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Chapitre 37 : Conférence de presse

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Par Nathalie

Marlène prit place sur l’estrade, ses doigts serrant le brassard de capitaine, un symbole de sa position mais aussi du poids de ce qu’elle venait de vivre. Antoine se tenait à sa droite, Séverine à sa gauche. Les autres joueurs étaient disposés autour d'elle, chacun dans un silence quasi religieux. Le contrôleur son donna le feu vert, et la salle s’emplit du bruit des caméras et des flashs des journalistes prêts.

Le premier ne perdit pas de temps :

- Mademoiselle Norris, après une victoire aussi spectaculaire, comment la formation au Mistral a-t-elle influencé votre réussite aujourd’hui ? Est-ce grâce à votre éducation que vous avez su mener cette équipe à la victoire ?

Marlène cligna des yeux, déstabilisée. Elle avait gagné la coupe du monde de PBM mais c'était son école qu'on évoquait. Elle ressentit un frisson désagréable lui parcourir l'échine. Le Mistral ? Pourquoi parlait-on de ça maintenant, alors qu’ils venaient juste de décrocher un titre mondial ? Ses pensées se brouillèrent un instant. Un autre journaliste prit la parole avant qu'elle ne puisse réagir :

- Je suppose que vous souhaitez remercier les professeurs du Mistral pour leur merveilleux enseignement ?

Le poids de la question se fit plus lourd. Marlène serra les poings sous la table, essayant de dissimuler son inconfort. Les regards des journalistes étaient insistant, avides. Son école ? Mais et la victoire ? Et l’équipe ? Pourquoi personne ne parlait du match ?

Le silence s’étira. Marlène resta figée, ne sachant que répondre. Elle fixait la table devant elle, le regard perdu. Pourquoi les journalistes insistaient-ils ainsi sur le Mistral alors que la question de la victoire de la France, des Tuniques Rouges, de la victoire collective, semblait bien plus légitime ?

Un autre journaliste, comme s'il n'avait pas remarqué le malaise, enchaîna :

- Pensez-vous que sans le Mistral, vous n’auriez pas été prête à affronter un défi de cette envergure ?

Les journalistes auraient dû demander « Pourquoi Peter et vous-même n’avez rien fait durant le match ? À quoi bon entrer si c’est pour ne rien faire ? Comment avez-vous réalisé un tel prodige ? Quelle stratégie nouvelle avez-vous mise en place ? »

Marlène serra la mâchoire tout en penchant la tête. Le professeur de communication avait dit : « Si le thème abordé par les journalistes ne vous convient pas, annoncez votre refus de parler de ça et abordez ce pourquoi vous êtes là, quitte à ignorer votre interlocuteur. Prenez le contrôle ».

- Marlène ? Tu veux que je prenne ta place ? proposa Séverine d’un murmure à peine audible.

Pourquoi les journalistes lui parlaient-ils de son école ? Ils n’avaient aucune raison de faire ça. Le buzz viendrait de la victoire de la France à la coupe du monde, pas du Mistral.

Marlène balaya la salle du regard, cherchant un point d’ancrage. Les flashs crépitaient, les micros se tendaient vers elle, et sur chaque écran géant, son propre visage apparaissait, radieux sous les projecteurs.

Elle l’avait fait. Elle avait atteint son objectif. Ils l’admiraient. Ils voulaient l’entendre. Elle, Marlène Norris, anciennement « miss stupide ». Son cœur rata un battement.

Mais les questions continuaient, et quelque chose clochait.

- Diriez-vous que votre formation au Mistral vous a donné un avantage décisif ?

- Quels enseignements avez-vous tiré de vos professeurs ?

- Votre victoire d’aujourd’hui reflète-t-elle l’excellence du programme du Mistral ?

- Vous avez été formée par les meilleurs. Que retenez-vous de votre passage là-bas ?

Marlène cligna des paupières. Aucun mot sur le match. Pas une question sur la stratégie, sur l’exploit d’Antoine, sur les tirs implacables d’Anaëlle et Séverine. Rien sur le score qui avait basculé à la dernière seconde.

Son ventre se contracta. Ce n’était pas normal.

