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La Dévoreuse — Salim

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Par MrOriendo , Gae

Le soleil est déjà haut dans le ciel lorsque la caravane franchit enfin les portes de la Cité-Monde. Devant nous, la Grande Dévoreuse s’étend à perte de vue jusqu’à l’horizon. C’est une immense plaine aride découpée en plateaux séparés par des fissures, comme si la terre s’était brisée en mille morceaux sous les poings d’un géant. Le sol est un tapis de roche parsemé d’arêtes tranchantes et de crevasses où l’imprudent risque à tout moment de se fouler une cheville. Il est recouvert d’un sable rouge aux grains épais qui tanne la peau des voyageurs et s’infiltre dans nos yeux à la moindre bourrasque. L’air que l’on respire est brûlant et sec, la poussière qu’il charrie lui donne un goût acide. Au loin, j’aperçois une rangée de dunes que nous devrons franchir avant d’atteindre les contreforts du Mont Brasil et l’enfer de Tys-Beleth.

Le convoi s’étire paresseusement au milieu de ce désert, encadré par une cohorte de soldats du Guet et cinq Sorcelames. En tête de cortège, le capitaine chevauche une superbe bête aux écailles d’un vert scintillant qu’il a baptisée Opaline. Derrière lui se trouvent les charpentiers qui ont la lourde tâche d’étayer les galeries et de réparer les chariots dont les essieux se brisent régulièrement. Viennent ensuite les mineurs qui sont de loin les plus nombreux : ces Fangeux transportent sur leur dos des pioches et des pelles, des seaux et des lanternes ainsi que d’épais rouleaux de corde. Je me suis longtemps demandé pourquoi Fieryn Dolan nous oblige à voyager avec tout le matériel, jusqu’au jour où Syndra m’a expliqué que les pillards de la Dévoreuse viendraient s’en emparer si on l’abandonnait à Tys-Beleth. Il en va de même pour les charrettes de ravitaillement, jalousement gardées à l’arrière du convoi et tractées par de lourdes bêtes de somme. Elles contiennent les précieuses rations de nourriture, les tonneaux d’eau potable et l’huile dont nous aurons besoin pour embraser nos lanternes. Au retour elles serviront à transporter la récolte de gemmes d’éclat de la semaine.

C’est justement à côté de ces chariots que je me trouve, accompagné de Syndra et des autres Trompe-la-mort. Pendant le trajet, le capitaine nous a confié le soin des montures de rechange. Les cavalines sont nerveuses, elles commencent déjà à renâcler en grattant le sol de leurs sabots. La plupart montrent les crocs et font vibrer leurs écailles quand je m’approche d’elles. Pourtant, même au milieu de ces animaux dont j’ai horreur, je me sens plus chanceux que le pauvre bougre qui voyage avec les Souterreux derrière.

J’ai assisté comme tout le monde à la punition de ce soldat que le capitaine Dolan a fouetté avec sa Lame d’Arcane. Pour un simple élan de gentillesse, une gourde d’eau distribuée sans autorisation, le Sorcelame l’a condamné à mourir à petit feu dans d’atroces souffrances. Soyons réalistes, cet homme n’arrivera jamais à Tys-Beleth en vie. Il trébuche plus qu’il ne marche et sa respiration est un râle d’agonie déchirant. Si les Souterreux ne se relayaient pas pour le soutenir, il serait déjà en train de cuire à plat ventre dans le sable. Pourtant, en dépit de son état, la milicienne qui le surveille refuse de le laisser monter dans un chariot. On dirait même qu’elle prend un plaisir sadique à le maltraiter davantage : dès que le pauvre hère n’avance pas assez vite, elle s’amuse à lui donner des coups de bâton dans les jambes.

« Aïe ! »

Syndra serre les dents et claudique sur quelques pas. Je n’ai pas besoin de me retourner pour comprendre que le soldat vient de recevoir une nouvelle correction. Un lien étrange s’est établi entre cet homme et mon amie, on dirait qu’elle le décharge d’une partie de sa souffrance. Je mettrais ma main à couper que c’est un Corrompu et qu’il lui a jeté un maléfice. Et pourtant elle se redresse, inspire profondément et se remet à marcher d’un pas alerte. C’est à n’y rien comprendre. Tout à l’heure, près des enclos, je l’ai vue s’effondrer en larmes, le corps secoué de spasmes. Je m’attendais à devoir la soutenir, la porter sur tout le trajet. Il y a bien des traces de sang séché sur sa robe, là où le tissu collait à sa peau, mais elle bouge avec une souplesse déconcertante, comme si la douleur glissait sur elle sans laisser de marque.

