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XI

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Sur la route du monastère de Tatev, 18 juin 1895

La nuit vient de tomber sur les montagnes du Zanguezour. Voilà plusieurs jours que je parcours à cheval la vallée étroite qui mène au monastère et – enfin ! – j'aperçois sur l'un des sommets la silhouette faiblement illuminée de ma destination.

Depuis mon départ de Vagharchapat, j'ai pris le train, acheté un cheval robuste et gravi le sentier étroit du massif arménien vers le monastère. Pas une rencontre. Il est rare qu'un marchand ou un moine fasse l'ascension jusqu'au lieu saint. Rien d'étonnant à devoir sans cesse descendre de ma monture pour dégager le passage envahi par les broussailles.

La fatigue se fait sentir de plus en plus. Tatev est juste-là, au-dessus de moi, régnant sur la montagne et les étoiles comme une demeure inaccessible pour les mortels. La nuit tombe. Impossible de poursuivre ma route avant demain matin.

Mon cheval dessellé broute paisiblement à quelques mètres de moi. Assis près du feu, je savoure le repos après une si longue journée d'expédition, le sourire aux lèvres. Enfin, depuis Paris, je renoue avec mes habitudes de voyage : une longue journée d'effort, la contemplation d'un paysage reculé et mon journal de bord pour seule conversation.

Comment ai-je pu songer à abandonner cette vie ?

Monastère de Tatev, 19 juin 1895

Le chemin qui mène au monastère est escarpé, mais bien plus entretenu que tous les sentiers que j'ai empruntés jusqu'à maintenant. Même mon cheval semble soulagé. Plus nous approchons du monastère, plus les moines se multiplient, en pleine cueillette sur le flanc de la montagne. Certains relèvent la tête à notre passage, surpris, comme si nous étions une apparition divine.

Je mets pied à terre et pénètre dans le monastère. Ses remparts la défendent toujours, neuf cents ans après la dernière croisade. L'abbaye apostolique, quant à elle, règne sur le Zanguezour. Le dernier bastion de l'humanité avant de rejoindre le monde sacré.

Dans la cour, aucun moine ne vient à ma rencontre. Ils sont tous occupés à leurs tâches, les mêmes depuis des siècles. Nul doute. Pénétrer dans ce lieu saint, c'est voyager dans le passé.

Quand l'abbé m'aperçoit, il m'accueille avec froideur, peu habitué à recevoir. Je sors la lettre de Misak. Nous l'avons rédigé ensemble avant mon départ pour rendre ma venue plus officielle. Le vieillard la saisit de mauvaise grâce, mais dès les premières lignes, son antipathie se transforme en perplexité.

Une fois sa lecture terminée , il lève les yeux en fronçant les sourcils, suspicieux.

« Vous cherchez frère Barsam ? Il est parti à la cueillette pour le moment. Si vous voulez le voir, il faudra attendre que les complies soient passées. »

Même si ma présence semble l'importuner, l'abbé me propose l'hospitalité en mettant à ma disposition une chambre pour la nuit. Une seule condition : que j'assiste à toutes les prières de la journée.

*

La vie d’un moine se situe aux antipodes de celle d’un explorateur. Le premier travaille à sa réclusion quand le second s’ouvre au Monde. Rien d'étonnant à ne pas me sentir à ma place ! Comment peut-on consacrer sa vie à aimer un être supérieur dont l'existence est incertaine ? À l'ère du train à vapeur, de l'usine à charbon et des progrès scientifiques, faire un tel choix m'échappe.

Leur mode de vie, heureusement, ne se résume pas à la prière. Certains s'occupent de la cuisine, d'autres du potager ou du linge. Les plus habiles fabriquent des petits objets artisanaux, comme du savon ou du fil de laine. Les plus lettrés, quant à eux, s'enferment dans le scriptorium et la bibliothèque. À ma grande déception, on m'en interdit l'accès.

Il y a des secrets en ces lieux qui seront toujours bien gardés.

*

Après les complies, l'abbé vient me chercher pour me présenter à Barsam Garcha, l'homme qui, d'après Misak, a volé la page de manuscrit. Il me guide à travers les couloirs obscurs du quartier des moines à la lumière d'une lampe à huile. Il s'arrête devant une porte, hésite, puis me met en garde :

« Je ne sais pas ce que vous lui voulez, mais je préfère vous prévenir : il y a bien longtemps que la folie hante son esprit. Ne croyez pas tout ce qu'il vous raconte. Même pour nous, les raisons pour lesquelles il est entré au monastère restent encore inconnues. Parlez fort et distinctement ! Mon frère est un peu sourd d'oreille. »

La porte s'ouvre sur une odeur de papier. Un simple coup d’œil par l'embrasure me suffit. Un lieu unique, une chambre mystérieuse, un repère enchanteur m'attend.