Elle balaya la salle du regard et, soudain, elle le vit. Dans le fond, adossé au mur, maître Gilain observait la scène, les bras croisés, un sourire complet sur le visage.

Le choc la frappa comme une onde glacée.

Voilà la raison.

Il avait payé les journalistes. Il avait orchestré cette conférence pour que chaque question la ramène au Mistral, pour qu’elle devienne la vitrine parfaite de son école. La marionnette idéale.

Un vertige la saisit.

Elle se revoyait, quelques années plus tôt, rêvant d’un moment comme celui-ci. Elle se souvenait de toutes ces heures à imaginer ce qu’elle dirait le jour où elle serait sous les projecteurs. Comment elle remercierait ceux qui l’avaient soutenue, comment elle savourerait la reconnaissance du monde entier.

Et maintenant que ce moment était là… il avait un goût amer.

Parce qu'elle le vivait seule.

Parce que Lycronus n'était pas là, à ses côtés.

Le poids de cette vérité la submergea. Son cœur se serra si fort qu’elle dut poser les mains sur la table pour se stabiliser. Lycronus… Celui qui n’avait jamais recherché la gloire, qui n’était jamais tombé dans le piège du pouvoir ou de la fortune. Lui, qui rêvait d’une vie simple, d'une boutique d’ensorcellement, loin des regards et des faux semblants.

Et maintenant, il était en fuite. Il avait sacrifié tout ce qu’il avait pour qu’elle puisse vivre ses rêves, sans jamais rien demander en retour, sans jamais se plaindre. Sa propre réussite, toute sa gloire, lui sembla alors futile, dérisoire. Le coût de son égoïsme était bien trop lourd.

Une douleur aiguë perça sa poitrine. Elle réalisa que tout ce qu’elle avait poursuivi jusqu’à présent - la reconnaissance, la gloire - n’avait aucune valeur si cela signifiait que Lycronus en payait le prix.

Ses doigts tremblèrent. Une décision se fit nette en elle, tranchante, irrévocable. Pour la première fois, elle ne douta plus : elle devait l’aider. Elle devait le sauver. Rien d'autre n'avait plus d'importance. Elle était prête à tout sacrifier pour lui.

Puis elle vit Gilain qui continuait de sourire. Un sourire satisfait.

La nausée lui monta à la gorge, mais un autre sentiment prit le dessus. Un feu noir, brûlant.

Non.

Elle ne le laisserait pas gagner. Plus jamais. Elle ne pourrait pas se regarder dans un miroir si elle laissait Lycronus tomber pour que Gilain triomphe. Il voulait qu’elle soit son étendard ? Qu’elle marque sa victoire avec des mots soigneusement choisis ? Eh bien, il allait l’avoir. Mais pas ceux qu’il attendait.

Elle attrapa un bout de papier et griffonna « Protège-moi » avant de le glisser vers Antoine. Il fronça les sourcils mais, à travers sa gnosie, elle sentit la magie du bouclier l’entourer. Un autre message pour Peter : « Fais en sorte que les caméras me visent ». Un dernier pour Fatima : « Quoi qu’il arrive, les caméras doivent fonctionner, même débranchées ».

Les Tuniques Rouges échangèrent des regards incrédules, mais Marlène inspira, releva la tête et prit la parole.

- Le Mistral propose un enseignement de première qualité grâce à des professeurs aux indéniables talents. Bien sûr que je remercie monsieur Toupin de m’avoir appris à reconnaître un cheval de Troie, me protégeant d’une attaque en septembre dernier sur le parking du « Chimpanzé agile ».

Un silence tomba. L’attaque en question n’avait jamais été relayée dans les médias. Un détail qui, pourtant, aurait dû faire les gros titres. Marlène vit les journalistes échanger des regards gênés, certains feignant d’ignorer son sous-entendu. Elle en profita pour enfoncer le clou.

- Je remercie maître Gourdon, ancienne joueuse des Tuniques Rouges, de m’avoir enseignée quelques techniques que j’ai su utiliser à bon escient.

- Amel Gourdon vous a donc influencée dans votre victoire ? Le Mistral est bien la source de ce triomphe ! lança un journaliste, triomphant, comme s’il venait d’arracher une confession.