« Comment va ton dos ? je demande pour briser la glace entre nous. Est-ce que tes blessures te font mal ? »

Mon amie m’ignore et continue de marcher en scrutant le paysage. À côté d’elle, Vipérine la suit sagement, le nez enfoui dans les plis de sa robe. Syndra n’a même pas pris la peine de lui passer une sangle autour du cou.

« Tu ferais mieux de l’attacher avec les autres, dis-je. Si elle prend peur, elle risque de s’enfuir ou d’attaquer quelqu’un. »

Cette fois, je réussis à déclencher une réaction, mais ce n’est pas celle que j’espérais. Syndra se retourne et me foudroie d’un regard lourd comme un ciel d’orage.

« Tu es subitement devenu expert en cavalins, Salim ? Non ! Alors évite tes remarques inutiles et laisse-moi m’occuper de Vipérine tranquille. »

Elle sort de sa poche une nagine sucrée chapardée sur un chariot et la glisse à l’animal qui s’en empare joyeusement. La cavaline croque le fruit, pousse un petit gloussement et trottine à côté de Syndra pour en réclamer une autre. Mon amie en profite pour la faire piaffer, avancer en crabe, s’incliner d’une révérence avant de lui offrir sa friandise. J’admire en silence la complicité qui les unit. Quand Syndra tourbillonne pour danser au vent, la créature reproduit ses mouvements puis se pavane fièrement devant ses congénères. Ces deux-là se connaissent bien, c’est une évidence. Il faut dire que Syndra s’occupe de Vipérine depuis sa naissance, quand elle n’avait pas encore d’écailles et mesurait à peine la taille d’un chiot. Hélas, comme je le craignais, leurs jeux ne tardent pas à perturber le troupeau : les autres cavalines ont senti l’odeur des agrumes et tirent brutalement sur leurs sangles. Plusieurs palefreniers se font surprendre et s’étalent dans la poussière. Les bêtes sifflent, découvrent les crocs et claquent des mâchoires.

« Hé, tas de vermine ! Calmez-moi ce foutoir. Sinon, vous allez le regretter. »

La voix rauque du sergent Boc cingle l’air comme un coup de fouet. Les Fangeux sursautent, se relèvent en jurant et se précipitent sur les longes pour maîtriser la harde. Les cavalines résistent et font vibrer leurs écailles. Celle dont j’ai la charge, une vieille carne à la robe fauve, se jette sur Syndra pour lui arracher une nagine des mains. Vipérine s’interpose en poussant un rugissement qui me glace le sang. L’autre s’arrête net. Toute sa masse se ratatine comme si on venait de lui ôter l’air des poumons. Elle courbe l’échine, rentre l’encolure et ouvre sa gueule une dernière fois, mais le sifflement meurt avant de naître. Vipérine avance d’un pas autoritaire, les crocs à peine découverts. La fauve détourne les yeux, s’affaisse sur ses pattes et lui cède le passage avec un geignement sec. La tension retombe d’un coup et le troupeau se remet en marche. Syndra récupère l’agrume écrasé, me lance un regard noir et repart sans un mot. Je me hâte de museler l’ancienne dominante pour reprendre ma place dans le rang.

La progression est lente, la chaleur nous harasse et la caravane se meut à une vitesse d’escargot. De temps à autres on entend le bruit strident d’un crache-sable sauvage qui termine sa digestion, suivi par l’apparition d’un geyser de poussière. Le son qu’ils produisent en recrachant les débris de roche par leurs narines rappelle le grincement d’une porte en métal. Ils rompent la monotonie et le silence du désert, tout en nous offrant un avertissement : ici, on n’a pas besoin d’ennemis pour mourir. Il suffit d’un pas de travers, de poser le pied sur les sillons concentriques tracés dans le sable pour se faire aspirer et broyer par leurs énormes mâchoires. La piste n’est pas juste un point de repère qui nous guide : sans elle, nous n’avons aucune chance de traverser la Dévoreuse en vie.

