Elraza s’écroula dos au mur, terrassée par un chagrin si puissant qu’il lui coupa la respiration. Oriendo l'avait trahie. Elle lui avait confié son Oro’luin. Son bien le plus précieux au monde. Cœur-de-Nuit était à la fois l’héritage de sa mère, le réceptacle de sa magie et un compagnon fidèle qui ne l’avait jamais quittée. Comment pourrait-elle vivre sans lui ? Avec l'aide de son familier, leurs espoirs de sauver Liam étaient déjà minces. Désormais, plus rien ne se dressait entre les renégats et l’Enfant de Shâat.
Un silence glacial s'abattit sur la demeure du forgeron.
À présent, l'enchanteresse comprenait tout. Pour libérer Domadan, les cavaliers avaient besoin de deux choses : un échantillon du Gzendra de Lilybeth contenu dans son médaillon, et une décharge d’énergie assez puissante pour faire voler en éclats les murs de sa prison temporelle. Cette énergie, ils l’obtiendraient lors du rituel qui transformerait Liam en Seigneur Ombre.
Les renégats se jouaient d’eux depuis le premier jour.
Ils savaient que Liam était l’Enfant de Shâat. Ils s’étaient servis de lui comme appât pour attirer Elraza à Vitarive. En obligeant Roch à les suivre en Vearn l’été précédent, ils avaient tendu un piège à Galar Im’Radiel. Ils savaient que le Grisécaille ne manquerait pas cette occasion de se débarrasser d'eux et que dans ce but, il enverrait ses meilleurs enchanteurs à leur poursuite. Tout comme ils savaient qu’une fois Mæve et Silas Cornefer disparus, le maître des Sildaros n’aurait plus qu’une personne vers qui se tourner.
Elraza Til’Duin.
C'était pour cette raison qu'ils avaient attendu six mois après la mort de Silas pour refaire surface. Ils voulaient s'assurer qu'Elraza était de retour sur le continent avant d'enclencher la suite de leur plan. Ils craignaient le pouvoir de l’Oro’luin de Lilybeth, alors ils avaient sollicité Oriendo pour s’en emparer sans combattre. Le vieux Sildaros était déjà installé comme aubergiste aux Trois Couronnes, et Galar Im’Radiel pensait avoir un coup d’avance sur eux. Les renégats n’avaient plus qu’à dérouler leur sinistre partition.
Sachant Elraza sur leurs traces, ils l’avaient conduite à proximité de Vitarive pour l’inciter à demander de l’aide à son ancien partenaire. Ensuite, ils avaient envoyé la patrouille de soldats brûler l’auberge pour qu’Oriendo regagne sa confiance. Leur plan était minutieusement préparé et anticipait chacune de ses décisions. Ils avaient chassé avec une facilité déconcertante les avertissements de Galar Im’Radiel de son esprit, et convaincu Roch qu’il avait une longueur d’avance sur eux sans cesser de le manipuler. En exigeant du mercenaire qu’il leur ramène la chevalière d’Oriendo, ils s’assuraient qu’Elraza assisterait à leur rencontre dans la pinède. Et en faisant rougeoyer la bague avec un sortilège quelconque, le renégat montrait à Elraza que la magie de portails d’Oriendo serait inutile contre eux. Tout ça pour qu’en définitive, elle n’ait plus qu’une seule option : confier Cœur-de-Nuit à son ancien amant pour qu’il l’aide à sauver l’enfant.
L’enchanteresse se frappa les genoux, serra les dents et pesta à voix basse. À cause d’elle, leurs ennemis possédaient la clé permettant de libérer le mage noir le plus puissant de l’histoire. Elle s’était montrée stupide et le continent de Ghern tout entier allait en payer le prix.
Une colère sourde s'éveilla au fond de sa poitrine.
Leur plan avait fonctionné à merveille parce qu’Oriendo la connaissait par cœur. Il savait qu'Elraza avait toujours des sentiments pour lui et s'était servi de cette faiblesse pour l'atteindre. Il avait trahi sa confiance et craché sur tout ce que représentait leur relation. La mort d'Asfael pouvait-elle l'avoir transformé à ce point ? Ou bien était-ce la perte de sa seconde épouse, Anthéa, qui l'avait fait basculer dans la folie ? Qu'importe ! Elraza utiliserait le reste de sa magie pour le retrouver et l'anéantir, dusse-t-elle perdre la vie pour y parvenir !