Dans le fond de la salle, le sourire de maître Gilain s’agrandit. Il savourait chaque mot, comme un nectar divin. Marlène pouvait presque l’entendre jubiler intérieurement. Il tenait son moment de gloire. Celle qu’il avait dépouillée de milliards d’ums était en train de lui offrir la meilleure publicité imaginable. Marlène fit mine d’ignorer son expression satisfaite et continua :

- Je remercie maître Beaumont d’être venu, sur ses temps libres, me rejoindre dans les arènes françaises hier afin de m’aider à reconstruire mon assemblage détruit lors de mon match contre les Lucioles.

- Votre assemblage était vraiment… commença un journaliste mais son voisin le fit taire d’un coup de coude avant de secouer la tête en désignant maitre Gilain du menton.

Un autre prit le relais.

- Le Mistral est donc pleinement responsable de votre victoire ! s’enthousiasma le journaliste dont le ton sonnait faux.

Marlène esquissa un sourire.

- Les professeurs du Mistral ont su être l’écoute, m’aider, me guider, me soutenir, m’encourager.

Elle inspira. Les éloges étaient faites. L’attention des journalistes, captée. Maintenant, elle pouvait frapper Gilain.

- Comment ne pas me souvenir avec une nostalgie mêlée d’amertume de ce jour d’août où maître Gilain, directeur du Mistral, est venu chez moi m’annoncer en personne ma nature de néomage ?

Premier coup. Première accusation. Dite sur un ton léger, presque insouciant. Comme une simple anecdote, une confidence teintée de douceur. Mais dans la salle, personne n’était dupe. Un officier du CIM français aurait dû s’en charger, pas le directeur d’une école privée italienne.

Les membres des Tuniques Rouges hoquetèrent. Les journalistes se figèrent. Tous se tournèrent, presque à l’unisson, vers le fond de la salle, leurs visages criant silencieusement : On fait quoi ? Gilain, lui, ne souriait plus.

- Comment ne pas me souvenir avec une nostalgie mêlée d’amertume du contrat signé avec lui le jour-même ?

L’air sembla manquer.

Deuxième accusation.

Légalement, il aurait dû lui laisser dix jours de réflexion, trente s’il s’agissait d’un élève néomage.

Gilain pinça les lèvres. Son masque de sérénité se fissura. D’un geste sec, il cisailla l’air devant son cou.

Coupez.

Peter et Fatima entrèrent en action. Les caméras refusèrent d’obéir aux cadreurs. Ceux qui tentèrent de les éteindre virent les objectifs rester braqués sur Marlène, insensibles aux tentatives de sabotage. Même sans piles, elles continuaient de fonctionner, diffusant en direct sur toutes les chaînes, magiques ou non.

- Ce contrat, poursuivit Marlène, me demandant de payer la modique somme de cent um par seconde passée au Mistral…

Un hoquet parcourut la salle tant le montant était exorbitant.

- Coût que j’étais dans l’incapacité de comprendre à ce moment-là mais que j’ai tout de même assumé.

- La question se pose de où vous avez trouvé une telle somme, cingla Gilain, le regard aussi glacial qu’un iceberg.

- Ça continue d’émettre sur toutes les chaînes, murmura Nicolas les yeux fixés sur les écrans géants.

- Évidemment, chuchota Peter. C’est le buzz du siècle. Si les journalistes dans la salle ont peur de Gilain, ceux en régie ne risquent rien. D’ailleurs, je vais leur donner un coup de main…

Une caméra pivota d’elle-même, se braquant sur Gilain. Dans les studios, les monteurs s’en emparèrent aussitôt. L’image de l’homme figé, dépassé par la situation, fut intégrée au flux, apparaissant sur les écrans de la grande salle de conférence silencieuse.

- Comment ne pas me souvenir avec une nostalgie mêlée d’amertume de ma première sortie de Noël au centre commercial, une sortie à laquelle je ne souhaitais pas participer.

Un murmure parcourut la salle.

- Maître Gilain m’a convaincue de m’y rendre en me donnant la permission exceptionnelle d’utiliser l’intégralité de mes réserves pour acheter un cadeau à mes parents.