Je relève la tête. Une ombre glisse le long d’une crête, à contre-jour. De loin, on dirait un molosse démesuré, presque à hauteur d’homme. Les cavalins le sentent avant moi. Un frisson dans les longes, un renâclement étouffé. Ils ont reconnu le prédateur. Un rayon de soleil accroche son dos, révélant une excroissance vertébrale semblable à une lame d’os. Des crocs laiteux dépassent de sa gueule comme des poignards. Sa démarche est silencieuse, souple et économe, mais je devine sa musculature puissante à chaque fois qu’il roule des épaules. Dans les fosses de combat d’Ambreciel, j’ai déjà vu l’une de ces créatures éventrer deux escrimeurs en un battement de cœur.

Un pâle-échine.

Le nom circule à voix basse. Les soldats du Guet forment une rangée de lances face au vent. Le capitaine et les Sorcelames se déploient autour de la caravane. À ma gauche, j’entends le clac étouffé des arbalètes qui se tendent. J’ose à peine respirer. Si une meute se cache derrière lui, nous sommes morts. Si c’est un vieux mâle solitaire, nous avons peut-être une chance qu’il nous ignore.

Peut-être.

L’ombre s’arrête au sommet de la dune. J’ai la gorge sèche. La cavaline près de moi tremble, les oreilles collées sur le crâne. Elle laisse échapper un sifflement plaintif. Je balaie les crêtes du regard, craignant de voir apparaître une seconde silhouette. Le pâle-échine nous scrute, à la recherche d’une proie facile. Instinctivement, la caravane se resserre. Une bourrasque fait claquer la toile d’un chariot et je sursaute. Enfin, le prédateur s’ébroue. Le sable jaillit sous ses pattes et il bascule derrière la dune.

Disparaît.

Le silence retombe, seulement troublé par le bruit de ma respiration. Puis le capitaine aboie un ordre et aussitôt, le convoi s’ébranle. Nous devons quitter son territoire de chasse. Ces créatures se rassemblent pour attaquer un adversaire supérieur en nombre. La peur me donne des ailes. En dépit de la fatigue, les gardes nous imposent une cadence infernale. La bête n’est plus visible mais je sens son souffle chaud qui nous talonne. C’est la première fois que je croise un pâle-échine si près d’Ambreciel. Je l’imagine derrière chaque ombre, chaque rocher déformé par les volutes de chaleur. À l’affût. Prêt à bondir pour nous tailler en pièces.

Un murmure parcourt les attelages. Plusieurs soldats pointent du doigt un monolithe à travers la poussière. Le soulagement est tel que mes jambes flageolent, je dois m’appuyer sur Fauve pour ne pas perdre l’équilibre.

Une borne de Façonneur.

Nous pressons le pas pour atteindre ce refuge temporaire. C’est un bloc de granit massif, couvert de runes que je ne parviens pas à déchiffrer. En son centre, une cavité de la taille de mon poing contient une gemme d’éclat enchâssée. Ces obélisques, œuvres des plus grands Façonneurs de la Cité-Monde, sont notre meilleure assurance-vie dans cet océan de sable. En cas de tempête de roche, il suffit qu’un Sorcelame active la pierre pour déployer un dôme magique autour de nous. Sans cela, les convois pris au piège seraient pulvérisés par le souffle ardent de la Dévoreuse. Je lève machinalement les yeux vers le ciel, cherchant une autre sorte de protection. Deux points argentés tournoient dans les courants d’air chaud, loin au-dessus de nos têtes. Les hurle-au-vent. Une idée géniale du commandant Ravinel, devenue la norme pour tous les voyageurs. Ces oiseaux sentent les changements de pression à des kilomètres à la ronde. S’ils se mettent à piquer vers le sol en criant, nous saurons qu’un ouragan se prépare bien avant de voir le mur de sable à l’horizon. Pour l’instant, ils planent en silence. Le pâle-échine semble avoir abandonné sa traque. Je relâche enfin ma respiration.

Nous sommes toujours vivants.

Le répit est pourtant de courte durée. À peine avons-nous bu une gorgée d’eau tiède que le capitaine Dolan surgit, perché sur Opaline.

« Syndra ! Viens ici, jeune fille. »

Le ton n’admet aucune réplique. Il désigne un chariot de ravitaillement à l’écart du groupe, un peu en retrait de la borne. Syndra hésite, jette un coup d’oeil au prisonnier qui gît plus loin, puis s’exécute. Je n’aime pas ça. Je profite de la confusion du bivouac pour me glisser derrière les caisses, l’oreille tendue.

