side_navigation keyboard_arrow_up

XIII

visibility 0
article 1,2k

Le château de l'épervier, 22 juin 1895

Je n'ai pas pu continuer d'écrire hier. Tout ce qui s'est passé entre temps m'a retourné l'esprit. Maintenant plus apaisé, je vais enfin pouvoir reprendre mon récit où je l'ai laissé et coucher sur le papier toutes les merveilles dont j'ai été témoin.

*

Une brume recouvre les lieux d'un manteau de mystère. Une à une, les ruines apparaissent, laissant entrevoir les vestiges de hauts remparts. Le milan royal disparaît dans les nuages, puis refait surface en virevoltant au sommet d'une tour couronnée de lierre.

Je passe sous une herse pour le rejoindre. Là, je découvre une cour délabrée où réside un donjon serti de meurtrières et de fenêtres dépourvues de vitraux. Voilà longtemps que nulle vie n'est venue ici.

Le milan royal se pose sur le rebord d'une lucarne. Son regard balaie le château avant de pousser un cri qui résonne à travers les pierres. Une symphonie de chant lui répond. D'où viennent-ils ? Je tourne sur moi-même, à l'affût du moindre mouvement.

Hiboux, aigles, vautours, corneilles. Impossible de tous les compter. Leurs mille yeux me scrutent, menaçants.

Au fil du temps, le château s'est transformé en volière naturelle.

Pourquoi suis-je l'objet de leurs regards hostiles ? Non., il ne s'agit pas de m'effrayer, mais de m'avertir.

Derrière moi, je sens une présence, même si elle fait tout pour se dissimuler. Mes mâchoires se crispent.

George Lazard m'a pisté jusqu'ici.

Je cours me cacher derrière une tourelle. Le journaliste, pas assez rapide, commence à me chercher dans toute l’enceinte. Je me déplace à chacun de ses pas, le tenant à distance.

« Vous ne pourrez pas vous cacher éternellement, monsieur Vaillancourt ! »

Il a raison. Soit je quitte cet endroit et renonce à ma quête, soit je trouve le moyen d'entrer dans le donjon.

Hors de question de renoncer.

Impossible de pénétrer dans la fortification autrement que par la porte d'entrée. Tout en évitant la présence de George, j'inspecte les lieux. Aucun accès. Pourquoi ? Nul architecte, vivant ou mort, ne construirait un bâtiment sans ouverture !

Un frisson me parcourt l'échine. C'est difficile à expliquer. Mon corps répond au murmure qui s'élève faiblement dans l'air.

En Arménie tu iras, un château riche et somptueux tu trouveras, et l'épervier fougueux tu garderas.

Je jette un coup d’œil vers mon traqueur. Il marche toujours à pas de loup, à l’affût du moindre mouvement qui pourrait me trahir, nullement perturbé par les mots qui m'ont fait frémir.

Je suis le seul à les entendre.

Un cri familier. Je lève la tête vers une tour à demi détruite. À son sommet, je reconnais l’épervier. Il plonge dans ma direction. Je me recroqueville, mais il se contente de me contourner et de pénétrer dans le donjon par une grande porte en bois massive, restée entrouverte. Par quel enchantement est-elle apparue ? Je suis pourtant certain qu'elle ne s'y trouvait pas auparavant !

Caché derrière un mur, je vois George passer juste devant, agissant toujours comme si elle n'existait pas.

Pas de doute. Comme l'épervier, je suis le seul à la voir.

Mais comment la franchir sans attirer son attention ? Une diversion ? Si je lançais un caillou de l’autre côté, par exemple ?

Pas eu le temps de mettre mon plan à exécution. Notre partie de cache-cache finit par lasser les oiseaux. Les corbeaux, à bout de patience, fondent sur le reporter qui se rétracte pour protéger son visage.

C’est le moment ou jamais !

Je cours vers l'entrée, franchis le seuil et referme la porte derrière moi.

Le bois se fond dans la pierre juste après mon passage. Encore un sortilège. Je bondis en arrière face à cette nouvelle merveille. Me voilà prisonnier du donjon, isolé du monde extérieur. Pourrais-je en ressortir un jour, ou mourrais-je dans son enceinte ? Ma gorge se noue.

Non, il ne faut pas paniquer. Se concentrer sur l'essentiel.

Ici, George Lazard ne peut plus m’atteindre.

Je regarde tout autour de moi. Je m’attends à découvrir l’intérieur d’un château en ruines ordinaires : de l'humidité, des toiles d'araignée dans chaque recoin, peut-être des meubles en bois à l'agonie. Mais sous mes yeux, les murs se reconstruisent, des fresques se dessinent, des tentures se tissent et une longue table de convive se redresse. Enfin, le foyer de la cheminée s'embrase. La touche finale d'une métamorphose d'envergure.

En un instant, les lieux ont retrouvé leur grandeur d'autrefois.

Était-ce un rêve ? Une hallucination ? Rien ne semble l'indiquer. Il ne me reste donc qu'à admettre cette nouvelle réalité jusqu'alors inconnue des Hommes.

La magie existe par-delà les portes qui nous appellent.

L'Épervier se pose sur un perchoir luxueux spécialement fait pour lui. Un blason y est suspendu. Divisé en trois parties, il représente à sa gauche un lion rouge, les griffes sorties, une couronne sur la tête, sur un fond doré. À droite, le même lion, cette fois sur un fond blanc rayé bleu. Au centre, une croix potencée en or sur un fond blanc.

À quelle famille appartiennent ces armoiries ?

Il me faudra le dessiner pour le garder en mémoire. Si je parviens à sortir d'ici, peut-être qu'Anne sera capable de m'en dire davantage.

Une odeur alléchante me rappelle à ma faim. Quand je tourne la tête vers la grande table, je constate qu'elle s'est garnie de victuaille à n'en plus finir. Un véritable banquet ! Sans me faire prier, je me précipite pour engloutir les cuisses de poulet, les légumes vapeur et les œufs pochés. Le goût de la peau grillée sous ma dent m'enveloppe d'un profond réconfort. Des moments rares lors d'une expédition.

Une fois repu, mes paupières s'alourdissent. Que donnerais-je pour quelques heures de repos ! Rien ne m'en empêche, après tout. Puis je croise les yeux vairons de l'épervier. Il me scrute avec une telle fourberie que je me redresse, alerte. Me voir céder au sommeil, voilà son plus grand désir.

Non, il ne faut pas dormir.

Tous les chevaliers qui parviendront à garder l'épervier la surveille et la veille du vingt-quatre juin pourront réaliser un souhait matériel, hormis l'amour et le corps de la fée. Voilà ce que dit le manuscrit à propos de l'épreuve de l'épervier.

J'ignore où se trouve la fée Mélior, ni si elle existe vraiment.

Mais l'épreuve, elle, vient bien de débuter.

Luttant contre les bras de Morphée, je quitte la table et marche pour rester éveillé. Je m'approche d'une tenture. Attiré par un courant d'air frais qu'elle semble dissimuler, je la soulève et y découvre un passage donnant sur un escalier en colimaçon. Qu’y a-t-il à l'étage ? Explorer ce château m'aiderait sans doute à lutter contre le sommeil.

Mais avant, prenons le temps d'écrire tout ce qui vient de se produire.

L'Épervier, intrigué par mon activité, est venu se percher sur l'une des chaises de la grande table. Pour autant, je ne me laisse pas distraire. Au vu de ce qu'il vient de tenter avec la nourriture, je ne peux pas lui faire confiance. Désormais, il n'est plus le guide de mon voyage, mais bien la créature hostile qui a tenté de me lacérer le visage, la nuit de notre première rencontre.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.