Les moines ne sont pas censés posséder d'effets personnels. À l'évidence, mon hôte fait fi de cette loi. Tout, dans cette pièce, met en avant sa singularité. Des croquis d'oiseau en tout genre tapissent les murs. Seules les étagères garnies de livres nous permettent de garder les pieds sur terre. En suivant les rayonnages, je trouve Barsam assis devant son bureau, où carnets et lunette astronomique trônent comme des objets sacrés. Absorbé par l'apparition des étoiles, il ne semble pas remarquer ma présence.

Quel âge a-t-il ? Quatre-vingt-dix ans, peut-être ? Après tout, une tombe aurait pu m'attendre. Mais maintenant que je le vois, petit et maigre, muni d'une longue barbe argentée et filée, seule sa sagesse figée semble le maintenir en vie.

Je m'assis sur le lit pour ne pas le déconcentrer, bricolant ma boussole et m'armant de patience jusqu'à ce qu'il daigne lever les yeux vers moi.

À maintes reprises, le moine imite le cri de la chouette, l’œil collé à sa lunette. Je sursaute, surpris, puis souris. La Voie lactée ne l'intéresse pas, finalement. J'aurais dû le deviner.

Dehors, les rapaces nocturnes se font de plus en plus nombreux, survolant la vallée en quête de proie. Grand-duc, chevêche, Milan royal, épervier... tous virevoltent entre le ciel et les montagnes.

Soudain, ma vue se trouble. Une tout autre silhouette prend la place du vieillard. La main sur la longue-vue s’assombrit, puis rajeunit. Sa soutane se teinte d’une couleur plus chaude, mais le tissu devient plus rugueux, comme battu par le Soleil et la poussière. Les cheveux argentés disparaissent, laissant place à des boucles noires.

Cette ombre… Je l’ai rencontrée auparavant, sur les bords du Nil, dans un marécage peuplé d’oiseau.

Elle gisait dans l’eau, inerte.

Bouleversée par cette vision, ma main tremble. Ma boussole m'échappe. Sa chute se termine dans un bruit sourd, faisant sursauter le vieux moine, son apparence retrouvée.

Il se désintéresse de sa lunette pour me regarder, les sourcils haussés de surprise et de curiosité.

«  Tiens ! Un visiteur. Voilà bien longtemps qu'on est venu me voir. »

Je ramasse mon compas tout en recouvrant mes esprits.

« En même temps, on ne peut pas dire que vous êtes facile à trouver, » répliqué-je.

Ma répartie semble l'amuser.

Mais pas de temps à perdre. Voilà longtemps que j'attends ce moment. Trouver quelqu'un qui connaît l'existence de l'épervier, qui est victime des mêmes apparitions. Rongée par l'impatience, ma langue se délie. Je lui raconte tout comme on se débarrasse d'un fardeau lourd à porter.

Je lui parle de la page de manuscrit. Les traits de son visage se ferment. Imperturbable, je continue mon récit. Je n'omets ni l'épervier, ni la dame, ni le murmure : En Arménie tu iras, un château riche et somptueux tu trouveras, et l'épervier fougueux tu garderas.

Une fois mon histoire terminée, un sourire fend son visage, puis il me prend par les épaules, les yeux exorbités.

« Alors vous aussi, vous l'avez vu ? L'épervier aux yeux jaunes et noirs ? Ah ! Seigneur, quelle joie ! Et vous êtes là pour le trouver, maintenant, n'est-ce pas ?

— Trouver quoi ?

— Mais le château de l'épervier, bien sûr ! »

Il me faut un temps pour comprendre de quoi il parle. Le château dans lequel se trouve la fée Mélior sur l'illustration me revient en mémoire. Je ne peux pas m'empêcher de froncer les sourcils, perplexe.

« Attendez, vous être en train de me dire que le château peint sur le parchemin existe ?

