Elraza s’écroula dos au mur, terrassée par un chagrin si puissant qu’il lui coupa la respiration. Oriendo l'avait trahie. Elle lui avait confié son Oro’luin. Son bien le plus précieux au monde. Cœur-de-Nuit était à la fois l’héritage de sa mère, le réceptacle de sa magie et un compagnon fidèle qui ne l’avait jamais quittée. Comment pourrait-elle vivre sans lui ? Avec son familier, leurs espoirs de sauver Liam étaient déjà minces. Désormais, plus rien ne se dressait entre les renégats et l’Enfant de Shâat.
Un silence glacial s'abattit sur la demeure du forgeron.
Elraza ferma les yeux. Sa nuque heurta le mur derrière elle.
À présent, l’enchanteresse comprenait tout.
Pour libérer Domadan, les cavaliers avaient besoin de deux choses : un échantillon du Gzendra de Lilybeth, et une décharge d’énergie assez puissante pour faire voler en éclats sa prison temporelle. Cette énergie, ils l’obtiendraient lors du rituel qui transformerait Liam en Seigneur Ombre.
Elle rouvrit les yeux.
Le plafond de la forge tanguait. Une vague de nausée la submergea, tandis que son esprit décortiquait malgré elle la redoutable machination dont elle avait été victime.
Les renégats se jouaient d’eux depuis le premier jour.
Ils savaient que l’Enfant de Shâat se trouvait à Vitarive. Mais pour mettre leur plan à exécution, il leur manquait le médaillon de Lilybeth. Or, depuis la mort de son fils, Elraza était partie vivre de l’autre côté des océans.
Ils s’étaient servis de Liam comme appât pour la faire revenir.
En obligeant Roch à les suivre en Vearn, l’été précédent, ils avaient offert à Galar une occasion trop belle de se débarrasser d’eux. Le Grisécaille avait mordu à l’hameçon. Il avait envoyé ses meilleurs enchanteurs à leur poursuite. Une fois Mæve et Silas Cornefer disparus, les renégats savaient que le vieux maître des Sildaros n’aurait plus qu’une personne vers qui se tourner.
Elraza Til’Duin.
Elle porta la main à sa gorge. Une veine palpitait douloureusement sous sa peau brûlante. Des points noirs dansaient dans son champ de vision. Roch la secouait, mais elle ne comprenait rien à ce qu’il criait dans ses oreilles. Pour ne pas céder au malaise, elle se concentra sur la flamme de la lampe à huile, qui tremblait sous l’agitation des quatre personnes dans la pièce.
Son cerveau continuait de réfléchir à une vitesse folle.
C’était pour cette raison qu’ils avaient attendu six mois après la mort de Silas pour refaire surface. Les renégats voulaient s’assurer qu’elle était de retour sur le continent. Ils craignaient le pouvoir de l’Oro’luin de Lilybeth – alors ils avaient sollicité Oriendo pour s’en emparer sans combattre.
Elle serra les dents si fort qu’elle en eut mal à la mâchoire.
Oriendo. Déjà là, déjà sur place aux Trois Couronnes, pendant que Galar croyait avoir un coup d’avance. Ils l’avaient conduite à Vitarive comme on mène un cheval à l’abattoir. La patrouille de soldats qui avait brûlé l’auberge n’était pas là par hasard. Elle servait à faire croire qu’Oriendo n’était qu’une victime, pour qu’Elraza lui demande de l’aide et lui fasse à nouveau confiance. Chacune de ses décisions avait été anticipée, préparée et orientée avec soin.
Et elle avait tout avalé.
Une colère sourde s’éveilla au fond de sa poitrine.
À cause d’elle, leurs ennemis possédaient la clé permettant de libérer le mage noir le plus puissant de l’histoire. Elle s’était montrée stupide. Leur plan avait fonctionné parce qu’Oriendo la connaissait par cœur. Il savait qu’elle avait toujours des sentiments pour lui. Il s’était servi de cette faiblesse pour l’atteindre. Il avait trahi sa confiance et craché sur leur relation. La mort d’Asfael pouvait-elle l’avoir transformé à ce point ? Ou bien était-ce la perte d’Anthéa qui l’avait fait basculer dans la folie ?
