Quelque part dans les montagnes du Zanguezour, 20 juin 1895
J'écris à la lumière de mon feu de camp, mais je n'arrive pas à me débarrasser de mes frissons. Ici, l'humidité rafraîchit la nuit et les arbres, comme si l'été n'existait pas.
Je suis perdu, je le sens. Combien de kilomètres ai-je parcourus depuis le monastère ? Impossible de le savoir tant la forêt est dense et les montagnes imposantes. Seuls la Lune et les oiseaux nocturnes me tiennent compagnie.
Ah ! Ces fichus volatiles.... Je les ai guettés toute la journée. Jamais je ne les aurais cru capables de me faire subir un tel périple.
Le temps est venu de le raconter.
*
Le soleil vient à peine de se lever et les moines dorment toujours quand je quitte ma chambre. Le parquet du couloir craque sous mes pas, mais les ronflements qui proviennent des portes me rassurent.
Une fois dehors, je passe aux écuries pour dire au revoir à mon cheval. D'après Barsam, il ne pourra pas m'accompagner tant les sentiers de la vallée sont étroits. Je fais ensuite un détour vers la cuisine, fourre les vivres nécessaires à mon voyage dans mon sac pour tenir trois jours. Prions pour que le gibier soit foisonnant dans la vallée pour compléter mes repas.
Une fois les remparts franchis, j'inspire profondément, accueilli par les teintes roses du ciel qui épousent les sommets de la montagne. Peu à peu, la nature s'éveille. Ma poitrine bouillonne de l'intérieur, animée par la flamme de l'inconnu.
Suivre les oiseaux.
À la manière des augures romains, j'arrache une branche de buisson et m’en sers pour quadriller le ciel. D’après mon petit livre sur l’ornithomancie, ce petit dessin imaginaire portait le nom de templum. Si un oiseau apparaissait dans cet espace, il me faudrait le suivre.
Voilà un petit moineau qui le survole avant de se poser dans les fourrés. Voilà un guide bien modeste ! Il faudra pourtant m'en contenter.
En sautillant de branche en branche, il m'entraîne vers le fond de la vallée. À plusieurs reprises, ses yeux noirs se tournent vers moi, soucieux de ne pas m'égarer. Quel comportement inhabituel ! Avais-je affaire à un oiseau-éclaireur comme l'on en voit tant dans les légendes ?
Même s'il se montre coopératif, il n'y a rien de plus difficile que d'emboîter le pas d'un si petit être. Loin de suivre le sentier, il m'oblige à couper à travers les broussailles, à m'écorcher sur les chardons et à trébucher sur les racines.
Peu importe.
Il faut continuer.
Je récupère le sentier qui longe la rivière au fond de la vallée. Là, plus de moineau. L'œil alerte, je progresse, virevolte, appelle. Aucun signe de lui. Toute la forêt se mure dans le silence. Sans oiseau en vue, que pouvais-je faire d'autre, à part attendre ? Je m'assois sur un rocher et passe un temps interminable à scruter les feuillages, à l'affût du moindre bruissement d'ailes. Mais rien.
Il va falloir faire preuve de patience.
Soudain, une corneille apparaît sur la branche d'un vieux chêne. Ses yeux noirs me fixent avec une telle intensité que je ne doute pas un instant : il m'attend.
En déployant ses ailes, ses serres brisent la branche où il est perché, l'obligeant à décoller en catastrophe. Je cours derrière lui, déterminé à suivre sa trace. Mes pas s'enfoncent dans la terre meuble du sentier. Contrairement à mon guide précédent, celui-ci veille à la praticabilité du relief. Touché par son humanité, je le remercie. Pas un cri en guise de réponse. Qu'est-ce que j'espérais ? Même les ornithologues ignorent s'ils sont capables de nous comprendre.
Je suis la corneille jusqu'au crépuscule. Je m'arrête dès qu'elle disparaît, les jambes vacillantes. Je ne ferai pas un kilomètre de plus. Au loin, le soleil se cache derrière les montagnes. Je rassemble de quoi faire un feu, quand soudain, ma vue se brouille. Sans m'en rendre compte, ce périple m'a fait oublier le boire et le manger.
