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La caravane, partie 2 — Jaken

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Par MrOriendo , Gae

Un frisson remonte ma colonne vertébrale malgré la chaleur qui s’installe.

Serait-ce le fin mot de l’histoire ? Se pourrait-il que ma Coddie, que je forme depuis des mois pour devenir mon apprentie, me crache ainsi au visage ?

Je songe avec horreur aux évènements de cette nuit et à ses derniers mots sur le toit de la banque. « Je suis désolée, Jaken. » La pauvre avait l’air secouée, elle était en larmes. Mais parlait-elle seulement de son vertige qui la paralysait, ou de sa trahison qu’elle regrettait ? En y repensant, je réalise que cette petite peste a tout fait pour foirer mon cambriolage. D’abord le crochet cassé, le briquet émoussé et l’amidon trempé qui m’ont empêché de forcer la serrure et m’ont contraint à utiliser mon pouvoir. C’est Coddie qui gardait mon matériel dans sa sacoche, Coddie qui s’était chargée de son entretien la veille. Elle aurait très bien pu le saboter exprès pour me faire perdre du temps. Ensuite, cette écervelée a carrément crié mon nom aux soldats qui nous poursuivaient, ce qui a déclenché la charge des centaures. Mais était-ce vraiment de la stupidité ou devait-elle confirmer à quelqu’un mon identité ? Vous ne trouvez pas ça curieux que le commandant Ravinel, qui ne quitte presque jamais le Palais d’Ambre, se retrouve à proximité de l’atelier de Finch avec un régiment de cavalerie à quatre heures du matin ?

Mon instinct me hurle que c’est impossible, que Coddie en serait incapable, mais ma colère prend rapidement le dessus. Par les couilles de Morgulath, dire que j’étais à deux doigts de me sacrifier pour sauver cette gamine ! Et voilà qu’à cause d’elle, je me retrouve embarqué de force dans une caravane, destination l’enfer brûlant de Tys-Beleth ! Changement de plan, les gars ! Je vais toujours m’échapper de ce convoi de malheur, gagner la cime d’Ambreciel et infiltrer la prison des Sorcelames. Mais quand je recroiserai cette vermine de cafardeuse, je m’arrangerai pour disperser des morceaux de son cadavre d’un bout à l’autre de la Dévoreuse.

« Dalooo ! »

Je reviens brusquement à la réalité et me découvre nez-à-nez avec un Souterreux qui me regarde bizarrement en penchant la tête. Il a les yeux gris comme un brouillard hivernal et une expression un peu moins léthargique que ses camarades. Avec une lenteur infinie, il pointe sur moi un doigt décharné et croasse une seconde fois :

« Dalooo ! »

Non mais qu’est-ce qu’il me veut, le rebut de l’humanité ? Je reste figé quelques secondes avant de faire un pas en arrière. Pleurnicheuse ricane, elle voit bien que je suis complètement dépassé par la situation. Foudre de Ran, que ce voyage va être long ! Me voilà propulsé à la tête d’un groupe de bouseux avec lesquels je ne peux même pas échanger deux mots.

« Tu t’appelles Dalo ? dis-je. Salut, moi c’est Jinn. »

Je crois que je ne me suis jamais senti aussi ridicule de toute ma vie. Le Souterreux me fixe comme un concombre de mer, il semble vouloir quelque chose. On dirait un bébé d’un mètre soixante-dix qui a perdu sa tétine et qui attend patiemment que sa maman la glisse à nouveau entre ses dents. Si je me risquais à poursuivre la métaphore, j’ajouterais volontiers qu'il est plus que temps de changer ses langes.

« Dalooo ! »

Je vous jure que ce Fangeux va me rendre dingue ! De l’autre côté de la place, j’aperçois Gros-balourd et Porte-de-prison qui ne perdent pas une miette du spectacle. À côté d’eux se trouve le capitaine qui a failli m’étrangler devant la banque Jermane&Sœurs, reconnaissable à sa cuirasse de Sorcelame. Il est en grande conversation avec l’intendant du Guet, on dirait qu’il va prendre la tête de notre expédition. Formidable, il ne manquait plus que ça ! Je me réjouis d’avance, persuadé que ces énergumènes vont faire de mon séjour à Tys-Beleth un véritable cauchemar. Cerise sur le gâteau, mon nouvel ami Souterreux continue de brailler son charabia dans mes oreilles.

« Dalooo !