Nicolas grimaça et certains journalistes serrèrent les dents en secouant la tête.

- Je n’avais aucune idée des implications, précisa Marlène d’un ton navré.

- Il a été jugé pour ça ! s’exclama un journaliste, trop empressé, trop zélé.

Un regard en coin vers Gilain trahissait son intention : se placer du bon côté. Marlène lui offrit un sourire poli avant d’achever son coup :

- Je remercie maître Gourdon d’être venue me sortir de là mais comment ne pas me souvenir avec une nostalgie mêlée d’amertume de mon retour à l’infirmerie où moins d’une heure après mon arrivée, maître Gilain est venu me réclamer le remboursement des huit milliards d’amende exigés par le CIM lors de son procès.

Un silence. Puis un éclat. Cette fois, les réactions ne se firent pas attendre. Des exclamations outrées fusèrent parmi les journalistes, certains se redressant brusquement. Les Tuniques Rouges, eux, ouvrirent de grands yeux, sidérés.

- Sale peste ! s’exclama maître Gilain. Dès le premier jour, j’ai su que tu me poserais problème. La reine de l’égoïsme et de l’égocentrisme.

Marlène ne broncha pas. Elle poursuivit :

- Comment ne pas me souvenir avec une nostalgie mêlée d’amertume de mon départ du Mistral, où dans son bureau, devant un officier du CIM, maître Gilain a tenté de me faire chanter.

L’air se glaça.

Des officiers du CIM entrèrent. Sans un mot, ils se placèrent sur les bords de la salle, verrouillant la scène comme une nasse se referme sur sa proie. Un mouvement parcourut la salle. Certains journalistes, la gorge nouée, préférèrent fondre vers la sortie. Trop risqué. Gilain, lui, ne pouvait plus fuir.

- Salope ! gronda maître Gilain, les sourcils froncés et la mâchoire serrée. Ça, tu vas me le payer !

- Comment ne pas me souvenir avec une nostalgie mêlée d’amertume de mon premier anniversaire au Mistral ?

Maître Gilain tiqua.

- Tu n’es pas contente que je t’ai donné la permission exceptionnelle de sortir de l’école pour aller le passer avec tes parents ?

Marlène ne lui accorda même pas un regard.

- Ce jour, poursuivit-elle, où maître Gilain, a accusé, à tort, Lycronus Stoffer d’être un voleur de magie.

Un électrochoc parcourut la salle.

- Oh merde ! s’exclama Peter.

- La diffusion a cessé, murmura Nicolas, les yeux rivés sur les écrans diffusant de la publicité.

- Pas fou, le CIM a fait couper. C’est trop grave.

L’agitation gagna la foule. Certains journalistes s’échangèrent des regards inquiets, oscillant entre l’envie d’en savoir plus et la peur des répercussions.

- Sale menteuse ! grogna maître Gilain, les poings serrés.

Enfin, Marlène daigna lui accorder de l’attention. Son regard rencontra le sien, implacable.

- Je mens ? dit-elle d’un ton presque amusé. Alors expliquez-nous en détail combien Lycronus Stoffer vous a volé. Et surtout… de quelle manière il s’y est pris.

Un pas en arrière. Un silence glacial. Marlène ne souriait pas. Elle savait. Et Gilain venait de comprendre qu’elle savait.

Il n’avait jamais eu besoin d’inventer un scénario. Il n’avait même pas cherché à en construire un. Pourquoi se fatiguer, quand sa parole seule suffisait à condamner quelqu’un ? Quand le CIM, la justice, la police et les médias s’agenouillaient à la moindre de ses déclarations ? Mais aujourd’hui, sa parole vacillait. Et ça, il ne l’avait pas vu venir.

Un officier du CIM s’avança vers Gilain tandis qu’un autre s’approchait de Marlène.

- Tu crois t’en sortir comme ça, sale peste ?

Chacun des officiers tendit aux deux protagonistes un collier de contrôle.

- Nous voulons nous assurer de votre coopération tandis que la situation sera étudiée de près, expliquèrent les deux officiers en même temps.