*
Ainsi se termine cette première journée de recherche. Un bon repas m'aide à recouvrer mes forces. Cela dit, l'état de mes provisions m'inquiète, car je n'ai pas eu l'impression d'avoir beaucoup avancé depuis mon départ du monastère. Mon errance peut durer des semaines. Pas le choix. Il faudra cueillir des baies et pêcher dans la rivière si je ne veux pas mourir de faim.
Alors que j’écris à la lumière de mon feu de camp, un craquement met fin à ma solitude. Pas un sursaut. Je me sais traqué depuis longtemps.
« Venez près du feu, sinon vous allez mourir de froid. »
Une silhouette surgit d’entre les arbres. Un jeune homme équipé d’un gros sac de randonnée et d’un fusil. Son accoutrement me fait hausser les sourcils.
Jamais je n’aurais cru George Lazard capable de se mettre dans la peau d’un explorateur pour obtenir son fichu article. Si je n'approuve pas la méthode, sa détermination force l'admiration.
« Depuis quand vous êtes-vous aperçu de ma présence ?
— Depuis mon départ du monastère, je dirais. Vous avez laissé des cendres là où vous avez allumé votre feu.
— Hum… Ma technique de filature est encore à revoir, visiblement. »
Le journaliste s’assoit à mes côtés et tend ses mains vers les flammes. Un silence s’installe tandis qu’il regarde tout autour de lui, l’œil interrogateur. Seuls le crépitement des braises, le chant des grillons et les cris des hiboux comblent notre absence de conversation.
« Je me demande ce qui vous amène dans cette vallée… Tout ça n’a pas grand-chose à voir avec vos précédentes expéditions.
— C’est ce qui me plaît, justement.
— Et vous cherchez quoi ici ?
— Rien que vous ne devriez savoir. »
Ma réponse l’agace et je ne peux m’empêcher de sourire.
« À moi de vous poser des questions maintenant : comment avez-vous fait pour me retrouver ?
— Par chance. Un bateau de pêche partait pour Batoum peu de temps après votre paquebot. J’ai offert mes services en guise de paiement pour la traversée. Avec cette fichue tempête, je m’en souviendrai ! Grâce à elle, on a pu vous rattraper et je suis monté dans le même train que vous. Depuis, je ne vous ai pas lâché d’une semelle. Aussi discret qu’une ombre, non ? Vous ne vous êtes pas rendu compte de ma présence avant ce matin après tout.
— En ce sens, vous êtes un très bon reporteur, je dois l’admettre. Dommage que vos ambitions soient plus importantes pour vous que votre intégrité.
— Pas le choix. C’est la dure loi du monde du journalisme. »
Je hoche la tête, compréhensif. J'ai eu le même avis sur le monde de l’exploration. Peut-être prendra-t-il un jour conscience que la société dans laquelle nous évoluons ne doit pas toujours dicter nos actions.
Moi, j’aurais aimé le savoir avant de partir en Égypte.
Après ce court moment de réflexion, je brise de nouveau le silence :
« Vous devriez rebrousser chemin. Là où je vais, vous ne pourrez pas me suivre. J’ignore moi-même où tout ça va me mener.
— Comment pouvez-vous ne pas le savoir ?
— Disons que, parfois, il faut se perdre pour trouver son chemin. »
Je l’abandonne à sa frustration et me prépare à dormir en lui tournant le dos. Il prévoit certainement de rester éveillé toute la nuit pour ne pas me perdre de vue. Heureusement, après une telle journée, il est impossible qu’il y réussisse.
D’autres perspectives me préoccupent.
La Saint-Jean approche. D'après Anne et son manuscrit, il n'y a pas meilleur moment pour espérer trouver le château.
Et la tout chevalier de noble lignie qui y vouldront venir veiller la sourveille et la veille et le jour .xxv. De juing sans sommeillier auront un don de toy.
Il ne me reste que deux jours pour trouver le château, du moins si l'épreuve existe, et cinq jours pour rencontrer Mélior, si elle s'y réside.
Qu'en serait-il, si les montagnes me perdent et m'engloutissent ?
Non. Il ne vaut mieux pas y penser.
Pour le moment, contentons-nous de nous endormir avec ce paysage. Les montagnes de Zanguezour sont probablement les plus étranges, mais en même temps les plus belles qu'il m'ait été donné de voir. N'importe quel peintre serait bouleversé en voyant les feuilles et les épines verdoyantes des arbres se teinter d'un bleu nocturne qui apaise autant l'âme que l'écoulement de la rivière. Peu à peu, cette berceuse naturelle alourdit mes paupières. Il est temps de prendre du repos.