Un frisson la parcourut et elle invoqua machinalement son pouvoir. Une formidable quantité de Shâat déferla en elle, aussi brûlante et acide que sa haine. L'enchanteresse serra les poings et laissa la rage l'envahir. Sans s’en rendre compte, elle libéra son Œil-de-Var et un tourbillon de magie apparut autour d’elle. Cette fois, la sphère qui l’enveloppa n’était pas irisée comme aux Trois Couronnes mais luisait d’un rouge incarnat.
Roch poussa un cri et fit reculer Day et le forgeron juste à temps. Déjà le sortilège commençait à broyer la pierre, le feu gronda dans la cheminée et cessa d’émettre de la chaleur. Les lumières s’éteignirent, les flammes devinrent subitement plus noires qu’une nuit d’encre et vinrent se mêler à la Shâat d’Elraza, sifflant et crépitant comme un baril de poudre sur le point d’exploser. Les cheveux de la magicienne blanchirent et un voile d’obscurité recouvrit ses yeux vairons. Son visage prit une teinte grise affreuse, presque cadavérique. Elle hurla. Son cri n’était qu’un mélange de haine et de douleur, un appel à l’aide déchirant qui renforça encore la puissance du Sombrefeu qui se formait autour d’elle. Sur ses bras, des sillons rougeoyants parurent et se propagèrent jusqu’à ses épaules, dessinant d’étranges arabesques comme si du feu liquide coulait à l’intérieur de ses veines. La sphère de Shâat grandit et l’atmosphère devint irrespirable ; le cri de l’enchanteresse fit trembler les murs et une fissure lézarda le plafond.
« Elle perd le contrôle de sa magie ! s’exclama Roch. Les ténèbres l’appellent !
- Que peut-on faire ?
- Il faut à tout prix l’empêcher de chanter, sinon nous sommes tous morts ! »
Day acquiesça mais resta pétrifié, son regard figé sur l’enchanteresse. Quelque-part dans le lointain, il entendit une mélodie puissante portée par une voix grave et envoûtante, un chant de colère au tempo rapide entrecoupé de pulsations qui ressemblaient aux battements d’un cœur. L’étrange mélopée emplissait l’air de ses tonalités hypnotiques, déchaînant davantage encore le pouvoir de Til’Duin. À l’intérieur de la sphère, Elraza hurlait à pleins poumons, incapable de résister à la vague de souffrance qui la submergeait tout entière. Pourtant aucun son ne franchissait ses lèvres, comme si dans un ultime effort elle cherchait à repousser la force qui s’emparait d’elle et l’incitait à joindre sa voix au sortilège. Le Sombrefeu rugit, désireux de fondre sur la maison du forgeron et ses occupants, mais Elraza ne le laissa pas faire. Des filaments de Shâat argentés apparurent au sein du tourbillon et les arabesques dessinées sur sa peau reculèrent. La pointe de ses cheveux brilla d’un faible éclat doré qui gagna quelques centimètres avant de virer de nouveau au gris. La mélopée redoubla d’intensité et le cœur d’Elraza s’emplit à nouveau de colère.
« Ton écaille, Roch ! s’écria le forgeron. Utilise la magie de ton écaille ! »
Par chance, le mercenaire réagit au quart de tour. Il retira son chapeau et déchira la couture intérieure, dévoilant une écaille de reptile large comme la paume d’une main qui luisait faiblement. Une langue de Sombrefeu jaillit de la sphère d’Elraza et prit l’apparence d’un dragon prêt à se jeter sur eux, mais elle fut balayée par le talisman de Roch et disparut dans un nuage de fumée. Autour de la magicienne, le feu noir ressemblait à un grand manteau de ténèbres qui la recouvrait totalement. Seules luisaient les arabesques sur ses bras qui gagnaient à présent le bas de son cou et continuaient de se propager sur son visage, dessinant des tatouages incandescents à la surface de sa peau. Roch prit son courage à deux mains et, brandissant son écaille comme un bouclier, pénétra dans l’Œil-de-Var. Il y eut un cri déchirant, le Sombrefeu lutta mais recula, dissipé par la puissance de son talisman protecteur.
Il disparut en quelques secondes.