Marlène blêmit. Un collier magique ? Impossible. Elle recula, secouant la tête. Maître Gilain, lui, eut une réaction bien plus brutale. L’officier devant lui s’écroula.

- Il est mort ! s’exclama un membre du CIM.

Un frisson parcourut la salle. L’instant suivant, Gilain pivota vers Marlène. Une douleur fulgurante lui transperça le ventre. Un froid implacable se répandit en elle, figé, acéré, comme si la glace mordait ses organes de l’intérieur. Son corps vacilla. La douleur explosa.

Elle s’écroula. Marlène sentit qu’on la retenait – Nicolas.

- Merde ! s’exclama Antoine. Il m’a pris par surprise. J’ai amorti ce que j’ai pu. Il ne repassera pas.

Les policiers s’étaient repliés derrière le bouclier d’Antoine.

Le froid s’intensifiait, insidieux, rampant jusqu’au cerveau de Marlène. Son monde vacilla. La vue et l’ouïe s’effacèrent, laissant place à un néant glacé. Seule sa gnosie lui permettait encore de percevoir ce qui l’entourait.

- J’ai utilisé toute mon énergie pour dessaouler Peter ! maugréa Nicolas.

Marlène lui transmit toute l’énergie qu’elle générait. La douleur reflua mais la glace persista.

- Je n’arrive pas à la soigner ! pleura Nicolas. Je ne me suis jamais entraîné et cette blessure-là me dépasse.

- Projectile de magie pur, identifia Séverine. Il faut un guérisseur de haut vol pour soigner ça.

- Il arme une téléportation ! prévint un officier du CIM.

- Il va s’enfuir ! dit quelqu’un d’autre.

Il ne va pas s’en sortir comme ça, quand même ! s’énerva Marlène en pensées. S’il disparaissait, il partirait avec ses réserves et vivrait dans le luxe, sans risque, menace permanente pour Marlène. Elle ne se voyait pas vivre dans la peur. Elle voulait le voir payer pour ses crimes.

- C’est moi que tu veux ?

Cette voix… Marlène en pleura intérieurement. Elle ne la percevait qu’à travers sa gnosie, dans un léger brouillard. Pas moyen de voir clairement son propriétaire, juste une forme floue. Marlène le sentait : malgré les efforts de Nicolas, elle s’enfonçait.

- Lycronus Stoffer, se régala Gilain. Le sale rat sort enfin de son trou ! Tu vas me rembourser tout ce que tu me dois !

- Je ne vous dois rien, répliqua Lycronus d’une voix calme, imperturbable. Mon contrat me donnait le droit, en échange de l’intégralité des économies de ma grand-mère, soit cent deux kum, de me servir dans les caisses de l’école pour apprendre.

Marlène peinait à y croire. Il avait osé. Il avait tendu une carotte à Gilain, qui l’avait saisie sans réaliser qu’il venait de se condamner.

- Tu as pompé dix milliards d’um dans mes réserves ! s’exclama Gilain, hors de lui. Heureusement, ta copine m’a permis de rééquilibrer mes comptes. Cette petite dinde a tout accepté sans broncher, me versant ce qui me revient de droit !

- Vous avez profité de l’ignorance de Marlène, répondit Lycronus, d’un calme impérial.

- Je vais enfin être débarrassé de toi, vil asticot.

La magie crépita autour de Gilain. Il armait une attaque… contre Lycronus ! Marlène voulut le prévenir mais ses cordes vocables gelées refusaient de réagir.

- Cesse de t’agiter, maugréa Nicolas. Tes poumons ne s’ouvrent plus. Ton cœur ne bat plus. Une seconde inattention de ma part et nous te perdons alors calme-toi !

Me calmer ? hurla Marlène. Alors que Lycronus fait face à ce connard ?

- Je n’arrive pas à la ramener, prévint Nicolas, fébrile.

- Tu la maintiens en vie et c’est déjà énorme, le soutint Peter.

Une flèche de magie pure partit de Gilain, droit sur Lycronus.

Lycronus !

Le bouclier monté par Antoine se déforma en absorbant la déflagration. Lycronus resta debout, le regard rivé dans celui de son adversaire.