– Tu devrais lui donner à boire, imbécile ! s’esclaffe Pleurnicheuse en épluchant une pomme. Regarde-le, il meurt de soif ! »

La lumière se fait subitement dans mon esprit et j’adresse à ma geôlière un signe de tête reconnaissant. Vous auriez deviné, sans son aide, que « dalo » signifie en réalité « de l’eau » ? Je m’empresse de retourner près des enclos où un réservoir a été installé sur un chariot pour désaltérer les cavalins pendant le voyage. Je sors une gourde en métal de mon paquetage et la remplis à ras bord, avant de retourner auprès de mes protégés. Lorsqu’ils me voient approcher avec le précieux breuvage, les yeux des Souterreux s’illuminent. Ils avancent autour de moi avec ce qui ressemble à de la gratitude et je fais circuler le flacon parmi eux.

« Merci du coup de main », dis-je à Pleurnicheuse pour essayer d’engager la conversation.

Elle hausse les épaules et s’enferme de nouveau dans son mutisme, non sans me jeter un regard en coin de mauvais augure. Quelques secondes plus tard, je comprends l’origine de son coup d’œil mesquin.

« Eh, vous là-bas ! Qui vous a autorisé à distribuer des rations d’eau aux travailleurs ?! »

La voix cinglante est celle de l’intendant du Guet, qui s’avance d’un pas claudiquant dans ma direction. Gros-balourd éclate de rire et se plie en deux, on dirait presque qu’il va mouiller ses braies. Le capitaine Sorcelame m’adresse quant à lui un regard chargé d’une haine telle que je n’en ai jamais vue auparavant.

« Vous ne leur avez quand même pas donné une gourde pleine, espèce d’abruti ? »

L’’intendant postillonne à dix centimètres de mon visage. Je reste silencieux et je le dévisage avec colère en réprimant mon désir d’étriper Pleurnicheuse. Elle ne perd rien pour attendre, cette garce ! Décidément, la liste des personnes que j’ai envie de massacrer ne cesse de s'allonger. Et mon instinct me dit que ça ne va pas aller en s’améliorant.

« … complètement irresponsable ! s’égosille Face-de-rat. Comment un crétin comme vous a-t-il pu devenir soldat ? Cette eau sera retenue sur votre solde !

– Puis-je vous faire remarquer, intendant, que notre ami ne sera pas payé pour sa contribution à la caravane ? Je l’ai affecté ici pour le punir, car il s’est soûlé dans une auberge pendant son tour de garde. »

Le ton glacial du capitaine m’indique que lui aussi, il a envie de trucider quelqu’un. Et puisque votre humble serviteur a toujours une poisse légendaire, devinez sur qui il a jeté son dévolu ? Bingo ! Parole de Jaken, si la malchance se vendait en tonneaux, je serais l’homme le plus riche de la Cité-Monde !

« Que suggérez-vous, capitaine Dolan ?

– Quinze coups de fouet, et il piochera dans les mines au lieu d’assurer la protection des travailleurs. »

Je me décompose en écoutant l’énoncé de ma punition. Pleurnicheuse ricane, l’homme me jette un regard torve et cruel. C’est officiel, je suis son défouloir de la matinée. Non mais c’est une blague ou quoi ? Tout ça pour une malheureuse gourde d’eau ? À ce stade ce n’est plus de la discipline, c’est carrément de la torture !

L’intendant claque dans ses mains, Gros-balourd et Porte-de-prison accourent pour m’immobiliser. J’ai une singulière impression de déjà-vu et je sens que cette histoire va mal finir. Ils me saisissent sans ménagement par les bras, ôtent mon casque et défont l’agrafe qui retient ma cape. Heureusement pour moi, la pèlerine tombe dans la poussière sans dévoiler aux soldats sa doublure tachée de sang.

« Attachez-le à un poteau en plein soleil ! » commande l’officier en faisant craquer ses articulations.

Je fais mine de me débattre, mais je sais d’expérience que les deux gorilles qui m’encadrent sont trop costauds pour moi. Ils me délestent de l’armure du garde que j’ai tué et déchirent ma tunique pour dénuder mon dos. Quelques instants plus tard, je me retrouve entravé par des cordes entre deux piquets de l’enclos des cavalins, fin prêt pour ma première séance de masochisme en public. Le capitaine s’empare d’une lanière de cuir et se tourne vers Face-de-rat avec un sourire mielleux.