« Je t’ai vue calmer Vipérine sans fouet, attaque Dolan sans préambule. C’est bien. Tu auras fière allure sur son dos lors du défilé. »

Il marque une pause, le cuir de sa selle gémit alors qu’il se penche vers elle.

« Je sais combien tu es attachée à cette bête. Elle est à toi, désormais. Je l’ai rachetée au Guet sur mes propres deniers. Ce sera ton cadeau de mariage. »

Je manque de m’étouffer avec ma salive. Ce vieux porc veut épouser Syndra ?

« De... mariage ? répète-t-elle, le teint blême.

– Tout est arrangé avec ton père. En échange de ta main, je double la ration d’eau des Fosses pendant six mois. Mais si tu refuses... Disons que l’hiver sera sec. Très sec. Et mortel pour ce pauvre Ballard. »

Quelle ordure ! Le piège est parfait. Je serre les poings contre la roue du chariot. Syndra se raidit et, avec effroi, je vois des sillons blancs apparaître sous sa manche. L’image du corps écrabouillé de la milicienne me revient en mémoire. Non, Syndra, pas maintenant ! Calme-toi ! Si elle perd le contrôle ou si Dolan aperçoit cette lueur, nous sommes morts. Elle semble le comprendre. Elle ferme les yeux une seconde, prend une longue inspiration et le phénomène magique s’estompe. Lorsqu’elle reprend la parole, sa voix tremble mais elle reste digne.

« Si j’accepte de vous épouser, m’accorderez-vous une faveur ? »

Dolan grimace. J’entends ses doigts pianoter sur le pommeau de sa selle. Il acquiesce finalement avec un sourire mielleux qui me donne envie de vomir.

« Épargnez le prisonnier, capitaine. L’homme que vous avez fouetté. Je ne supporte plus ses gémissements d’agonie. Soignez-le avec votre magie et je vous promets d’être enthousiaste au sujet de ce mariage. »

Cette fois, le salopard ricane.

« D’accord, dit-il. C’est un marché équitable. Si tu me rejoins sous ma tente ce soir, il aura la vie sauve. Je te laisse y réfléchir, mais ne tarde pas. Ma patience a des limites. »

Il pique des deux éperons et Opaline s’éloigne au trot en soulevant un nuage de poussière. Je sors de ma cachette. Syndra est livide. Les larmes aux yeux, elle caresse l’encolure de Vipérine. Les nervures argentées sont revenues sur son bras : elles ont grimpé jusqu’à son cou et pulsent sous sa peau d’une lueur sinistre.

« C’est lui, pas vrai ? soufflé-je en m’approchant. Le prisonnier. C’est à cause de lui que tu as cette magie. »

Mon amie sursaute, essuie ses joues d’un revers de main, mais ne le nie pas.

« Je... Je ressens sa douleur, Salim. Quand Dolan le fouettait, c’était comme si ma propre peau se déchirait. Je ne peux pas l’expliquer. »

C’est donc ça. Ce type est un Corrompu, un sorcier qui l’a liée à lui par je ne sais quel maléfice pour partager ses souffrances. Une rage sourde m’envahit. J’ouvre la bouche pour lui hurler de refuser ce mariage maudit, pour lui dire qu’on trouvera une solution, mais je n’ai pas le temps d’en placer une.

Un cri strident déchire l’air.

Là-haut, les deux hurle-au-vent piquent vers le sol en battant des ailes avec frénésie. Syndra me dévisage d’un air horrifié. On sait tous les deux ce que ça signifie.

« TEMPÊTE ! hurle une sentinelle. Resserrez les rangs ! Tout le monde autour de la borne ! »

C’est la panique immédiate. Les Fangeux lâchent tout pour se ruer vers l’obélisque dont la gemme commence à luire. Le ciel, à l’horizon, n’est plus qu’un mur noir qui avale le monde à une vitesse terrifiante.

« Vite, Salim ! »

Syndra saute sur Vipérine. Je me précipite vers Fauve, la vieille cavaline restée à l’écart près des dunes. J’attrape la sangle et je tire dessus de toutes mes forces. Rien à faire. Cette tête de mule refuse d’avancer. Elle reste plantée là, ses pattes solidement ancrées dans le sable, les yeux exorbités et les naseaux frémissants. Elle rejette la tête en arrière et pousse un cri de terreur.

