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Maintenant, le Soleil se lève sur les montagnes du Zanguezour. La lumière peine à me rejoindre, car seules les meurtrières lui permettent de s'infiltrer dans cette grande salle.
Avec l'aube vient toujours l'heure de reprendre la route. Alors aujourd'hui, je compte bien emprunter l'escalier en colimaçon pour voir où il mène. L'épervier s'en doute : me voilà à peine levé qu'il s'envole vers une fenêtre étroite.
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De retour dans la salle à manger pour déguster quelques pommes de terre. Juste ce qu'il faut pour me revigorer, sans m'appeler au sommeil. Je ne peux pas m'empêcher de penser à ce qu'il se trouve là-haut.
Il me faut l'écrire pour ne pas oublier.
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Au sommet de l'escalier, j'entre dans une immense galerie de portraits. L'épervier m'y attend, perché sur le rebord d'une fenêtre plus large. La lumière pénètre plus facilement ici qu'à travers le vitrail d'une église.
Les dalles de pierre font écho sous mes pas. Une musique qui brise un silence installé depuis des siècles. Dès mon entrée, les portraits qui s'alignent sur le mur ouest attirent mon regard. Il y en a des milliers, de toutes tailles et de toutes formes. Tous sont accompagnés d'un écriteau. Je m'approche de l'un d'eux, gravé sur bois. Il représente un chevalier portant la croix rouge sur une tunique blanche, emblème des templiers. Au-dessus, on peut lire l'indication suivante :
Ce chevalier a réussi l'épreuve de l'Épervier. Il est reparti en réalisant son souhait : obtenir une épée digne de défendre le Seigneur.
Plusieurs portraits présentent des écriteaux similaires. Seule la récompense obtenue les distingue les uns des autres. Au fil du temps, les désirs évoluent, passant des chevaliers qui réclament des biens pour leurs souverains aux aventuriers et mercenaires qui demandent une récompense pour leurs propres comptes.
En tout cas, avec ces portraits, difficile de réfuter l’existence de la fée. À quoi ressemble-t-elle ? J'imagine qu'elle doit être d'une grande beauté pour avoir attiré autant d'hommes dans ce château. L'un d'eux, il me semble, n'a d'ailleurs pas résisté à lui demander sa main malgré l'interdit. Un vœu qui a renversé toute la dynastie des Lusignan, d'après Anne.
Et moi ? Que demander si je réussis ? Des portulans ou des atlas inestimables ? Un trésor de grande valeur pour ne plus voyager pour le compte de quelqu'un d'autre ?
En progressant parmi les portraits, je me résigne. Mieux vaut ne pas aller trop vite. Le portrait le plus récent date en effet de la fin du quinzième siècle. Aucun autre chevalier ou aventurier n'avait mis les pieds ici depuis près de cinq cents ans. Il n'y a peut-être plus personne depuis longtemps.
Dans le doute, je m'aperçois alors que certains portraits sont différents. Les couleurs, plus ternes, montrent des chevaliers aux regards inquiets, voire effrayés, mais dans tous les cas trop vivants pour une simple peinture. Je me penche sur l'un d'eux pour lire l'écriteau :
Ce chevalier a échoué à l'épreuve de l'Épervier. Il demeure à présent dans ce portrait.
À ce moment précis, les yeux du chevalier tressaillent. Je bondis en arrière, le cœur haletant. Alors voilà comment tout cela peut se terminer.
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L'Épervier a repris sa place sur son perchoir. Ses yeux jaunes et noirs ne me quittent pas tandis que j'écris, guettant le moindre signe de fatigue de ma part.
Non, je ne céderais pas.
Ma vie en dépend.
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Il est tard, à présent, mais je ne peux pas m'empêcher de retourner à l'étage. Au fond de la galerie, une porte vient d'apparaître. Elle s'ouvre sur un long corridor qui ne dessert que des chambres. Décidément, ce château est le repère de mes tentations !
Rien de nouveau avec cette nouvelle exploration. Alors je reviens dans la galerie et m'assois sur le rebord d'une fenêtre, juste en face de l'épervier. Je laisse l'air frais de la nuit me revigorer. Nul besoin d'un miroir pour imaginer les cernes qui s'étirent en dessous de mes yeux.