Qu’importe.
Elraza utiliserait le reste de sa magie pour l’anéantir, dusse-t-elle y laisser la vie.
Un frisson la parcourut et elle invoqua machinalement son pouvoir. Une formidable quantité de Shâat déferla en elle, aussi brûlante et acide que sa haine. L'enchanteresse serra les poings et laissa la rage l'envahir. Sans s’en rendre compte, elle libéra son Œil-de-Var et un tourbillon de magie apparut autour d’elle. Cette fois, la sphère qui l’enveloppa n’était pas irisée comme aux Trois Couronnes mais luisait d’un rouge incarnat.
Roch poussa un cri et fit reculer Day et le forgeron juste à temps. Déjà le sortilège commençait à broyer la pierre, le feu gronda dans la cheminée et cessa d’émettre de la chaleur. Les lumières s’éteignirent, les flammes devinrent subitement plus noires qu’une nuit d’encre et vinrent se mêler à la Shâat d’Elraza, sifflant et crépitant comme un baril de poudre sur le point d’exploser. Les cheveux de la magicienne blanchirent et un voile d’obscurité recouvrit ses yeux vairons. Son visage prit une teinte grise affreuse, presque cadavérique. Elle hurla. Son cri n’était qu’un mélange de haine et de douleur, un appel à l’aide déchirant qui renforça encore la puissance du Sombrefeu qui se formait autour d’elle. Sur ses bras, des sillons rougeoyants parurent et se propagèrent jusqu’à ses épaules, dessinant d’étranges arabesques comme si du feu liquide coulait à l’intérieur de ses veines. La sphère de Shâat grandit et l’atmosphère devint irrespirable ; le cri de l’enchanteresse fit trembler les murs et une fissure lézarda le plafond.
« Elle perd le contrôle de sa magie ! s’exclama Roch. Les ténèbres l’appellent !
— Que peut-on faire ?
— Il faut à tout prix l’empêcher de chanter, sinon nous sommes tous morts ! »
Day acquiesça mais resta pétrifié, son regard figé sur l’enchanteresse. Quelque-part dans le lointain, il entendit une mélodie puissante portée par une voix grave et envoûtante, un chant de colère au tempo rapide entrecoupé de pulsations qui ressemblaient aux battements d’un cœur. L’étrange mélopée emplissait l’air de ses tonalités hypnotiques, déchaînant davantage encore le pouvoir de Til’Duin. À l’intérieur de la sphère, Elraza hurlait à pleins poumons, incapable de résister à la vague de souffrance qui la submergeait tout entière. Pourtant aucun son ne franchissait ses lèvres, comme si dans un ultime effort elle cherchait à repousser la force qui s’emparait d’elle et l’incitait à joindre sa voix au sortilège. Le Sombrefeu rugit, désireux de fondre sur la maison du forgeron et ses occupants, mais Elraza ne le laissa pas faire. Des filaments de Shâat argentés apparurent au sein du tourbillon et les arabesques dessinées sur sa peau reculèrent. La pointe de ses cheveux brilla d’un faible éclat doré qui gagna quelques centimètres avant de virer de nouveau au gris. La mélopée redoubla d’intensité et le cœur d’Elraza s’emplit à nouveau de colère.
« Ton écaille, Roch ! s’écria le forgeron. Utilise la magie de ton écaille ! »
Par chance, le mercenaire réagit au quart de tour. Il retira son chapeau et déchira la couture intérieure, dévoilant une écaille de reptile large comme la paume d’une main qui luisait faiblement. Une langue de Sombrefeu jaillit de la sphère d’Elraza et prit l’apparence d’un dragon prêt à se jeter sur eux, mais elle fut balayée par le talisman de Roch et disparut dans un nuage de fumée. Autour de la magicienne, le feu noir ressemblait à un grand manteau de ténèbres qui la recouvrait totalement. Seules luisaient les arabesques sur ses bras qui gagnaient à présent le bas de son cou et continuaient de se propager sur son visage, dessinant des tatouages incandescents à la surface de sa peau. Roch prit son courage à deux mains et, brandissant son écaille comme un bouclier, pénétra dans l’Œil-de-Var. Il y eut un cri déchirant, le Sombrefeu lutta mais recula, dissipé par la puissance de son talisman protecteur.