- Tu ne t’en sortiras pas aussi facilement ! hurla Gilain, entouré d’un halo de magie pure. J’ai des milliards en réserve, des années d’extorsion et de chantage. Comment penses-tu t’en sortir, Stoffer l’ensorceleur ?

Gilain éclata d’un rire cruel qui glaça Marlène jusqu’au fond de ses os. Antoine était puissant, mais ses réserves étaient limitées. Aurait-il assez de force pour contrer cet assaut ? Gilain ne lui ferait aucun cadeau.

Alors que des flèches de magie pure fendillaient l’air en direction de Lycronus, cherchant la moindre faille dans le bouclier d’Antoine, un officier du CIM contourna l’estrade et s’avança vers Séverine.

- Mage d’attaque Séverine Carmin ?

Séverine acquiesça sans un mot.

- Les gouvernements français et américains sont tombés d’accord. Le président américain donne son autorisation pour votre intervention.

Marlène se concentra pour bien entendre les sons à travers sa gnosie, ses propres oreilles gelées ne lui renvoyant qu’un bourdonnement sourd.

- Le président français vous ordonne de tuer François Gilain, termina l’officier.

- Tout homme a droit à un jugement, répliqua Séverine.

Marlène comprit la réponse de sa coéquipière, mais un frisson de dépit la parcourut.

- François Gilain a tué de sang froid et devant de nombreux témoins un des membres du CIM. Il a blessé mortellement Marlène Norris et s’en prend actuellement à nous. Les allégations précédentes de Marlène Norris sont en cours de vérification et pour le moment, toutes sont justes.

- La peine de mort a été abolie, siffla Séverine.

- En France, oui, pas en Amérique et l’officier du CIM à terre est américain, indiqua le policier français. Vous avez ordre de tuer, mage d’attaque.

Séverine serra les poings et baissa les yeux, son dilemme palpable. Marlène, dans sa semi-conscience, se sentit dévastée. Elle n’avait jamais voulu ça. Mais plus encore, une part d’elle espérait malgré tout que Séverine agirait, non pas par violence, mais par justice.

Tout ce qu'elle avait vécu jusque-là l’avait menée à ce point. Chaque moment, chaque décision qu’elle avait prise, l’avait amenée à cette confrontation. Tout ce qu'elle avait appris, à travers ses épreuves, ses erreurs, l’avait forgée en une personne capable de comprendre la vérité derrière les choix. Elle n’était plus celle qui courait après la gloire. Elle était celle qui pouvait accepter les sacrifices.

Ce n’était pas sa victoire seule, cette fois. C’était celle de tous ceux qui l’avaient accompagnée dans ce chemin. Et ils n’étaient pas là par hasard. C’était sa transformation qui avait fait d'eux ses alliés.

La déflagration atteignit Gilain en plein cœur, une flèche de magie pure qui perça son bouclier comme s’il n’avait jamais existé. Il hoqueta, la surprise se lisant sur son visage, puis s’effondra sans un mot.

- Je me rends, annonça Lycronus d’une voix calme en levant les bras. Je retire mes bras d’archer.

Il détacha les objets magiques fixés à ses avant-bras. Un officier du CIM les saisit et en échange, lui remit un collier de contrôle que Lycronus passa sans résistance. En un instant, il disparut, téléporté sans aucun doute vers une prison de haute sécurité.

Lycronus.

Marlène n’en revenait pas. Jamais depuis des années il n’avait été aussi proche d’elle… et pourtant insaisissable. Il avait rompu son invisibilité pour empêcher Gilain de fuir, pour lui donner une bonne raison de rester, pour laisser le temps aux négociations d’aboutir, pour offrir à Séverine la diversion dont elle avait besoin pour prendre Gilain par surprise.

Cela venait de lui coûter la liberté. Marlène sentit un déchirement intérieur. Son corps gelé gémit sans bruit.

- Je n’arrive pas à la ramener, pleura Nicolas.

- Nous prenons le relai, dit une voix déformée dans la gnosie.

Marlène, luttant pour garder conscience, sentit son monde s’effondrer autour d’elle. Les ténèbres l’envahirent.

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