Quinze minutes plus tard, la forge de maître Hobb était en vue. Le bâtiment se dessinait sous forme d’ombres sous la lune, mais même dans l'obscurité les silhouettes élancées des cheminées et des hauts-fourneaux se reconnaissaient avec aisance. En approchant de plus près, Elraza constata qu’elle était installée au bord d’un cours d’eau où s’érigeait une grande roue à aube. Une maison de pierre sèche jouxtait l’atelier, complétée d’une longue dépendance où l’on pouvait entendre le hennissement des chevaux. La route longeait les trois édifices en suivant le ruisseau avant de descendre en pente douce vers le petit village de Tord-la-Falaise en contrebas. L'endroit paraissait calme et paisible. L'enchanteresse n'en demeurait pas moins sur ses gardes. Une bourrasque surprit la Sildaros et s'engouffra sous sa houppelande. Le vent du sud-est charriait avec lui les odeurs d’algue de la marée descendante. En portant son regard le long des falaises, elle remarqua un feu qui brûlait dans l’obscurité.
« Apparemment nous n’étions pas seuls près du phare de Boel, dit-elle. Quelqu’un a allumé un feu au sommet de la tour.
— Non, c’est trop éloigné pour qu’il s’agisse du vieux phare. On dirait plutôt l’un des hameaux de pêcheurs sur la côte. »
Un frisson d’effroi glaça l’enchanteresse et Roch ne fit pas d’autre commentaire. Tous deux savaient ce que signifiait ce brasier : les renégats boutaient le feu aux villages qui refusaient de leur livrer l’enfant. Ils avaient renoncé à la discrétion et brutalisaient les habitants.
« Hâtons-nous », ordonna la magicienne.
Ils contournèrent les bâtiments jusqu’à arriver devant une porte en chêne décorée de ferrures. Roch y tambourina à trois reprises mais seul le silence lui répondit. Il pesta.
« Hobb ! Par les flammes de Xyron, ouvre cette fichue porte ! On sait que tu es là ! »
Il y eut de l’agitation à l’intérieur et Elraza fut tentée d’utiliser son Œil-de-Var pour observer à travers le mur. Hélas, elle réalisa que l’absence de son Oro’luin la privait de sa double-vue. Son cœur manqua un battement dans sa poitrine. À quel point ses pouvoirs dépendaient-ils de la présence de Cœur-de-Nuit ? Sans son familier, elle se sentait terriblement seule et vulnérable. Elle se reposait tellement sur lui qu’elle ne savait même plus faire la différence entre sa propre magie et celle que sa mère lui avait léguée. Cette pensée l’effraya. Heureusement, le remue-ménage à l’intérieur cessa et une voix rauque et somnolente ne tarda pas à répondre au mercenaire.
« Qui va là ? La forge est fermée à cette heure, allez-vous-en !
— Nous voulons juste vous parler, maître Hobb, répondit Elraza avec applomb. Je vous en prie, nous avons besoin de votre aide ! »
Le bruit d’un lourd verrou que l’on soulève se fit entendre et la porte pivota sur ses gonds. Parut de l’autre côté un homme de la quarantaine au visage joufflu et au crâne chauve dont la silhouette massive occupait tout l’encadrement. Il tenait une arbalète dans ses bras musculeux, mais son faciès se détendit lorsqu’il reconnut le spadassin.
« Nom d’un boursoufleux ! s’écria-t-il alors qu’un large sourire étirait ses traits. Roch An’Keln ! Je ne t’espérais plus, vieux gredin !
— Roch en Salaadem, Hobb !
Le forgeron s’écarta pour les inviter à entrer. Son visage s’éclaira lorsqu’il posa les yeux sur la magicienne.
— Til’Duin en Salaadem, le salua-t-elle en s’inclinant. Loué soit le destin qui a permis notre rencontre.