« Allez, sale bête ! »

Une ombre immense me recouvre.

L’odeur de charogne me frappe juste avant le choc. Je reconnais l’énorme silhouette, cette lame d’os effilée qui ressort de son dos. Le pâle-échine n’était pas parti. Il attendait le chaos.

L’impact est d’une violence inouïe. Je suis projeté en arrière comme un fétu de paille, le souffle coupé. Je roule dans la poussière. Quand je me relève, c’est l’horreur absolue. Fauve se débat frénétiquement entre les mâchoires du monstre, ruant dans le vide pour tenter de se dégager, mais c’est inutile. Les crocs du prédateur transpercent ses écailles et brisent sa nuque dans un craquement écœurant. La bête secoue la cavaline de trois cents kilos comme un chiffon, le sang gicle en gerbes chaudes sur mon visage.

« Salim ! »

Syndra fait volte-face, Vipérine s’élance. Le pâle-échine lâche la carcasse disloquée de Fauve. Il tourne ses yeux laiteux vers moi et ses muscles frémissent. Il va bondir.

Je suis mort.

Un grondement de tonnerre explose dans mes oreilles.

Le mur de vent nous percute de plein fouet. D’un coup, il n’y a plus de créature, plus de caravane ni de lumière. Le monde disparaît. Je suis aveuglé par le sable. Des pierres s’envolent dans la tempête. Je m’aplatis au sol et je rampe, cherchant un abri du bout des doigts, n’importe quoi. Ma main rencontre une souche de bois mort. Je m’y cramponne comme un naufragé.

« Syndra ! »

Ma voix est étouffée par le vacarme. Des éclats de roche me fouettent le dos, le vent tire sur mes jambes pour m’arracher à la terre. La nature se déchaîne dans sa toute-puissance, le rugissement de la tornade me vrille les tympans. L’air devient brûlant et acre, irrespirable. Mes doigts crispés sur l’écorce sèche commencent à me faire mal. Je serre les dents et je résiste, priant Ran pour que le pâle-échine ne me retrouve pas dans ces ténèbres.

Soudain, je sens avec horreur ma souche se déraciner.

« Oh non ! je hurle intérieurement. Par tous les dieux ! Tout mais pas ça ! »

Hélas, un craquement inquiétant se fait entendre et j’ai tout juste le temps de lâcher prise avant de la voir s’envoler dans la tornade. Aussitôt, je me retrouve emporté par la déferlante. Je me cogne dans tous les sens, le monde n’a plus de haut ni de bas, c’est un tourbillon incessant de gris, d’ocre et de noir qui me donne envie de vomir. Des pierres tranchantes m’entaillent les bras et les jambes, un éclat cisaille ma joue et j’ai de la poussière dans les yeux. J’ouvre la bouche pour inspirer de l’air : je ne parviens qu’à avaler du sable qui m’étrangle. Je perds la notion du temps. Je ne suis plus qu’un morceau de viande ballotté dans la tempête. Puis mon dos heurte quelque chose de dur. Le choc me vide les poumons. Par réflexe, mes mains griffent la pierre, trouvent une aspérité, s’y accrochent avec l’énergie du désespoir. Je m’aplatis contre la paroi, recroquevillé en position fœtale, attendant la fin.

« Au-secours ! »

Je hurle, j’utilise toutes les forces qu’il me reste dans cet appel à l’aide, mais le souffle ardent m’a trop éloigné de la caravane et personne ne peut m’entendre. Une bile acide me brûle la gorge et j’ai la tête qui tourne. Le hurlement de la Dévoreuse devient si aigu qu’il se change soudain en silence.

J’ouvre les yeux, persuadé d’être mort.

Une silhouette drapée d’une toge diaphane apparaît dans mon champ de vision. Une femme. Elle ne semble pas subir la morsure du vent. Ses cheveux d’ébène retombent sur ses épaules comme si la tempête n’existait pas. Je distingue son visage noble, pâle, d’une beauté presque irréelle. Sur son front, enchâssée dans une couronne de bois flotté entrelacée d’argent, brille une gemme blanche finement ciselée. Elle pulse dans son diadème comme une splendide étoile de givre.

Je la fixe, le cœur battant.

Je reconnais cette pierre. Le vieux Ballard me l’a décrite cent fois. Il n’en existe pas deux semblables dans toute la Cité-Monde.

Le Joyau d’Ambreciel.