— C'est probable, oui... Non, j'en suis même certain ! »

Je me crispe, méfiant face à cette réponse peu convaincante. Barsam quitte son poste d'observation pour venir s'asseoir à mes côtés. Après avoir jeté un coup d’œil prudent vers la porte, il se penche vers moi pour me raconter à voix basse :

« Il m'est arrivé la même chose au début du siècle, quand je consultais des manuscrits à la Matenadaran. L'épervier est sorti de la page et je l'ai suivi longtemps, jusqu'aux montagnes de Zanguezour, puis il a disparu. Alors je suis retourné étudier le manuscrit et, là, j'ai découvert l'existence de la fée Mélusine, très connue en France. Je suis allé à Paris pour découvrir de quoi il en retournait. En comparant le manuscrit de Mélusine et la page que j'avais arrachée du codex conservé à Vagharchapat, j'ai enfin compris d'où venait cet épervier. Alors, quand je suis revenu au pays, je me suis installé ici. Chaque année, à la Saint-Jean, j'ai poursuivi mes recherches sur le château. Seulement, voyez-vous, je ne l'ai jamais trouvé. Et aujourd'hui, je me fais vieux. Mes vieilles jambes ne peuvent plus me porter à travers la vallée. Mais maintenant que vous êtes là, vous comptez le trouver à votre tour, n'est-ce pas ?

— Je... Je n'en sais rien, » ai-je confessé.

Comment ne pas être animé par des sentiments contradictoires ? D'un côté, ce témoignage prouve que je ne suis pas fou, que je ne suis pas le seul à voir cet épervier, que ce monde de fées médiévales n'est pas si loin de notre réalité. Mais de l'autre, comment ne pas remettre en doute la cohérence des propos de frère Barsam ? Lui-même affirme ne pas avoir trouvé le château. Peut-être n'existe-t-il tout simplement pas ? À cette idée, le doute me submerge.

Non, mes recherches ne peuvent pas s'arrêter là. Si le château existe, alors je le découvrirais. N'est-ce pas mon métier, après tout, de découvrir des lieux cachés et de prouver leur existence ?

Résolu, je me suis tourné vers le vieillard :

« Qu'avez-vous découvert dans la vallée au sujet de Mélior ou du château ? »

La détermination dans ma voix fait sourire le moine. Enfin, il vient de trouver quelqu'un pour reprendre le flambeau de sa quête !

Sa réponse n'en est pas pour autant concluante :

« Peu de choses, hélas. Le seul signe de sa présence, ce sont les oiseaux. Ils s'agitent toujours à l'approche de la Saint-Jean. J'ai toujours pensé que c'était elle qui les appelait.

— Elle ?

— Mélior, bien sûr.

— Vous croyez qu'elle est toujours dans ce château après tant d'années ?

— Pourquoi en serait-il autrement ? C'est une fée, après tout. »

Il vaut mieux ne pas remettre en doute ses propos, même s'il ne s'agissait à mon sens que de fabulations. Il doit y avoir une autre explication.

« Mais si les oiseaux s'agitent, n'est-ce pas à cause de l'épervier ? suggéré-je. En venant ici, je l'ai vu commander toute une horde. Ne suffirait-il pas de le suivre jusqu'à découvrir où il veut nous emmener ?

J'ai déjà suivi cette piste, et elle ne m'a emmené nulle part. Vous avez l'impression qu'il vous a conduit jusqu'ici ? Détrompez-vous. Il ne fait que vous accompagner. »

Comment le contredire ? Même si nous sommes tous les deux capables de voir l’épervier, nos expériences respectives s’avéraient bien différentes. Cela dit, voilà plusieurs jours que l’épervier ne manifeste plus. Aucun signe de lui depuis la traversée de la Mer Noire. Si le moine dit vrai, son absence signifie peut-être que la situation a changé.

« Alors que faut-il faire ? »

Barsam passe ses doigts dans sa barbe, songeur. Il a longuement réfléchi à la question ces dernières années, sans aucun doute. Pour autant, il n'est sûr de rien.

Il me demande de l'aider à se lever, puis de le conduire jusqu'à sa petite bibliothèque de fortune. Sa main, aussi ridée que les serres d'un rapace, sélectionne un carnet de notes parmi tant d'autres. Après l'avoir aidé à se rasseoir, il rompt le silence et désigne les pages noircies :

« À l'époque où j'étais consultant à la Matenadaran, je n'étudiais pas seulement le manuscrit de la Dame de l'Épervier, mais aussi toute sorte de romans médiévaux. À Paris aussi, j'ai pris le temps de consulter plein d'autres codex que celui de Mélusine. Et quand les textes parlent de fées et de leur Autre Monde, j'ai remarqué que les signes étaient toujours les mêmes.