— Soyez la bienvenue, Elraza Til'Duin. Voilà plusieurs semaines que nous vous attendions. Et désolé pour l’arbalète, ajouta-t-il en la déposant au pied d’un coffre. Vous savez ce que c’est, les brigands et les hommes de l’Esperial sont partout dans la région. »
Elle acquiesça et pénétra dans la pièce à vivre, au centre de laquelle trônait une table en granit. Une lampe à huile brûlait sur le manteau de la cheminée, éclairant des étagères qui exposaient des figurines sculptées en métal. Dans un coin, un luth reposait sur un fauteuil confortable en cuir de cavalin, au pied duquel des petits soldats en terre cuite étaient éparpillés. Les outils du forgeron s’empilaient à une extrémité de la table, tandis qu’un tablier crasseux recouvrait le dossier d’une chaise. Une marmite suspendue dans l'âtre contenait encore un reste de soupe dont le délicat fumet de poisson embaumait l'air. L'atmosphère était intime et chaleureuse. Roch, qui avait visiblement ses habitudes, déboucla son ceinturon et suspendit son épée à une patère. Il ôta sa broigne trempée par la pluie et se rendit près d'un large fût, dont il tira une chope de bière. Il la vida d'un trait et fit claquer sa langue d'un air satisfait, avant de se resservir. Le forgeron ferma la porte derrière l'enchanteresse et la barra d'une lourde traverse en bois de cèdre.
« Ainsi, vous m'attendiez depuis longtemps ? » l'interrogea Elraza avec un sourire pincé.
Ce disant, elle jeta un regard inquisiteur en direction de Roch qui dissimulait mal un rictus d'embarras. Hobb ne semblait pas avoir remarqué le duel silencieux entre ses visiteurs.
« Bien sûr que nous vous attendions ! répondit-il de sa voix grave. Cela fait des mois que nous avons sollicité l'aide de votre Clan ! »
Cette fois, Elraza ne cachait plus son agacement. Elle fusilla Roch du regard et celui-ci parut vouloir disparaître à travers le sol. Malheureusement pour lui, il ne possédait pas d’Œil-de-Var pour se rendre invisible.
« Vous m'avez manipulée, Roch An'Keln ! asséna-t-elle. Depuis le début vous cherchiez à m'amener ici. Notre rencontre aux Trois Couronnes n'était pas le fruit du hasard. Vous étiez à ma recherche. »
Le spadassin soupira et se laissa tomber sur une chaise en grognant. Elraza fulminait, elle détestait ce sentiment d'être la cinquième roue du carrosse. Elle se maudit d'avoir accordé à ce point sa confiance au mercenaire. Depuis combien de temps jouait-il double-jeu dans cette affaire ? Et surtout, quelles étaient ses véritables intentions ?
Son regard se posa sur l'épaisse porte en chêne et le lourd madrier qui la barrait. Avec horreur, elle se rappela que Roch possédait un talisman capable de contrer ses pouvoirs. Oriendo avait raison de se méfier. Elle était tombée dans un piège.
D'un geste vif comme l'éclair, elle dégaina sa rapière et la pointa sur la gorge du mercenaire. Même si son chapeau la privait de sa magie, elle n'était pas sans défense.
Roch leva ses mains en signe de reddition et éclata d'un rire nerveux.
« Holà ! s'exclama-t-il. Du calme, Til'Duin ! Je ne suis pas votre ennemi. Eloignez votre brette avant de m'embrocher et asseyez-vous, je vais tout vous expliquer.
Le forgeron, lui aussi, semblait tomber des nues.
— Qu’est-ce que ça signifie, Roch ? Tu n’as pas prévenu notre invitée des raisons de sa venue ? »
Cette fois, le mercenaire était bel et bien acculé. D’un geste las, il retira son galurin et se massa les paupières. L’enchanteresse demeura impassible et le défia du regard. L'homme poussa un nouveau soupir et commença ses explications.
« Vous avez raison, dit-il. Je n’ai pas été totalement honnête avec vous depuis notre rencontre. Mais je devais d’abord m’assurer que vous étiez bien la personne que j’attendais. L’arrivée des renégats dans la région a éveillé ma vigilance. Vous auriez très bien pu être une mage de l’Esperial ou l’un de ces sinistres cavaliers.
Elraza opina en se mordant la lèvre. Elle s’était tellement méfiée du mercenaire qu’elle n’avait pas songé un seul instant que ce sentiment pouvait être réciproque.
— Quand vous avez sauvé les clients de l’auberge, reprit-il, j’ai compris que vous étiez la véritable Elraza Til’Duin. Mais je ne pouvais pas briser ma couverture alors que les cavaliers étaient si proches. Ils ont des espions partout dans la région. De plus, votre ami Oriendo a quitté les Sildaros depuis longtemps. J’ignorais s'il était digne de confiance.
Le forgeron se racla la gorge pour l’interrompre.
