Dans le train en partance pour Erevan, 4 juin 1895
Arrivé au port de Batoum ce matin. Anne peut avaler de la soupe et quelques tranches de pain. Je lui propose de faire halte, le temps qu'elle se rétablisse complètement.
« Je me reposerai à Vagharchapat , pas avant » ne cesse-t-elle de répéter.
Reste à savoir d'abord comment rejoindre Erevan. En se renseignant au port, on découvre qu'un train part de la gare tous les deux jours. La veine ! Un départ est prévu aujourd’hui.
Nos billets en main, nous embarquons le plus tôt possible, par crainte de le manquer. Le wagon dans lequel nous nous installons n’a rien à voir avec le confort luxueux de l'Orient-Express. Nous partageons notre compartiment de quatre sièges avec deux autres voyageurs impatients de retourner chez eux.
Le train, d'une lenteur semblable à celle des lignes indiennes, se remplit de plus en plus à chaque arrêt dans les villages.
*
Voilà une heure que nous progressons dans la campagne des anciennes croisades. Malgré mes connaissances limitées en Histoire du Moyen Âge, je crois me souvenir que les templiers, ces chevaliers au service du dieu chrétien, ont envahi la région pour faire valoir leur religion sur ces terres. Si je n’y connais pas grand-chose en la matière, ce passé rend Anne songeuse, puis bavarde.
« Les Lusignan ont régné un temps sur ces terres, vous savez, m'a-t-elle expliqué. D'ailleurs, le roman de Mélusine raconte comment ils s'y sont établis. Bien sûr, tout est probablement inventé, mais l’auteur du manuscrit a brillamment su raccrocher sa fiction avec des événements historiques. Il dit, par exemple, que Mélior aurait maudit un membre de la lignée parce qu'il lui aurait demandé de l'épouser après l'épreuve de l'épervier. Ça s'est répercuté sur Léon de Lusignan, le dernier roi chrétien à avoir régné en Arménie. Selon l’auteur, cette malédiction serait à l’origine de toutes les souffrances du peuple arménien.
— Et vous pensez qu’il a raison ?
— Hum… Non. Cette histoire de malédiction n’est là que pour cacher la véritable responsabilité des chrétiens sur la question. Selon moi, toute cette affaire est plus compliquée… Bien plus compliquée. »
Comme s'il cherchait à illustrer son propos, le paysage défilant derrière notre fenêtre laisse apparaître des familles entières, à pied avec leurs valises, une expression de détresse sur leurs visages.
« Ils fuient le sultan rouge, » murmure Anne, le visage assombri.
Si c'est le cas, la situation dans l'Empire ottoman doit être pire que ce que disent les journaux. La frontière turque, à seulement quelques kilomètres de nos rails, doit regorger de réfugiés arméniens en fuite.
Difficile de faire autrement quand on devient la cible d'un massacre.
*
Plus le train s'enfonce dans les terres, plus ces silhouettes désœuvrées se raréfient, laissant place à la contemplation de l'oblast de Kars. Peu à peu, les montagnes et la verdure remplacent les plaines désertes. Le soleil se couche derrière les sommets, nous plongeant peu à peu dans l'obscurité.
Je n'ai pas vu le temps passer. Même si mon carnet est resté ouvert sur mes genoux toute l'après-midi, je dois me contenter de le fermer. Anne dort depuis longtemps, maintenant, et le moment est venu pour moi de faire de même.
J'espère bientôt revoir mon épervier. Voilà plusieurs jours que je ne l'ai pas vu. Dois-je m'inquiéter ? Si ses apparitions me servent bien de boussole, comme le suppose la signification des signes aviaires dans la pratique de l'ornithomancie, alors peut-être me suis-je déjà écarté du chemin.
Erevan, 7 juin 1895
Nous arrivons à Erevan en fin de matinée, après avoir longé le lac Sevan et ses eaux d'émeraude, où la ville apparaît au pied d'une chaîne de montagne recouverte de neige éternelle.
Alors que nous la contemplions, je ne peux m'empêcher de remarquer le bal de rapace qui virevolte au-dessus des toits. Aucun passager n'y prête attention. En interrogeant l'Arménien assis à côté de moi, il me répond qu'il en est toujours ainsi à la fin du mois du juin.