« À vous l’honneur, intendant. »

Le petit homme se saisit du fouet avec un plaisir manifeste. L’éclat de cruauté que je vois briller derrière ses bésicles me hérisse le poil. Je commence à comprendre pourquoi le commandant Ravinel les a associés pour gérer les caravanes. Aucun fangeux sain d’esprit ne se plaindrait des corvées face à deux tordus pareils. Des centaines de paires d’yeux inquiets sont fixés sur moi, ça jase de tous les côtés en me pointant du doigt. Si ma punition a pour objectif de servir d’exemple, je dois admettre que la mise en scène est réussie. Je repère la tignasse rousse de Syndra dans la foule, elle danse sur des charbons ardents. Lorsque nos regards se croisent, je devine sur son visage une expression horrifiée. Je rassemble tout mon courage pour lui adresser un sourire bravache.

« Un ! » tonne la voix de l’intendant, et je sens presque aussitôt la morsure du fouet sur ma peau.

Je me raidis et je tremble, un relent de bile acide monte jusque dans ma gorge. Ce nabot n’y va pas de main morte ! Malgré tout, je m’efforce d’afficher un rictus méprisant. Le capitaine Dolan veut du spectacle ? Parfait. Je vais lui offrir un récital qu’il n’oubliera pas de sitôt.

« Bon, alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Par les miches de l’Immortelle, ma rombière frappe plus fort que votre bonhomme ! »

Les yeux du Sorcelame lancent des éclairs et j’aperçois des fangeux qui se marrent. Un point pour moi.

« Deux ! »

Le fouet claque et m’arrache un râle de douleur. Pour faire bonne figure, je le masque dans une quinte de toux qui s’achève par un rire grinçant.

« Merde, les gars, vous croyez qu’il a touché quelqu’un ? Remarquez, j’ai vaguement senti un courant d’air me chatouiller les baloches. Vu sa taille, il ne pouvait pas viser plus haut ! »

Plusieurs ricanements s’élèvent de l’assistance. Derrière moi, j’entends Face-de-rat qui fulmine. Je serre les dents et je me prépare à encaisser une rossée encore pire que la précédente.

« Trois ! »

Le cuir lacère ma peau de son étreinte et je peine à réprimer un haut-le-cœur. Je sens des gouttes de sueur s’écouler sur mon front et croyez-moi, elles ne sont pas dues à la chaleur ambiante.

« Oh, intendant ! je minaude d’une voix fluette. Cessez de m’asticoter avec votre jouet, nous ne sommes pas seuls ! »

Cette fois, ma remarque déclenche de francs éclats de rire. Même les soldats du Guet commencent à se fendre la poire. Dans l’enclos, Vipérine choisit cet instant pour pousser un sifflement railleur. Le capitaine Dolan est rouge de colère, il fait signe à l’intendant de frapper encore plus fort.

« Quatre ! »

Au moment précis où la sangle épouse mes omoplates, je laisse échapper un cri d’extase digne des meilleures catins d’une maison close. L’hilarité se propage dans mon auditoire et même cette traînée de Pleurnicheuse glousse comme une baleine. Qu’elle profite, cette petite garce ! Foi de Jaken, elle ne perd rien pour attendre !

« Cinq ! »

Face-de-rat s’égosille en frappant de toutes ses forces. Je me cambre dans une tentative misérable d’échapper à la douleur, des larmes perlent au coin de mes yeux et j’ai la tête qui tourne. Pourtant, une expression triomphale reste épinglée sur mon visage, car je sais que j’ai gagné la partie. L’intendant peut bien mettre mon dos en charpie si ça lui chante, je l’ai humilié devant toute la caravane et les fangeux n’auront plus jamais peur de lui.

« Aaaaaah ! je m’exclame. Je crois que j’ai enfin senti quelque chose !

– C’est ce que dit sa femme quand il la besogne depuis une heure ! »

La pique vient d’un milicien, et son humour grivois fait mouche. Toute la soldatesque éclate de rire et Face-de-rat lâche un couinement pitoyable. Fieryn Dolan pousse un rugissement de colère, se précipite vers l’auteur de ce trait d’esprit et lui décoche un prodigieux revers de gantelet dans la mâchoire. L’homme s’effondre, et un silence de mort tombe sur les rangs des spectateurs. En voilà un qui n'aura plus besoin d'aller chez l'arracheur de dents.

« Assez ! beugle le Sorcelame tandis qu’un cercle vide se forme autour de lui. Le prochain qui la ramène, je le balance dans une arène avec un pâle-échine affamé ! »

Il se tourne vers moi et je frémis sous le poids de son regard. Son visage tout entier n’est qu’une grimace déformée par la haine.