— Peut-être que Til’Duin comprendra mieux ton histoire si tu commences par lui expliquer les détails de ta mission, suggéra-t-il.
— Tu as raison, Hobb. »
Roch soupira et prit une longue gorgée de bière avant de reposer sa chope sur la table.
« Il y a deux ans environ, j’ai reçu une missive de Galar Im’Radiel. Il cherchait un enfant doté d’une forte prédisposition à la magie. Il m’a demandé de parcourir la Sangrénie de Ghern et de m’avertir si je parvenais à le trouver.
— Vous connaissez maître Galar ? » s’exclama Elraza, stupéfaite.
Le spadassin sourit.
— Bien sûr, je le connais depuis des années. Comment croyez-vous que le Clan recrute ses enchanteurs ? Nous sommes des dizaines à voyager à travers le monde et à prévenir le vieux Grisécaille quand nous rencontrons un candidat potentiel.
La magicienne sentit un immense soulagement l'envahir.
— Vous êtes l’un des veilleurs du Clan. Les yeux et les oreilles de notre maître sur les quatre continents. C’est pour cela que vous pouvez voir la Shâat.
— Me voilà démasqué, ricana le mercenaire. Nous travaillons effectivement pour le même maître, vous et moi. La différence, c’est que vous pratiquez la magie alors que je me contente d’observer et de transmettre des messages. »
Elraza rengaina sa rapière. Elle se sentit confuse de l’avoir menacé et, pour dissimuler sa gêne, vint s’asseoir à table. Au même moment, des pas précipités descendirent les escaliers et un jeune garçon à l’air endormi déboula dans la pièce. Il pouvait avoir une douzaine d’années, treize au maximum. L’enchanteresse le trouva solidement bâti en dépit de son jeune âge et de sa courte taille. Sa silhouette musclée et ses épaules larges témoignaient de l’aide qu’il apportait à son père pour faire fonctionner la forge. Il portait un pantalon en laine de bonne facture et une épaisse chemise de lin. Lorsqu’il entrevit le mercenaire, son visage s’éclaira d’un sourire radieux.
« Oncle Roch ! S’écria-t-il en se jetant dans ses bras.
— Roch en Salaadem, Day ! le salua celui-ci d’un air joyeux. Qu'est-ce que tu as grandi depuis l'an dernier ! Tu pourras bientôt manier l'épée aussi aisément que moi !
Le spadassin ébouriffa ses cheveux bruns d'un geste affectueux.
— Ne vas pas mettre de mauvaises idées dans la tête de mon fils ! s'exclama le forgeron. J'ai l'intention d'en faire un artisan, surtout pas un combattant ! »
Mais lui aussi souriait en dépit de sa remontrance.
Le cœur d'Elraza se serra devant ces retrouvailles touchantes. Le jeune Day lui rappelait beaucoup Griver, le garçon d'écurie des Trois Couronnes — la même carrure précoce, cette façon de tenir ses épaules légèrement en avant, comme quelqu'un qui porte un poids invisible. Elle avait déjà vu cette posture quelque part, sans pouvoir dire sur qui. Mais surtout, il évoquait chez elle un souvenir plus douloureux qu'elle avait tenté d'enfouir pendant de longues années. Celui de son fils Asfael, qu'Oriendo lui avait donné. Elle se remémora la joie de son compagnon lorsqu'elle lui annonça qu'elle attendait un enfant. Puis la douleur infinie du deuil quand la fièvre putrescane l’emporta la veille de ses cinq ans. Après ce drame, Oriendo quitta définitivement les Sildaros et Elraza supplia Galar de l'envoyer en mission de l'autre côté de l'océan. Dévastée par le chagrin, elle commit alors un geste irréparable : celui d'utiliser sa magie pour s'assurer qu'elle n'aurait plus jamais d'enfant.
Secouée par la violence de ce souvenir, Elraza vacilla et prit appui sur le dossier d'une chaise. Roch perçut son malaise et lui demanda aussitôt d'une voix inquiète :
« Des nouvelles de Cirin'Del ? Avez-vous senti quelque-chose d'inhabituel dans sa chevalière ?
— Non, dit-elle en essayant de contenir ses larmes. Ce n'est rien. Oriendo n'a pas ouvert de portail, nous avons encore un peu de temps. »
Le spadassin acquiesça mais laissa traîner sur elle un regard songeur. À la mention d’Oriendo, Day se tourna vers l'enchanteresse.