« Princesse Ceara... ? »

Elle s’immobilise à une dizaine de pas. Le vent hurle encore autour de nous, mais quelque chose le retient, comme si la tempête se brisait sur un mur invisible. Un picotement désagréable se répand sur ma peau et mes blessures se referment. Quand sa voix résonne, elle surgit directement à l’intérieur de ma tête.

« Écoute-moi, enfant de la Cité-Monde. »

Je sursaute. Son intonation est sèche, presque brutale. Ses yeux me scrutent comme pour s’assurer que je suis bien réel.

« Je n’ai pas beaucoup de temps. »

Le Joyau sur son front palpite violemment. Autour d’elle, le sable se soulève et tourbillonne. Du bout des doigts, elle l’abreuve de sa magie et le façonne.

Je vois une tour d’argent qui s’effondre. Des hommes et des femmes brûlent, des flammes noires rampent contre le vent en sifflant. Un chant grave et sépulcral monte des ruines. Une ombre gigantesque s’abat sur le Palais d’Ambre et dévore le soleil. Je frissonne.

« Ils sont déjà à l’oeuvre », murmure Ceara.

Sa voix tremble. Elle perd de sa noblesse pour se teinter d’une urgence absolue. Le masque de la princesse se fissure sous mes yeux pour révéler une femme terrifiée.

« Les fils de Morgulath. »

Les images de sable changent. Trois silhouettes apparaissent devant l’ombre. La première est entourée d’une sphère lumineuse. La seconde brandit une Lame d’Arcane flamboyante. La troisième...

Je sens mon estomac se nouer.

Un grand corps tout maigre au teint mat. Des épaules étroites qui portent le poids du monde. Une boucle d’oreille qui brille sous une tignasse noire en bataille.

C’est moi.

Je recule d’un pas.

« Non... »

Ceara me fixe avec une intensité terrible.

« Si je tombe... »

Sa voix se brise.

Le joyau pulse une fois, très fort. Autour de nous, la tempête rugit.

«... il sera libre. »

Le sable s’agite à nouveau. Je vois une immense créature morte au fond d’un gouffre. De sa carcasse s’échappe un nuage de pourriture qui flétrit tout ce qu’il touche. Les murs de la cité s’écroulent. Les habitants s’entretuent et la Fangeuse déborde de cadavres.

« Trois ancres sont nécessaires pour l’arrêter. »

Un vieillard enveloppé d’un manteau de ténèbres m’observe. Les autres images continuent de tourbillonner autour de lui, mais il ne bouge pas. Sa présence me glace le sang. J'ai le sentiment qu'il me voit vraiment.

« Le Sildaros pour forger ses chaînes. »

Les mots de Ceara deviennent plus difficiles, comme si chacun lui coûtait un effort considérable. Ses lèvres ont la couleur de la cendre.

« La Première Lame pour le blesser. »

Une rafale de vent traverse son bras. Sa silhouette se déchire un instant avant de se reformer. La lumière du joyau vacille. À chaque battement, son éclat faiblit un peu plus.

« Et un Réceptacle. Une âme assez forte pour servir de verrou. »

Son regard s’ancre dans le mien et un frisson me traverse.

« Pourquoi moi ? »

Mais Ceara ne répond pas. Son visage se tord d’inquiétude, on dirait qu’elle perçoit une menace invisible quelque-part derrière moi.

« Méfie-toi de celle qui marche dans les pas d’un homme », souffle-t-elle.

Les images se désagrègent. Le sable transperce son corps comme s’il était constitué de fumée. Un mince filet de sang s’échappe de son nez et disparaît dans le vent.

« Elle vous trahira pour libérer Morgulath. »

Sa silhouette se dissout peu à peu, laissant dans son sillage une traînée de poussière scintillante.

« Hâte-toi, enfant de la Cité-Monde. Les disciples de l’Ombre sont déjà en chasse. »

Une bourrasque plus violente que les autres emporte son reflet. La tempête recommence à hurler, brutale et assourdissante. Le chaos se déchaîne autour de moi, je suis de nouveau écrasé contre la roche, aveuglé et seul. La paroi dans mon dos vibre sous les assauts du vent, et j'entends avant de la voir la fissure qui se propage dans le calcaire au-dessus de ma tête. Un bloc de la taille de mon poing se détache dans un craquement sec et m'atteint à la tempe.

Je sombre dans l'inconscience.

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