se redressa.

— Restez calmes. Essayons de comprendre avant de paniquer. Peut-être que… ce n’est pas hostile.

Ilana sentit son cœur battre plus fort. L’inconnu ou l’inconnue, continuait de les observer, immobile cette fois, suspendu dans la lumière. Son instinct lui cria de protéger sa sœur, mais en même temps, une curiosité irrésistible l’incitait à avancer.

— Je vais voir ce que c’est, dit-elle.

— Attends ! cria Jorick. On ne sait rien de cet endroit. On reste groupés.

Ilana hésita. Puis un léger signe de Lysandra la convainquit. La jeune fille avait déjà commencé à s’avancer, ses yeux rivés sur la silhouette mystérieuse. Avec un soupir, Ilana suivit, les autres derrière elle, en formation prudente.

À mesure qu’ils approchaient, la lumière de la clairière changea, devenant plus douce, presque irréelle, l’air vibrait autour d’eux. La silhouette se révéla alors, enfin : c’était une créature à forme humaine aux ailes translucides, fragile et lumineuse, à l’éclat semblable à celui de la comète qu’ils avaient vue. Elle les observa, silencieuse, puis fit un pas en avant… et disparut dans un éclat de lumière.

— Qu’est-ce que c’était… ? souffla Ilana, bouche bée.

Un silence lourd tomba sur le groupe. La clairière, pourtant si calme quelques instants avant, semblait maintenant pleine de promesses et de mystères.

Lysandra murmura plus pour elle que pour les autres :

— On n’est pas seulement téléportés… on est arrivés quelque part où tout est possible.

Et, pour la première fois depuis leur réveil, Ilana sentit une étrange excitation se mêler à sa peur : ce lieu, si étrange soit-il, recelait peut-être la clé de ce qui venait de se passer.

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