« Tu as l'air d'être drôlement seul, ici. » dis-je à l'oiseau après l'avoir observé un long moment.
Il penche la tête sur le côté, incapable de comprendre où je veux en venir. Je ne sais pas trop ce qui m'a pris, à vrai dire. Après tout, le plus seul d'entre nous deux, c'est moi.
Mais le rapace, toujours curieux, semble désireux d'autres paroles.
« Moi aussi, parfois, ai-je alors continué. D'ailleurs, être ici me rappelle un peu mon premier voyage fait en solitaire. J'avais à peine vingt ans. J'ai traversé des chaînes de montagnes qui ressemblaient beaucoup à celle que nous voyons ici. Les mêmes étoiles, les mêmes reflets bleus sur les sommets... »
« ...Oh ! Tu as vu ? Une étoile filante. Non... Une pluie tout entière ! Je n'en avais pas vu de pareil depuis mon expédition au Népal. »
« Je sais que nous nous méfions beaucoup l'un de l'autre, mais toi et moi, nous avons malgré tout un point en commun : le ciel est le seul toit sous lequel nous acceptons de vivre. Peu importe où je vais, il me rassure. Je connais ses constellations par cœur. Peut-être es-tu capable de les reconnaître, toi aussi ? »
L'épervier se nettoie les plumes, nullement intéressé par mes propos. Que pouvais-je attendre d'autre ? Nous ne partageons pas le même langage.
Du moins, c'est ce que je pensais jusqu'à maintenant.
Il se redresse jusqu'à lever son bec en direction de mon visage. Un sautillement après l'autre, il s'approche de moi, quittant son extrémité du rebord de la fenêtre pour le mien. Il s'arrête à quelques centimètres de moi, puis hésite. Ses yeux vairons croisent les miens. Son regard n'a plus rien à voir avec celui qu'il m'avait lancé lors de mon premier repas. La fourberie laisse place à la curiosité dans le reflet de ses prunelles. Il finit par déployer ses ailes pour se poser sur mon genou. Jamais je n'ai été aussi proche de lui. Toute hostilité semble avoir disparu.
Mon index caresse la tête de l'oiseau avec précaution. Il ferme les yeux en signe d'apaisement. Nous restons un moment à nous dévisager après ça, chacun cherchant à connaître le fond de la pensée de l'autre.
Lassé, il finit par s'envoler dans la nuit.
Allait-il revenir ? Après tout, l'épreuve consiste à le surveiller. Qu'arriverait-il si je le perdais de vue, même si je ne succombais pas au sommeil ?
Je me penche vers le vide pour jeter un coup d’œil au-dessus de ma tête. L'épervier s'est posé sur le rebord d'une autre fenêtre, la première d'une tour adjacente au donjon. Comment y accéder ? Aucune ouverture ne semble y mener.
Soudain, j'entends des pierres bouger dans la galerie. Un escalier apparaît au fond de la pièce, là où se trouvait au départ le couloir menant à des chambres.
Je me frotte les yeux.
Non, il ne s'agit pas d'un rêve.
Le château de l'épervier, 23 juin 1895
L'épreuve touche à sa fin. Je n'ai pas encore eu le temps d'écrire depuis l'apparition du nouvel escalier dans la salle des portraits. Mais pour expliquer ce que je m'apprête à faire, il me faut d'abord revenir sur les circonstances qui m'ont donné le courage de franchir le pas.
*
Je débouche dans une grande salle circulaire, traversé par un courant d'air frais. L'Épervier est là, perché en haut d'une armoire. Comme lui, j'étudie la pièce dans son ensemble.
De grandes fresques recouvrent les murs.
Sur le premier, je reconnais les trois fées évoquées dans le manuscrit de Paris : Mélusine, Mélior et Palestine. La peinture raconte comment chacune a été maudite par leur mère. On y voit Mélusine se transformer en serpent, Palestine garder le trésor de son père dans une caverne, puis Mélior en compagnie de son épervier. Pourquoi sa représentation n'a-t-elle rien à voir avec celle du parchemin ? Dépourvue des fioritures des enluminures, elle apparaît comme une jeune femme à la beauté simple, même si ses yeux hagards traduisent clairement le fardeau de sa malédiction.