« Vous connaissez l’aubergiste des Trois Couronnes ? Il venait souvent nous voir, avant. Il restait des heures à la forge avec mon père, il lui donnait des conseils. Parfois, il me posait des questions sur l’école, sur mes amis. Papa dit qu’il est juste curieux, mais moi, je trouvais toujours qu’il me regardait d’une drôle de façon. »
Puis, il examina sa houppelande, ses longs cheveux dorés et ses incroyables yeux vairons. Lorsqu’il aperçut la bague à son annulaire, ses yeux s’écarquillèrent, et il s’exclama avec enthousiasme :
« Alors c'est vous, la célèbre Sildaros ! D'après mon père, vous êtes la magicienne la plus puissante du monde ! »
Elraza sourit, touchée par la spontanéité du jeune garçon. Elle fut tentée de répondre qu'elle tenait ses pouvoirs de sa mère, que la rumeur populaire exagérait sa réputation et qu'elle se savait incapable de vaincre les renégats qui terrorisaient la région. Mais l'innocence de Day l'en dissuada. Après tout, à quoi bon insuffler la peur dans le coeur de cet enfant ?
« Til'Duin en Salaadem, dit-elle de sa voix douce. Je suis enchantée de faire ta connaissance. »
L'admiration qu'elle lut dans le regard du gamin la destabilisa. Une douleur sourde naquit dans ses entrailles. Day ressemblait tellement à Asfael ! Sans pouvoir l'expliquer, Elraza se sentit profondément liée au fils du forgeron. Pourtant, il n'éveillait chez elle que des regrets et une tristesse incommensurable. Pour cacher son trouble, elle invita Roch à reprendre le fil de son récit.
« Bien. Je disais donc que Galar m'a demandé de trouver un enfant doté d'une sensibilité inhabituelle à la Shâat. Longtemps j'ai écumé les routes en vain, sans la moindre piste. Au printemps de l'année dernière, j'ai appris que je n'étais plus le seul à sa recherche. Les renégats connaissaient son existence. J'ai aussitôt prévenu Galar du danger et il m'a chargé d'une nouvelle mission : aller à la rencontre des cavaliers, gagner leur confiance et le tenir informé de leurs agissements. J'ai donc fait courir la rumeur que j'étais un chasseur de mages itinérant.
— Et ils ont marché ?
— Oui. Quelques semaines plus tard, ils sont venus me voir. Ils ont commencé par me tester, puis ils m’ont confié la même mission que notre maître : localiser l’Enfant de Shâat. »
Day, qui s’était glissé sur le banc à côté de son père, releva la tête.
« C’est drôlement risqué, ça.
— Je n’ai pas arrêté de le prévenir, mais ton oncle Roch est une vraie tête de pioche ! » intervint le forgeron de sa voix bourrue.
Le mercenaire laissa échapper un rire nerveux.
« Dans la vie, il faut savoir prendre des risques, dit-il d’un ton qui se voulait léger. En l’occurrence, celui-ci a payé. »
Il vida d’un trait le reste de sa chope et s’essuya avec sa manche.
« J’ai finalement découvert Liam ici en venant rendre visite à mon vieil ami Hobb, reprit-il. C’est Day qui nous a présentés. J'ai très vite soupçonné que le garçon avait des pouvoirs, alors je me suis installé dans la région pour le garder à l'œil. Ce que j'ignorais, c'est qu'il posséderait un don aussi puissant. Je pensais être en mission pour repérer un futur enchanteur comme les autres.
— Je suppose que Galar ne voulait pas alerter trop de gens sur la véritable nature de l’Enfant de Shâat.
— C'est probable. Mais j'ai commis une erreur en m'installant ici. Les renégats ont appris que j'avais cessé de vadrouiller. Pour les éloigner de l'enfant, j'ai prétendu être malade et j’ai accepté de les accompagner en Vearn dès que je serais sur pied.
— C'est vous qui avez informé Galar qu’ils s’y trouvaient ! s’exclama Elraza, comprenant soudain. C’est pour cela qu’il a envoyé Mæve et Silas Cornefer là-bas, l’été dernier.
— Oui. Notre maître a profité de cette occasion pour leur tendre un piège. »
Le mercenaire s’arrêta. Quelque chose dans son expression se ferma. Son regard se fit plus dur et ses doigts se crispèrent autour de sa chope.