« Quant à toi, le soudard, je vais te passer l’envie de faire le malin ! »

Et merde. Finalement, ce n’était peut-être pas l’idée du siècle de le provoquer. Pourtant, je ne peux m’empêcher de lui lancer un sourire goguenard. Si vous pensez que je vais m’écraser devant cet étron de boursoufleux, vous pouvez juter dans un crache-sable. Je suis Jaken Main-Noire, bon sang ! Je tiens à ma réputation !

Le capitaine me contourne d’un pas lourd et bouscule sans ménagement l’intendant du Guet. J’entends le chuintement d’une lame que l’on dégaine de son fourreau. Attendez, cet espèce de malade ne va tout de même pas…

« Un ! »

Un claquement sec retentit dans mes oreilles et soudain, le monde explose. Une vague de souffrance telle que je n’en ai jamais connue traverse mon corps et je sens le pouvoir de mon bras gauche qui s’éveille. Ce salopard n’utilise plus le fouet, il me taillade avec sa Lame d’Arcane ! Son arme a pris la forme du filament de lumière qui m’avait étranglé devant la banque, sauf que cette fois elle déchire ma chair comme s’il me frappait avec une lame de rasoir.

« Deux ! »

Je hurle à pleins poumons, la douleur est insupportable. Par les couilles de Morgulath, il va vraiment compter jusqu’à quinze comme ça ? Une chaleur intense envahit mon corps, je dois absolument garder le contrôle. Ce serait une catastrophe si le tissu qui dissimule ma main noire venait à s’embraser maintenant.

« Trois ! »

Je pousse un râle d’agonie dont je ne suis pas fier. Pourtant, je fais de mon mieux pour résister : je serre les dents de toutes mes forces, je me mords les lèvres jusqu’au sang et je récite une comptine dans un coin de ma tête pour essayer de rester lucide.

« Quand va Simplet trousser Jeunette au coin du feu,

sous les plis de sa robe il découvre joyeux

Un fruit appétissant qu’il n’a jamais goûté.

Hélas, la porte s’ouvre et le voilà coincé !

Car le mari arrive et il semble furieux.

Qu’importe ! Jeunette est bien assez en forme pour les deux. »

Quoi, vous vous attendiez à un chef-d’œuvre de poésie lyrique ? Ce n’est quand même pas ma faute si c’est la première chose qui m’est venue à l’esprit !

« Quatre ! »

Cette fois, la douleur me fait carrément halluciner. De l’autre côté de l’enclos, Syndra tombe à genoux dans la poussière, elle serre son bras contre sa poitrine et cherche désespérément à le cacher. Vous allez me traiter de cinglé, mais j’ai l’impression de voir une lueur argentée sous sa manche.

« Cinq ! »

La Lame d’Arcane claque sur mon dos à hauteur des lombaires. Une remontée acide me brûle la gorge, j’ai du feu liquide dans les veines, mais je n’y fais plus attention désormais. Car là, sous mes yeux, Syndra mord dans son poing pour ne pas hurler. Des nervures blanches apparaissent à la surface de sa peau, dessinant des arabesques flamboyantes bien visibles sous le tissu de sa robe. Intéressant. Ainsi, mon ancienne apprentie serait une mage, elle aussi ?

« Six ! »

Je crie pour donner le change, mais je n’ai même pas senti le fouet. En revanche, la fille de Ballard se plie en deux et j’aperçois des zébrures sanglantes sur son dos. Je commence à reprendre mes esprits, la chaleur en moi s’atténue et je sens mes blessures qui se referment. Foudre de Ran, quel est ce maléfice ? On dirait qu’elle est en train d’encaisser la dérouillée à ma place !

« Sept ! »

Je hurle à m’en briser les cordes vocales pour maintenir l’attention du capitaine sur moi. J’ignore par quel étrange pouvoir elle absorbe ma douleur, mais c’est beaucoup trop dangereux pour que je la laisse continuer. Si Dolan réalise ce qui se passe, il n’hésitera pas à nous exécuter tous les deux.

« Huit ! »

Syndra se cambre violemment et s’écroule dans la poussière. Son ami palefrenier se précipite pour l’aider, mais Vipérine se place entre eux d’un air menaçant et siffle pour le repousser. Saleté de carne ! Tu vas attirer les soldats vers ta maîtresse en essayant de la protéger !