Elraza s’écroula à genoux, retrouvant son apparence habituelle. La voix sinistre qui chantait dans l’air s’était tue. Roch avait posé son écaille sur le front de la magicienne. Consumée par le Sombrefeu qu’elle venait d’absorber, elle s’effrita et tomba en poussière.
« Merci Roch, murmura Til'Duin d’une voix douce. On dirait que je vous dois la vie. »
Le mercenaire grogna mais ne dit rien, préférant s’étirer pour chasser la peur qui tétanisait son corps. Il était trempé de sueur comme s’il venait de traverser la sangrénie de Ghern en courant. Hobb s’effondra sur une chaise et demeura muet, bouleversé par ce qu’il venait de voir.
« Ainsi, c'était une écaille de notre maître que vous cachiez dans votre galurin ! constata Elraza avec un faible sourire. Louée soit la magie séculaire des Grisécailles et sa capacité à purifier la Shâat ! Sans elle, je serais probablement devenue une Ombre.
Un rictus déforma les traits de Roch et il s’épongea le front avec un coin de sa tunique.
- Galar confie ces écailles à tous les veilleurs du Clan, expliqua-t-il. Il les enchante lors de sa mue et les conserve précieusement. Grâce à elles, nous pouvons reconnaître les enchanteurs et communiquer avec notre maître où qu’il se trouve. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai résisté à votre sortilège glaçant aux Trois Couronnes, magicienne.
Elraza acquiesça. Les derniers mystères entourant le spadassin se dissipaient enfin.
- En revanche, reprit celui-ci d'un ton amer, je réservais le pouvoir de cette écaille au jeune Liam. J'espérais m'en servir pour empêcher son aesirg. Notre dernier atout vient de partir en poussière.
- C'est quoi, un nézig ? »
Ils se tournèrent vers Day qui s'était réfugié en haut des escaliers. Le jeune garçon les observait par l'interstice entre les marches. Lorsque le regard d'Elraza croisa le sien, il eut un mouvement de recul apeuré. L’enchanteresse ne pouvait pas lui en vouloir.
« L’aesirg, expliqua-t-elle avec douceur, est un phénomène qui se produit lorsqu’un mage perd le contrôle de ses pouvoirs. Sous l’effet de la haine ou de la colère, la Shâat se transforme en énergie maléfique et prend possession de son hôte.
- Je pense qu’on a compris comment ça marche, intervint le forgeron. Vous nous avez fourni une bonne démonstration. »
À ces mots, Elraza sentit la culpabilité lui tordre les entrailles. Elle embrassa du regard l’intérieur dévasté de la maison. Une large fissure traversait le plafond et en rejoignait une seconde, plus impressionnante, qui fragilisait le manteau de la cheminée. Plusieurs chaises fracassées et des débris de poterie jonchaient le sol. Son Œil-de-Var avait même broyé une partie de la table en granit. C’était un miracle que personne n’ait été blessé.
« Je suis sincèrement navrée, maître Hobb. Sur l’honneur du Clan, je promets de payer les réparations de votre maison. »
Le forgeron lui jeta un regard sévère mais ne fit pas de commentaire. Il balaya d’un geste ses excuses et recentra la discussion sur leur problème immédiat.
« Les renégats vont sans doute forcer Liam à entrer en crise, dit-il. Si j'ai bien suivi, c'est le moyen le plus rapide pour le transformer en Seigneur Ombre.
Elraza approuva.
- N'oublions pas que leur objectif final est de libérer Domadan. Coeur-de-Nuit est la clé pour briser le sceau de sa prison, mais ils auront besoin d'une quantité d'énergie phénoménale pour y parvenir.
- Comme celle émise par l'aesirg d'un Enfant de Shâat, compléta Roch d'un air sinistre.
- Oui. C'est pour cela que nous devons à tout prix empêcher sa transformation. »
Un lourd silence s'installa sur la demeure du forgeron. Tous saisissaient désormais l'enjeu crucial de leur mission. Hélas, Elraza craignait qu'ils ne se trouvent face à une montagne infranchissable. Sans l'aide d'Oriendo, récupérer son médaillon et protéger Liam des renégats lui paraissait impossible. Une bile amer remonta le long de sa gorge et elle serra les poings jusqu'à s'enfoncer les ongles dans sa chair. Elle n'arrivait toujours pas à admettre que son ancien amant les avait trahis.
« Mais qu'allez-vous faire si Liam déclenche sa crise d'aesirg ? s'inquiéta Day. L'écaille de Roch est détruite !