« Les choses ont très mal tourné, dit-il. J’imagine que vous l’avez su. Mæve a mystérieusement disparu. Quant à Silas... il est devenu fou de rage. Il les a affrontés seul. Les hommes de l'Esperial l'ont capturé et mis à mort. »
Un silence pesant traversa la pièce. Hobb ferma les yeux un bref instant, comme pour se recueillir. Elraza, elle, ne parvenait pas à décrocher son regard de Roch. Elle l’observait, fascinée. Toutes les mauvaises nouvelles reçues par le Clan prenaient une autre dimension. Elle n’imaginait pas que la situation puisse être aussi grave.
« Ils vous ont laissé partir après ça ? s’étonna-t-elle.
— L’affrontement avec Cornefer les a forcés à faire profil bas. Ils m’ont ordonné de continuer à chercher l’Enfant de Shâat. »
Il haussa les épaules.
« J’ai passé l’hiver dans le nord et une bonne partie du printemps à la capitale. Hobb m’envoyait régulièrement des nouvelles.
— Mais pourquoi maître Galar n’a pas placé l’enfant sous sa protection ?
— La mort de Silas nous a trop affaiblis. En votre absence, il était le dernier enchanteur du Clan à posséder un Oro’luin. Galar ne pouvait plus se permettre d’approcher Tord-la-Falaise, il craignait de révéler la position de Liam. Alors on a opté pour une surveillance discrète. »
Elraza acquiesça, comprenant enfin à quel point son retour changeait la donne. Coeur-de-Nuit, qui possédait un fragment des pouvoirs de Lilybeth, était le plus puissant de tous les Oro'luins. Par réflexe, elle essaya d'effleurer l'esprit de son familier. Là où d'ordinaire elle trouvait sa présence chaude et rassurante, elle ne rencontra qu'un vide glacial et effrayant. Pour ne pas céder à la panique, elle s’efforça de compléter elle-même le récit du mercenaire.
« En apprenant la mort de Silas, maître Galar m’a aussitôt demandé de rentrer, dit-elle. Hélas, j’étais en mission de l’autre côté de l’océan. Vous êtes revenu dans la région pour m’attendre, et c’est là que vous avez assisté à la chute de Liam et à l’éveil de son pouvoir. »
Elle marqua une pause. Les rouages de cette histoire s’assemblaient dans son esprit, pièce après pièce.
« J’étais là aussi, intervint Day d’une voix timide. Je me souviens quand Liam est tombé de la falaise. Ce jour-là, j’ai entendu quelque chose de bizarre. Comme une voix qui chantait très loin dans ma tête. Ça a duré juste une seconde. »
Elraza lui sourit.
« C’est normal. Quand un Enfant de Shâat s'éveille, les enchanteurs dans les environs perçoivent l'écho de sa magie. Cette mélopée grave et puissante, que l'on dit être le chant des Grands Dragons. Tu étais juste à côté de Liam ce jour-là. Tu as dû le ressentir, même si tu n’as pas de pouvoirs. »
Day hocha la tête, satisfait de l'explication. Elraza se tourna vers Roch et reprit.
« Pour les renégats, cet appel a résonné comme un coup de tonnerre. Ils se sont précipités vers Vitarive, mais je n’étais pas encore là. Vous aviez désespérément besoin d’aide pour protéger Liam jusqu’à mon retour. »
Elle sonda le mercenaire, cherchant l’assentiment sur son visage. Roch ne lui adressa pour toute réponse qu’un sourire énigmatique. Portée par le fil de ses déductions, Elraza continua.
« C’est là que vous avez pensé à Oriendo. Un ancien maître Sildaros, un enchanteur à la retraite qui chassait des mages noirs quand il travaillait pour le Clan. J’ignore comment vous avez découvert que Cirin’Del le paria et l’aubergiste des Trois Couronnes ne faisaient qu’un, mais je crois deviner la réaction de Galar quand vous lui avez soumis votre idée. Il vous a interdit de le contacter, car il ne lui faisait plus confiance. »
Cette fois, le spadassin ne souriait plus. Ses yeux plongèrent au fond de sa chope et il s’agitait nerveusement sur sa chaise. Hobb, qui avait suivi le raisonnement d’Elraza, finit lui aussi par comprendre.
« Foudre de Ran ! s’exclama-t-il. Roch, dis-moi que tu n’as pas fait ça ? »
Le mercenaire poussa un profond soupir. Il observa Day et son vieil ami d’un air contrit, évitant soigneusement le regard de l’enchanteresse.