« Neuf ! »

La Lame du capitaine déchire l’air et soudain me vient une idée. Lorsqu’elle entre en contact avec ma peau, je pousse un dernier gémissement et je m’effondre. Aussitôt, un murmure d’angoisse parcourt la foule des Fangeux. J’aperçois entre mes paupières deux gardes qui s’échangent de l’argent ; sans doute ont-ils parié sur le moment où je perdrais connaissance. Près de l’enclos, Syndra se relève en chancelant. Elle a la présence d’esprit de se cacher derrière sa cavaline. Brave gosse. Heureusement que cette gamine a du sang-froid et de la jugeote, sinon je serais déjà mort. C’est un véritable miracle que personne n’ait assisté à son petit numéro.

Soudain, j’entends un pas lourd s’approcher sur ma droite et la grosse paluche du sergent Boc se referme sur mes cheveux. Il me tire la tête en arrière et m’assène une gifle sonore avant de me lâcher. Je fais de mon mieux pour ne pas réagir, comme si j’étais inanimé.

« Il est K.O, capitaine ! déclare Gros-balourd avec une pointe de regrets.

- Écartez-vous, sergent. On va s’en assurer. »

Bruits de pas qui s’éloignent, nouveau sifflement dans l’air. Dix ! La Lame d’Arcane frappe mon dos avec une telle violence que Syndra laisse échapper un cri de douleur. Par chance, Vipérine fait vibrer ses écailles d’un air menaçant, ce qui masque les sanglots de sa jeune maîtresse.

« Détachez-le ! ordonne Dolan d’un ton sec. Il recevra le reste de sa punition plus tard. »

Deux soldats retirent les entraves qui immobilisent mes poignets. Je me laisse tomber dans la poussière, soulagé que mon calvaire prenne fin. Mon regard se porte immédiatement vers l’enclos où Syndra récupère, la tête appuyée contre le flanc de sa monture. Elle tremble de tous ses membres mais résiste vaillamment au supplice du feu liquide qui doit dévorer son bras de l’intérieur. Si je peux me permettre une confidence, je suis impressionné par son courage. Je commence aussi à comprendre qui est la gamine Corrompue qui a pulvérisé la copine de Pleurnicheuse. Les deux enfants qui m’observaient dans la ruelle devaient être Syndra et son ami Salim, le palefrenier.

« Formez les rangs ! s’écrie le Sorcelame à l’intention des soldats et des Fangeux. Nous partons vers Tys-Beleth ! »

Une agitation de fourmilière s’empare de la grande place tandis que la caravane se prépare enfin au départ. Plusieurs clairillons sonnent, les cavalins piaffent et s’ébrouent d’impatience, le lourd raclement des portes que l’on ouvre résonne. Près de moi, le capitaine Dolan et son escorte se mettent en selle, puis font volter leurs montures pour prendre la tête du cortège. Des essieux crissent, des bottes et des pieds nus m’enjambent, certains se font un malin plaisir de m’écraser en passant. Je n’ose pas bouger de peur de me trahir, j’ai le fol espoir que le convoi m’oublie à Ambreciel, me pensant déjà mort. Hélas, c’est sans compter sur la dévotion de Pleurnicheuse, puisque celle-ci ne tarde pas à me vider sur la tête un seau d’eau croupie qui sent bon l’urine de cavalin et le parfum de la Fangeuse.

« Allez, le pochard ! La sieste est terminée, c’est l’heure de se réveiller ! »

Je grogne et je me redresse lentement, comme le ferait un homme brisé. Je ne veux surtout pas qu’elle s’aperçoive que mes blessures sont moins graves qu’il n’y parait. La milicienne m’observe avec une lueur mauvaise dans le regard. Elle pose son récipient et s’empare d’une trique destinée aux animaux rétifs, qu’elle brandit dans le vide comme un sinistre avertissement.

« En route ! grogne-t-elle. Si tu es encore en vie à la carrière, on cautérisera tes plaies avec un tisonnier. »

Elle me fait signe de rejoindre les Souterreux et j’obéis sans protester. Malgré l’intervention de Syndra, je reste dans un sale état. Mon dos à vif me fait horriblement souffrir et je trébuche tous les dix pas. Dans ces conditions, inutile d’envisager une évasion pendant le trajet. Si je survis à ce voyage dans la Dévoreuse, on pourra ajouter à ma légende que Jaken Main-Noire est un démon impossible à tuer.

Mais franchement, de vous à moi, ça m’a l’air plutôt mal barré.

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