- Nous en avons une deuxième à notre disposition, répondit Hobb. Quand Roch est parti en Vearn l’année dernière, il a laissé derrière lui l’une de ces écailles pour qu’on puisse contrôler les pouvoirs de Liam s’ils devaient s’éveiller de façon brutale.
À ces mots, l’espoir d’Elraza se raviva.
- Vous avez une autre écaille enchantée d’Im’Radiel ? Où est-elle ?
- Je l'ai confiée au père Gatien qui la garde dans son presbytère. Il y a beaucoup de passage à la forge, trop de gens seraient susceptibles de la trouver. En plus, Day et Liam se rendent là-bas chaque matin pour leurs leçons. En cas de problème, Gatien était le mieux placé pour s'en servir.
Elraza approuva d’un signe de tête.
- Bien, dit-elle. Tout espoir n'est pas encore perdu. Avec cette écaille, nous pouvons reprendre l'ascendant sur les cavaliers au moment opportun. Mais nous devrons agir vite et nous répartir les rôles.
Elle se tourna vers le mercenaire, prenant naturellement la direction des opérations.
- Roch, vous irez jusqu'au presbytère pour convaincre le père Gatien de vous rendre cette écaille. Contactez Galar et demandez-lui d'envoyer immédiatement tous les enchanteurs disponibles à Tord-la-Falaise.
Le veilleur acquiesça et attrapa sa broigne et son galurin pour s'équiper.
- Maître Hobb, avec votre permission, j'ai besoin que vous prépariez des provisions pour le voyage et selliez vos chevaux. Nous devons être prêts à partir dès que je reviendrai du village avec Liam.
- Mais je ne vais quand même pas abandonner ma forge ! s'écria-t-il.
- Vous n'êtes plus en sécurité ici. Oriendo sait que vous êtes dans notre camp. Les renégats n'auront aucune pitié pour vous.
L'homme haussa un sourcil hésitant. Il jeta un regard triste et amoureux en direction de la porte de son atelier, comme s'il s'apprêtait à dire adieu à un membre de sa famille.
- La magicienne a raison, intervint Roch. Que tu le veuilles ou non, vous êtes impliqués dans cette histoire. Pense à ton fils, Hobb. Tu dois protéger Day de ces mages noirs.
- Très bien, céda-t-il. Vous m’avez convaincu. Day et moi chevaucherons à vos côtés.
L'enchanteresse acquiesça.
- Parfait. Dans ce cas, faîtes le tri de vos affaires. N’emportez que le strict nécessaire et rien de trop encombrant. Soyez prêts à partir dans moins d’une heure.
Elle hésita quelques instants, puis ajouta d'une voix ferme :
- Je vais me rendre à Tord-la-Falaise. Je ferai tout mon possible pour repousser les cavaliers et permettre à Liam de vous rejoindre. Si je ne reviens pas, prenez les chevaux et retrouvez Roch au presbytère. Il saura vous guider jusqu’au Clan.
- Vous ne ferez jamais le poids face à Cirin'Del et six renégats ! s’exclama Roch. C’est de la folie d’y aller seule ! Accompagnez-moi au presbytère, nous utiliserons l’écaille pour contacter Galar et faire venir de l’aide !
- Non, Roch. Cette mission est la vôtre. L’écaille est notre meilleur atout, Oriendo ignore son existence. Allez au presbytère, trouvez-la et attendez mon retour. Si je tombe à Tord-la-Falaise, vous devez me promettre de conduire Day et Hobb en sécurité au Clan. »
L’enchanteresse poussa un profond soupir et caressa nerveusement le pommeau de sa rapière. L’avenir des Sildaros et de la Sangrénie de Ghern reposait sur les épaules d’un forgeron, d’un mercenaire et d’un gamin de douze ans. Leurs chances de victoire étaient infimes mais elle lutterait jusqu’à son dernier souffle pour empêcher la naissance d’un nouveau Seigneur Ombre. Au contact de sa main, la garde de son arme scintilla et elle changea d’apparence, prenant la forme d’une longue épée courbe parcourue de filaments de Shâat.
« En m’arrachant Coeur-de-Nuit, Oriendo pense m’avoir rendue inoffensive, dit-elle. Il est grand temps de lui montrer de quoi Elraza Til’Duin, première enchanteresse du Clan des Sildaros, est réellement capable. »