— Lesquels ?

— La présence d'un cours d'eau, quel qu'il soit, et un talent remarquable chez ceux qui les cherchent pour se perdre. D'ailleurs, la plupart du temps, les héros qui font leur rencontre ne les cherchent pas vraiment. Tout semble tenir du hasard.

— Et vous y croyez, vous ?

— …Non, a dit le vieillard en riant. Si ces histoires sont vraies, je pense au contraire que les héros ont suivi les signes sans le savoir et que ce sont eux qui leur ont permis de se perdre et de trouver le monde des fées. Si nous suivons ce principe, il faut suivre le signe qui nous permet de nous perdre.

— Donc si je me contente de pister les traces de l'épervier, je ne me perds pas vraiment, c'est bien ça ?

— Exactement. Mais est-il vraiment le seul à vous faire signe ? »

Le regard de Barsam m'invite à me tourner vers la fenêtre. Dehors, de nombreuses chouettes volent encore et éteignent les étoiles un bref instant.

La réponse éclaire soudain mon esprit.

Je sors de ma veste le Petit traité initiatique de l’Ornithomancie. En le feuilletant à la hâte, je retrouve le passage qui parle de la technique d’observation des augures, les prêtres romains chargés de lire les présages à travers le comportement des oiseaux. Je relis le passage qui m’intéressait sous les yeux fascinés de Barsam.

« Il ne faut pas seulement suivre un oiseau, mais tous. Un par un à mesure que nous les rencontrons. Il faut pratiquer l’ornithomancie comme le faisaient les anciens. »

Le moine sourit, puis me prend par les épaules :

« Oui, l’ornithomancie est la clé. Depuis que je le sais, je la pratique souvent, au grand désespoir de mes frères pour qui ses rites frôlent l’hérésie. Hélas ! Il est trop tard pour l'expérimenter. Aujourd'hui, mes jambes ne peuvent plus me porter dans la vallée. Alors je compte sur vous pour achever ce que j'ai commencé. Suivez les oiseaux et revenez-moi pour me raconter vos découvertes ! D'ici là, je tâcherai de survivre. »

*

De nouveau seul dans une chambre que les moines m'ont généreusement préparée, je réalise à quel point la suite de mon voyage s'annonce incertaine. Partir en quête du château de l'épervier, c'est accepter de perdre le contrôle, de ne pas savoir où l'on met les pieds, d'être avalé par la vallée et les montagnes... Je pourrais ne jamais revenir, comme tant d'autres explorateurs avant moi.

Et Anne ? Si jamais je disparais, ne méritait-elle pas de savoir pourquoi je n'ai pas pu tenir ma promesse ? Je ne peux pas la laisser dans l'incertitude. Elle serait capable d'attendre mon retour éternellement.

Alors je lui écris. Difficile de trouver les mots pour lui dire au revoir sans pour autant lui révéler la vérité. Après tout, même si je le faisais, elle n'en croirait pas un mot. Il vaut mieux être concis :

Chère Anne,

J'ai retrouvé le consultant qui a arraché la page du manuscrit. Les informations qu'il m'a confiées semblent précieuses, mais difficiles à croire. Il prétend que le château de Mélior existe vraiment. C'est de la folie, je le sais, mais je dois vérifier ses dires. Je pars donc aujourd'hui de Tatev pour m'enfoncer dans la vallée, dans les montagnes du Zanguezour.

J'entends vos protestations d'ici, vous savez. Je comprends. La montagne est dangereuse, et il est possible que je ne revienne pas. Si je ne suis pas de retour à Vagharchapat d'ici la fin de l'été, vous devrez retourner à Paris sans moi.

À bientôt,

Guillaume.

Je me relis attentivement avant de la mettre dans une enveloppe.

Demain, les moines comptent revendre des peaux de chèvre et de mouton au village le plus proche. Il me suffit de la laisser sur le bureau avec un billet leur demandant de la poster. S'ils suivent mes instructions, Anne devrait recevoir la lettre d'ici une quinzaine de jours.

J'aurais voulu lui dire merci pour tout ce qu'elle avait fait pour moi. Si elle n'avait pas cherché à me rencontrer, j'annoncerais peut-être aujourd'hui la fin de ma carrière d'explorateur. Mais en tant que tel, il m'est difficile de m'attacher à qui que ce soit, et par conséquent d'exprimer mes sentiments les plus sincères.

Et si je dois disparaître, ce sera dans la solitude comme tout aventurier respectable.

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