Il disparut en quelques secondes.
Elraza s’écroula à genoux, retrouvant son apparence habituelle. La voix sinistre qui chantait dans l’air s’était tue. Roch avait posé son écaille sur le front de la magicienne. Consumée par le Sombrefeu qu’elle venait d’absorber, elle s’effrita et tomba en poussière.
« Merci Roch, murmura Til'Duin d’une voix douce. On dirait que je vous dois la vie. »
Le mercenaire grogna mais ne dit rien, préférant s’étirer pour chasser la peur qui tétanisait son corps. Il était trempé de sueur comme s’il venait de traverser la sangrénie de Ghern en courant. Hobb s’effondra sur une chaise et demeura muet, bouleversé par ce qu’il venait de voir.
« Ainsi, c’était une écaille de notre maître que vous cachiez dans votre galurin, constata Elraza d’une voix épuisée. Sans elle, je serais devenue une Ombre. »
Un rictus déforma les traits de Roch et il s’épongea le front avec un coin de sa tunique.
— C’est aussi la raison pour laquelle j’ai résisté à votre sortilège glaçant aux Trois Couronnes, magicienne. »
Elle acquiesça. Les derniers mystères entourant le spadassin se dissipaient enfin.
« Je réservais son pouvoir au jeune Liam, reprit Roch d’un ton amer. J’espérais m’en servir pour empêcher son aesirg. Notre dernier atout vient de partir en poussière.
— C’est quoi, un nézig ? »
Ils se tournèrent vers Day, qui s’était réfugié en haut des escaliers et les observait à travers la rambarde. Lorsque le regard d’Elraza croisa le sien, il eut un mouvement de recul. L’enchanteresse ne pouvait pas lui en vouloir.
« L’aesirg, dit-elle avec douceur, c’est la crise qui se déclenche lorsqu’un mage perd le contrôle de ses pouvoirs.
— Je pense qu’on a tous vu comment ça marche, intervint Hobb. Vous nous avez fourni une bonne démonstration. »
Elraza embrassa du regard l'intérieur dévasté de la maison. La large fissure au plafond, les chaises fracassées, les débris de poterie sur le sol, la table en granit à moitié broyée. C'était un miracle que personne n'ait été blessé. Elle sentit la culpabilité lui tordre les entrailles.
« Je suis sincèrement navrée, maître Hobb. Sur l’honneur du Clan, je promets de payer les réparations. »
— Plus tard. »
Il balaya ses excuses d’un geste et se pencha en avant, les coudes sur le plateau fendu et bancal de la table.
« Les renégats vont forcer Liam à entrer en crise. Si j’ai bien compris, c’est la seule façon d’obtenir l’énergie dont ils ont besoin pour libérer Domadan. »
Elraza approuva.
« S’ils y parviennent, dit-elle, nous devrons faire face à un nouveau Seigneur Ombre, et au plus redoutable d’entre eux ressuscité. »
Un lourd silence s'installa sur la demeure du forgeron. Tous saisissaient désormais l'enjeu crucial de leur mission. Hélas, Elraza craignait qu'ils ne se trouvent face à une montagne infranchissable. Sans l'aide d'Oriendo, récupérer son médaillon et protéger Liam des renégats lui paraissait impossible. Une bile amère remonta le long de sa gorge et elle serra les poings jusqu'à s'enfoncer les ongles dans sa chair. Elle n'arrivait toujours pas à admettre que son ancien amant les avait trahis.
« Mais qu'allez-vous faire si Liam déclenche sa crise d'aesirg ? s'inquiéta Day. L'écaille de Roch est détruite !
— Nous en avons une deuxième à notre disposition, répondit Hobb. Quand Roch est parti en Vearn l’année dernière, il m’en a laissé une pour qu’on puisse contrôler les pouvoirs de Liam s’ils devaient s’éveiller de façon brutale.