Je m'oriente vers les autres murs. On y revoit la fée à plusieurs reprises, entourée d'oiseau au sein de son château, puis en enchanteresse devant les chevaliers ayant réussi l'épreuve. Tout ça, le manuscrit de Paris ne le raconte pas. Dans le manuscrit de la Matenadaran, peut-être.
Le dernier mur, quant à lui, s'attarde sur une scène plus sombre : on y voit la dame de l'Épervier exprimant son courroux face à un chevalier aux armoiries identiques à celles de la grande salle. Sur la dernière vignette, on voit le chevalier sortir sur un champ de bataille où guerriers et chevaux périssent sous l'inquisition des montagnes du Zanguezour. Face à ce tableau, comment ne pas se laisser emporter par une vague de tristesse ?
Quand je reviens en arrière, mon sang se glace. Cette colère sur le visage de la fée, je l'ai déjà provoquée. Elle me rappelle l’expression enragée de mon guide lors de ma dernière expédition. Elle me ramène à un profond sentiment de culpabilité. Elle fait surgir en moi le souvenir que je n'ai cessé de refouler depuis l'Égypte.
Un visage, puis un mot.
Cassim.
Le fou aux oiseaux.
Mon cœur se serre, puis fait couler une larme . Je me laisse glisser vers le sol, le dos contre la fresque.
La catastrophe me revient et déferle sur moi à la vitesse d'une tempête de sable en plein désert. Le Soleil sur ma nuque, l’écoulement du Nil, le cri des oiseaux, le regard inquisiteur de l’ibis sacré dans sa cage et la rage de Cassim, figée sur son visage… Tout m’est revenu comme une mauvaise série de photographies. Des images floues, mais des sensations bien perceptibles.
Inquiet, l'épervier me rejoint et se pose de nouveau sur mes genoux. Son air interrogateur me ramène à la raison. Il est temps d'avoir le courage de faire face à mes responsabilités.
Voilà longtemps que je garde tous ces tourments en moi. Trop longtemps. Maintenant, il faut parler, coûte que coûte, peu importe que l’épervier soit le seul à les entendre. Seuls les mots peuvent me libérer de ce fardeau.
« Lors de mon dernier voyage en Égypte, je devais ramener plusieurs ossements et cadavres d’animaux à l’Académie des sciences. Dans le contrat, on me demandait de ramener en priorité un ibis sacré – vivant, de préférence – afin qu’il puisse être étudié. Seulement, personne n’avait vu cet oiseau dans ce pays depuis 1850. La faute au nombre de momifications dont ils ont fait l’objet, sans doute. J’ai remonté le Nil jusqu’à sa source, à la frontière de l’état mahdiste. Pas un signe de l’oiseau. Il ne me restait que quelques jours avant de reprendre le chemin du retour. Devais-je renoncer ? Je m'y préparais, jusqu'à ce que je rencontre Cassim…»
Et je poursuis mon récit, sans m'arrêter. Les mots sortent de ma bouche au rythme du courant agité lancinant du Nil. L'épervier, attentif, ne bronche pas une seule fois.
Mon récit se termine en cri et en sanglot. Surpris, le rapace retourne se réfugier en haut de l'armoire. Je me recroqueville, ma tête contre mes genoux, le temps d'évacuer mon affliction.
Quand mes larmes cessent, je m'allonge pour m'imprégner du silence. Peu à peu, les pierres glaciales me transforment en gisant. Gelé je sens soudain une source de chaleur envahir les pieds, les jambes, puis le torse.
Dehors, le soleil se lève.
Alors un nouveau sentiment remplace mon accablement.
Non. Pas un sentiment.
Une résolution.
Je me redresse, m'assois contre le mur et ouvre mon carnet. Comme convenu, je termine d'écrire les derniers événements. Puis je tourne les pages pour revenir quelques mois en arrière. Là, trois pages vierges. Les trois jours de mon voyage en Égypte où je n'ai pas pu me résoudre à écrire l'indicible.
Il est temps de mettre fin à ce silence.
Faisons preuve de courage.
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