Y a-t-il un rapport avec la Saint-Jean et la légende de Mélior, ou bien s'agit-il simplement d'un phénomène naturel ? Après avoir lu le Petit traité initiatique de l’Ornithomancie, j’ai du mal à distinguer science et croyance.
Impossible de repérer mon épervier aux yeux vairons. Mais il est là, j'en ai la certitude.
La suite de la journée s'avère éreintante. Une fois à quai, j'espère que nous irons chercher un hôtel où nous reposer. Mais Anne, agitée par une force intérieure, veut rejoindre la bibliothèque immédiatement. Je soupire, traîné de force par la vieille chouette qui sautille à toute vitesse. À l'avenir, j'apprendrai à ne pas sous-estimer l'énergie des aïeules !
Résigné, je photographie dans mon esprit les rues d'Erevan. Jamais je n'ai visité de ville aussi triste. Tous les jardins sont cachés par des rues tortueuses et de hautes murailles en terre. Quand nous traversons le caravansérail, aucun marchand ne s'y arrête pour faire reposer ses bêtes tant l'eau de la fontaine est sale. Une odeur aigre envahit les bazars malgré le peu de marchandises sur les étals.
Tout, ici, incarne le malaise des Arméniens, dépourvus de terres et d'identité propre.
Nous trouvons enfin une diligence pour nous conduire à Vagharchapat. Seulement, son départ n’est prévu qu’au crépuscule. Savoir que nous dormirons encore dans les transports n'enchante pas ma partenaire de voyage, mais pour ma part, je suis soulagé.
Tout plutôt que de rester une minute de plus dans cette ville sans âme.
Vagharchapat , 8 juin 1895
Arrivé en fin de matinée. Anne n'a pas dormi de la nuit, mais elle a quand même voulu aller à la bibliothèque directement. Pour ma part, j'ai pu profiter d'un sommeil léger qui aurait mérité quelques heures supplémentaires avant d’arpenter la ville.
Cela dit, ce que j'ai découvert aujourd'hui mérite un tel sacrifice. Il me faut raconter les événements dans les moindres détails, car ce que j'ai appris m'a mis sur une piste sérieuse pour mon entreprise.
*
Vagharchapat ressemble à une véritable fresque de l'Arménie d'autrefois. Elle est la mère de nombreuses églises et de ruine datant de la christianisation du territoire. Alors qu'Anne ne cesse de marcher d'un pas décidé vers le Matenadaran, la plus grande bibliothèque arménienne, je ne peux m'empêcher d'imaginer cette ville à son âge d'or, quand elle était à la fois une capitale culturelle et commerçante. Grecs, Perses, Assyriens, Juifs et Arméniens ont vécu ici, désireux de commercer. Envisager ces peuples réunis autour d'un intérêt commun m'apaise, moi qui ai assisté à tant de haine et de guerre au cours de mes voyages. Alors si Erevan est le symbole de la disparition d'un peuple, Vagarchapat est quant à elle le symbole de sa persistance.
Anne me prend par la manche pour me désigner du bout du doigt une cathédrale dominant toutes les autres.
« C'est là ! »
Comment la décrire ? L'architecture de ces voûtes témoigne d'un style roman. Pour autant, elle ne ressemble en rien à celles que nous trouvons en France tant elle a été reconstruite et remaniée.
Pourtant, quand nous en franchissons le seuil, j'ai l'impression de plonger six cents ans en arrière. Les murs de pierres sont totalement recouverts d'étagères remplies de codex de toutes tailles. Plus surprenant encore, le nombre de visiteurs : toutes les grandes tables de lectures sont occupées par des historiens parlant arabe, russe ou anglais. Jamais je n'aurais cru qu'une telle énergie pouvait émaner d'une bibliothèque. Moi qui ne suis lecteur que de cartes, de documentaires géographiques et d'ouvrages ethnographiques, je me surprends à vouloir les rejoindre pour ouvrir ces manuscrits antiques et découvrir leurs histoires.