À ces mots, l’espoir d’Elraza se raviva.
— Vous avez une autre écaille enchantée d’Im’Radiel ? Où est-elle ?
— Je l'ai confiée au père Gatien qui la garde dans son presbytère. Il y a beaucoup de passage à la forge, trop de gens seraient susceptibles de la trouver. En plus, Day et Liam se rendent là-bas chaque matin pour leurs leçons. En cas de problème, Gatien était le mieux placé pour s'en servir.
Elraza approuva d’un signe de tête.
— Bien, dit-elle. Tout espoir n'est pas encore perdu. Avec cette écaille, nous pouvons reprendre l'ascendant sur les cavaliers au moment opportun. Mais nous devrons agir vite et nous répartir les rôles. »
Elle se tourna vers le mercenaire, prenant naturellement la direction des opérations.
« Roch, vous irez jusqu'au presbytère pour convaincre le père Gatien de vous rendre cette écaille. Contactez Galar et demandez-lui d'envoyer immédiatement tous les enchanteurs disponibles à Tord-la-Falaise. »
Le veilleur acquiesça et attrapa sa broigne et son galurin pour s'équiper.
« Maître Hobb, avec votre permission, j'ai besoin que vous prépariez des provisions pour le voyage et selliez vos chevaux. Nous devons être prêts à partir dès que je reviendrai du village avec Liam.
— Mais je ne vais quand même pas abandonner ma forge ! s'écria-t-il.
— Vous n'êtes plus en sécurité ici. Oriendo sait que vous êtes dans notre camp. Les renégats n'auront aucune pitié pour vous. »
L'homme haussa un sourcil hésitant. Il jeta un regard triste et amoureux en direction de la porte de son atelier, comme s'il s'apprêtait à dire adieu à un membre de sa famille.
« La magicienne a raison, intervint Roch. Que tu le veuilles ou non, vous êtes impliqués dans cette histoire. Pense à ton fils, Hobb. Tu dois protéger Day de ces mages noirs.
— Très bien, céda-t-il. Vous m’avez convaincu. Day et moi chevaucherons à vos côtés.
L'enchanteresse acquiesça.
— Parfait. Dans ce cas, faites le tri de vos affaires. N’emportez que le strict nécessaire et rien de trop encombrant. Soyez prêts à partir dans moins d’une heure. »
Elle hésita quelques instants, puis ajouta d'une voix ferme :
« Je vais me rendre à Tord-la-Falaise. Je ferai tout mon possible pour repousser les cavaliers et permettre à Liam de vous rejoindre. Si je ne reviens pas, prenez les chevaux et retrouvez Roch au presbytère. Il saura vous guider jusqu’au Clan.
— Vous ne ferez jamais le poids face à Cirin'Del et six renégats ! s’exclama Roch. C’est de la folie d’y aller seule ! Accompagnez-moi au presbytère, nous utiliserons l’écaille pour contacter Galar et faire venir de l’aide !
— Non, Roch. Cette mission est la vôtre. L’écaille est notre meilleur atout, Oriendo ignore son existence. Allez au presbytère, trouvez-la et attendez mon retour. Si je tombe à Tord-la-Falaise, vous devez me promettre de conduire Day et Hobb en sécurité au Clan. »
L’enchanteresse poussa un profond soupir et caressa nerveusement le pommeau de sa rapière. L’avenir des Sildaros et de la Sangrénie de Ghern reposait sur les épaules d’un forgeron, d’un mercenaire et d’un gamin de douze ans. Leurs chances de victoire étaient infimes mais elle lutterait jusqu’à son dernier souffle pour empêcher la naissance d’un nouveau Seigneur Ombre. Au contact de sa main, la garde de son arme scintilla et elle changea d’apparence, prenant la forme d’une longue épée courbe parcourue de filaments de Shâat.
« En m’arrachant Coeur-de-Nuit, Oriendo pense m’avoir rendue inoffensive, dit-elle. Il est grand temps de lui montrer de quoi Elraza Til’Duin, première enchanteresse du Clan des Sildaros, est réellement capable. »