Quelque part dans les montagnes du Zanguezour, 21 juin 1895
Le ciel revêt toujours sa robe de nuit quand je suis réveillé par le cri d'une chouette. Combien de temps me suis-je reposé ? Peu importe, car une fois les yeux ouverts, je me retrouve nez à nez avec une chevêche d'Athéna au grand regard curieux. Surprise par mes gestes brusques, elle s'envole, se perche sur le pin sylvestre le plus proche, se recroqueville et cache son bec dans ses plumes blanches et brunes.
Mes esprits retrouvés, impossible de ne pas sourire. Une chevêche d'Athéna, vraiment ? Si ça n'est pas la preuve de la véracité des mythes, autant arrêter cette quête sur le champ !
Le strigidé patiente que je remballe mes affaires. Je prends tout le temps qu’il faut pour le faire sans bruit. Comme prévu, George Lazard s’est endormi tout près du feu, incapable de résister à l’appel du sommeil.
J’imagine déjà sa fureur quand il se réveillera seul.
Nous nous mettons en route. Une brume épaisse s'est installée dans la vallée, m'obligeant à me fier aux yeux jaunes du rapace pour ne pas le perdre.
Quand le sentier a commencé à s'éloigner du cours d’eau, la chouette m'incite à le longer au plus près. Plus je progresse, plus la rivière devient ruisseau, plus je m'enfonce dans une mer de verdure.
Puis les rayons du soleil transpercent le feuillage, faisant tomber la brume en un lit de rosée.
Je me fige. La chevêche a disparu. Pas un oiseau aux alentours. Pas un cri.
Pourquoi ne pas suivre le ruisseau encore un peu ? Après tout, avec ou sans oiseau, il n'y a pas d'autre chemin. Je passe sous les branches d'un chêne mort, puis marche un moment, sans guide. Au bout d'une heure, je m'arrête de nouveau.
Me voilà planté devant le même arbre.
Un cours d'eau ne tourne jamais en rond. Alors par quel mystère ai-je pu revenir ici ?
Je me suis assis sur ses vieilles racines, pensif. Si Anne était là, elle m'assimilerait aux chevaliers errants des récits merveilleux médiévaux : prisonnier de je ne sais quel sortilège qui transforme les forêts en labyrinthe.
Je prends le temps d'écrire tout ça dans mon journal sous la date du jour. Si je n'ai pas perdu la notion du temps, il ne me reste que jusqu'à la nuit pour trouver le château. Sinon, il me faudra rebrousser chemin. En serais-je capable ? J'ai l'impression d'avoir tant erré qu'il m'est impossible d'estimer la distance me séparant du monastère.
La situation me semble désespérée.
*
Soudain, un cri. Qu'est-ce que ça serait, cette fois ? Une mésange, un faucon ? Rien à voir.
Un plumage brun et roux attire mon attention. Il s'agit d'un oiseau imposant, semblable à un aigle, mais avec un port de tête très haut. Mon épervier ? Non, il s'agit d'un milan royal.
Ses yeux perçants me fixent un moment, puis l'oiseau prend son envol. En un seul battement d'ailes, il me met une bonne distance. Malgré la fatigue, je cours pour le garder à ma portée.
Pas une fois il ne s'éloigne du ruisseau. Pourtant, nous ne revenons pas sur nos pas, comme s'il était la clé pour percer le voile magique à l'origine de ma désorientation.
Combien de temps ai-je marché ? À mesure que le soleil décline, mes pas deviennent plus lourds. Le ruisseau grimpe à présent à flanc de montagne. Le milan royal m'attend, mais dès que je le rattrape, il va se poser plus loin, rendant l'ascension interminable.
Je reprends mon souffle, le temps d'écrire quelques lignes. Mon esprit se perd. Toute cette histoire me paraît folle. Peut-être suis-je en train de suivre une piste qui ne mène nulle part.
Le soleil décline sur la montagne. Il est temps de repartir.
*
J'ai rejoint la source de la rivière.
Il fait sombre, à présent.
Peu importe.
Je viens de trouver les premières pierres.