Ce désir s'accentue quand nous trouvons la section réservée aux ouvrages de fictions. En me rapprochant d'une vitrine qui en expose certains, mon cœur s'emballe. Des illustrations colorées montrent des créatures irréelles, à la fois homme et oiseau, le tout orné par des enluminures orientales alternant le rouge et l'or.
Soudain, quelque chose sur la page en exposition me fait sursauter.
« Vous avez vu ? interpellé-je Anne.
— Quoi donc ?
— Le personnage, là, il a bougé.
— Ne racontez pas de sottises ! »
Pas le temps de répliquer. Un bibliothécaire d'une trentaine d'années vient à notre rencontre.
Il se présente sous le nom de Misak Kezerian et nous demande s'il peut nous aider. Anne sort alors de son sac la page de manuscrit de la dame de l'épervier pour lui montrer.
En la consultant, ses yeux s'agrandirent autant que ceux de la vieille chouette.
« Impossible, murmure-t-il.
— Vous la reconnaissez ?
— Eh bien, je ne l'ai jamais vu auparavant, mais j'ai entendu parler d'une page volée, sauvagement arrachée d'un manuscrit de la fin du XVe siècle. Il se trouve que cette miniature présente les mêmes caractéristiques que notre livre.
— Pouvons-nous le voir ? »
Misak nous conduit dans une petite pièce de lecture où les manuscrits sont rangés dans des vitrines fermées à clé. Avec son trousseau, il en ouvre une pour en sortir un vieux codex à la couverture richement ornée, plus encore que le manuscrit de Mélusine conservé à la bibliothèque des Nations. Il pose le livre sur une table de lecture pour que nous puissions le consulter.
Les yeux de ma compagne brillent d'excitation. Un sentiment contagieux. Qu'allons-nous découvrir dans ce nouveau livre ? Me donnerait-il des réponses sur ce qui était arrivé chez moi avec son potentiel fragment ?
Notre hôte nous désigne la partie déchirée de la reliure. Délicatement, Anne pose la page à cet endroit.
La correspondance est parfaite.
Malgré l'obligation de silence propre à une bibliothèque, la vieille chouette bondit de joie, attirant toute l'attention sur nous.
« C'est merveilleux. Merveilleux ! Vous avez vu ça, Guillaume ? Nous venons de faire une des plus grandes découvertes littéraires de cette fin de siècle ! »
Les enluminures présentent bien le même style que notre parchemin. Notre mystérieuse fée à l'épervier, y apparaît souvent, ce qui ne peut signifier qu'une chose :
« Regardez, Guillaume, cette partie raconte des épisodes de l'histoire de Mélior qui ne sont pas dans le manuscrit de Mélusine. Peut-être que nous allons enfin connaître la fin de son histoire ! »
Misak ouvre la bouche, puis la referme, comme s'il n'avait pas le cœur d'étouffer son enthousiasme.
Alors qu'Anne s'installe pour commencer sa lecture, je prends le bibliothécaire à part.
« Il n'y a pas de fin, n'est-ce pas ?
— Hélas, non, monsieur. Le livre se termine même sur une phrase inachevée. Votre amie n'est pas la première à chercher à percer son secret.
— Celui qui a arraché la page aussi ? »
D'abord surpris, il hoche doucement la tête avant de prendre un air songeur. Manifestement, son silence cache une sombre histoire.
« D'après mes collègues, il s'agirait d'un historien. C'est arrivé bien avant que je commence à travailler ici et, jusqu'à ce jour, nous n'avions jamais pu la retrouver. Le conservateur en chef vous sera très reconnaissant de nous l'avoir rapporté ! D'ailleurs, ou est-ce que vous l'avez trouvé ?
— C'est un plaisir partagé, sans aucun doute, répondis-je en regardant Anne plongée dans sa lecture. Nous l'avons trouvé dans un manuscrit de la bibliothèque des Nations, à Paris.
— Dieu seul sait ce qui l'a amené jusque-là !
— Et l'homme qui a volé la page, vous l'avez revu ?