« Je n’avais pas le choix, grogna-t-il. Il fallait que j’implique Cirin’Del sans désobéir à notre maître. C’était la seule solution. »
Elraza sentit sa magie réagir à sa colère. Serrant les dents pour se contrôler, elle lâcha dans un filet de voix rauque :
« Vous êtes responsable de la destruction de son auberge, Roch. Vous avez menti aux cavaliers pour les convaincre qu’il protégeait l’enfant, alors qu’il ignorait tout de cette histoire. C’est pour cette raison que vous portiez votre armure hier soir. Vous saviez que les Trois Couronnes seraient attaquées. »
Elle se tut et, plantant ses yeux vairons dans ceux du mercenaire, conclut d’un ton implacable :
« À cause de vous, Oriendo a tout perdu. »
Personne ne répondit. Hobb regarda son ami sans rien dire, ses gros sourcils frémissant d’indignation. Roch semblait à deux doigts de disparaître sous la table. La flamme de la lampe à huile trembla sous un imperceptible courant d’air, projetant des ombres tranchantes sur ses joues râpeuses.
Ce fut Day qui brisa le silence.
« Il y a quelque chose que j’ai du mal à comprendre, dit-il.
— Oui, mon garçon ?
— Selon vous, Oriendo ignorait la situation. Donc il n’était pas au courant que Liam a des pouvoirs magiques ?
— Non, confirma Elraza. C’est moi qui lui ai donné cette information.
— Pourtant, tout à l’heure, vous m’avez dit que tous les enchanteurs entendent le chant des dragons quand un Enfant de Shâat s’éveille. »
Elraza se figea brusquement et le dévisagea, interdite. Day avait raison. Les pouvoirs de Liam étaient apparus à la fin de l’été, trois semaines auparavant. Oriendo aurait dû être au courant.
Non.
Un doute insidieux, cruel et épouvantable se glissa dans son esprit. Il aurait dû être au courant. Il ne pouvait pas ignorer l’existence de cet enfant.
Oriendo lui avait menti.
« Et puis, reprit Day avec insistance, vous ne trouvez pas ça bizarre que comme par hasard, il soit venu vivre à Vitarive ? »
Elraza blêmit, son cœur manqua un battement dans sa poitrine et ses jambes se firent flageolantes.
Galar ne lui faisait plus confiance.
Elle repensa au calme d’Oriendo quand elle lui annonçait la disparition de Mæve, qui fut son apprentie. La mort de Cornefer, qui était son ami. Le vieux Sildaros avait à peine tressailli. Comme s’il était déjà au courant.
Non. Non, non, non.
Ce n’était pas possible ! Pas lui, pas Oriendo ! C’était son partenaire, l’amour de sa vie ! Elle lui faisait confiance !
Et pourtant.
Tant de questions se bousculaient dans sa tête, à présent. Dans la forêt, le renégat avait étudié sa chevalière et confirmé qu'il s'agissait bien de la sienne. Mais comment pouvait-il le savoir, s’ils ne s’étaient jamais rencontrés ? Comment Oriendo pouvait-il ignorer qui était Roch, alors que tous les gardes de Vitarive semblaient le connaître ? Et pourquoi avait-il autant insisté pour qu’Elraza se méfie du mercenaire ?
Ça n’avait pas de sens. Elle se trompait forcément, il fallait qu’elle se trompe. Oriendo n’avait aucun intérêt à les trahir. S’il voulait l’Enfant de Shâat, il aurait pu l’enlever depuis longtemps.
Non.
Il ne voulait pas seulement l’enfant.
Elraza hurla, hurla de toutes ses forces et s’effondra. Hobb et le mercenaire se précipitèrent pour la soutenir mais elle ne s’en aperçut même pas. Un vide affreux s’était ouvert en elle, une faille béante, plus sombre et plus terrible que tous ses pires cauchemars réunis.
« C’est lui, s’écria-t-elle en tremblant. C’était lui depuis le début. Oriendo est un renégat, il nous a tous trahis.»
Elle se tut, comme incapable de faire face à l’ignoble vérité. Incapable de réaliser ce qu’il lui avait pris. Puis, d’une voix déchirante et emplie de désespoir, elle ajouta :
« Il m’a volé mon Oro’luin. »