— À la bibliothèque ? Jamais ! Il y a quelques années, on a appris qu'il s'était fait moine au monastère de Tatev. Le conservateur en chef s'y est rendu pour savoir ce qu'il était advenu du parchemin, mais le voleur ne l'avait plus, bien sûr. Il n'arrêtait pas de tenir des propos... incohérents.
— De quelle sorte ?
— Il disait que l'épervier de l'illustration était sorti de la page et qu'il l'avait guidé jusqu'au monastère. Il prétendait aussi que la fée lui avait parlé.
— Et qu'est-ce qu'elle lui aurait dit ? ai-je demandé en tremblant.
— En Arménie tu iras, un château tu trouveras, et l'épervier tu garderas. »
Un frisson me parcourt. Si cet homme avait dit vrai au conservateur, alors tout ce que j'avais vécu cet hiver s'avérait bien réel... Et quelqu'un d'autre l'avait vécu avant moi.
Voilà la preuve que je cherchais !
« Vous avez dit que cet homme se trouvait au monastère de Tatev, ai-je repris après un silence de réflexion. Y est-il toujours ?
— Je suppose, oui. Mais il doit être très âgé, maintenant. Qui sait ? Peut-être a-t-il rejoint Dieu à l'heure où nous parlons. »
— De toute manière, qu'il soit mort ou vivant, il s'agissait de la meilleure piste depuis des mois. Je n'ai pas le choix : il faut me rendre à ce monastère.
Je demande à Misak de me fournir une carte du pays avant qu'il prenne congé. Le prieuré se trouve environ à trois cents kilomètres au sud-est, au cœur d'une chaîne de montagnes. Il ne semble pas exister de ligne de chemin de fer pour s'y rendre et la route, représentée d'un trait sinueux, pour na pas dire tortueux, semble impraticable. Pas d'autre choix que de s'y rendre à cheval.
Je lève les yeux vers Anne, toujours plongée dans son manuscrit. Comment lui annoncer ? Dois-je lui dire pourquoi il me faut partir ? Depuis le début, elle n'a cru à aucune de mes insinuations sur les pouvoirs magiques du parchemin. Impossible de la convaincre avec ces arguments.
Non, il vaut mieux présenter mon expédition comme un complément de recherche aux siennes.
Je l'interromps dans sa lecture pour lui rapporter les propos de Misak concernant le voleur de la page. Je lui fais part de mon désir de l'interroger, tout en voyant un peu de pays. D'abord inquiète à l'idée de rester seule ici, je la rassure en lui disant que Misak veillerait sur elle jusqu'à mon retour.
« Et si vous ne revenez pas ?
— N'ayez pas d'inquiétude. Je suis toujours revenu.
— Beaucoup d'explorateurs disparaissent, vous savez. Rien ne dit que ça ne vous arrivera pas un jour. Rien ne dit que ça n'arrivera pas cette fois. »
Je dois reconnaître qu'elle avait raison, surtout si l'existence de l'épervier, du château et de Mélior est bien réelle.
« Si je ne suis pas de retour d'ici la mi-juillet, envoyez un courrier à l’ambassade de France. Elle vous rapatriera en toute sécurité. »
Un silence. Anne tourne la page du manuscrit, pesant le pour et le contre de l'affaire. Un sourire finit par apparaître sur son visage, la rendant soudain plus jeune.
« C'est d'accord, je vous attendrai ici. Après tout, qui suis-je pour empêcher un explorateur de partir ? Mais revenez-moi, je vous en prie.
— Vous seriez-vous attaché à moi, après tout ce temps ? » l'ai-je taquiné.
Elle roucoule quelque chose d'incompréhensible qui me fait éclater de rire, m'attirant les regards assassins des autres lecteurs autour de nous.
*
Misak a été assez aimable pour nous proposer de dormir chez lui. Anne y restera pendant mon absence. Ça me rassure de savoir qu'elle ne sera pas livrée à elle-même.
Mon sac à dos est à peine défait. Maintenant que j'ai tout dit sur les progrès de mon expédition, il me faut poser mon carnet et dormir. Voilà trop longtemps que le sommeil m'appelle. Pourtant, il ne me gagnera pas complètement. J'en ai la certitude.