Mes adieux avec la vieille femme furent aussi brefs qu’émouvants. Je sentis dans son regard brillant combien elle aussi avait manqué de compagnie dans les jours précédents. Je fis une toilette sommaire puis remontai sur le pont en me demandant ce qui avait pu la pousser à une telle misère. Notre rencontre avait été une halte reposante et le soleil du matin reflétait ma nouvelle humeur. J’aperçus des panneaux avec une image de gare et retrouvai bientôt l’avenue de la veille.
De jour, le hall de la gare de Dellval se métamorphosait. Une cohue monstre régnait dès les portes d’entrées et le brouhaha de la foule résonnait à l’extérieur. D’innombrables écriteaux indiquaient les directions, les voies et je maudis l’école qui ne m’avait pas appris à lire. Je cherchai des yeux un uniforme rouge pour me renseigner. Après avoir traversé la gare de long en large, je compris qu’ils étaient rassemblés derrière une baie vitrée avec des meubles d’épiceries où se vendaient des charcuteries locales. J’y entrai et attendis de longues minutes dans une file d’attente silencieuse. Quand mon tour vint, j’avançai jusqu’au minuscule bureau où se tenait une femme d’âge mûre avec des couettes bleues.
— Je veux aller à Osivel. Quel train faut-il prendre ?
— Bonjour, mademoiselle. Où sont vos parents ?
— Ils ont du retard, ils m’ont demandé de me renseigner.
— Vous n’avez rien à faire seule ici. Allez les retrouver.
Je me mordis les lèvres pour ne pas l’insulter. Ces mots avaient frappé comme ceux de centaines d’autres adultes avant elle pour me rappeler ma condition de fille sans parents. Pour me remettre en tête qu’il existait sur cette terre deux adultes assez lâches pour m’abandonner à un système malade. Une mère et un père qui ne m’avaient pas aimée comme sont aimés tous les autres bébés. Cette maudite femme à l’uniforme rouge me signifiait que sans eux, j’étais incomplète.
J’inspirai doucement en réprimant un sanglot. Plusieurs agents patrouillaient en armes dans le hall, il était hors de question de provoquer un scandale, de faire tout échouer. Je fis volte-face en maudissant mon interlocutrice. Je devais trouver un autre moyen. Je demeurai affalée sur la baie vitrée de longues minutes avant de me décider à accoster une inconnue. Je n’y réfléchis pas trop à ce moment, mais je crois que c’était parce qu’elle ressemblait à Arèle. Elle avait les mêmes cheveux gris et une écharpe noire qu’elle aurait pu porter.
— Bonjour Madame, pouvez-vous m’aider ?
Je regrettai mon audace devant le regard agacé de mon interlocutrice. Elle me regarda avec autant de mépris que si j’avais été un animal bruyant. Elle leva la tête, m’enjoignant à aller vite. Sa réaction achevait ma désillusion : ma rencontre de la veille n’avait été qu’un mirage d’adultes meilleurs, une douce exception. Dans le regard des gens, j’’étais toujours la petite dérangeante, bizarre et pénible. J’avais envie de la maudire, mais j’avais trop besoin d’aide :
— Je dois aller à Osivel, mais ils ne veulent pas me vendre de billets. Pouvez-vous l’acheter pour moi ?
— Va mendier ailleurs.
— Attendez, protestai-je, j’ai de quoi vous payer !
— Ah oui ?
J’avais menti, je n’avais aucun argent à lui offrir. Je ne possédais qu’un objet susceptible de la convaincre. À regret, je détachai la montre que venait de m’offrir Givke. Une lueur d’intérêt s’alluma dans le regard de mon interlocutrice. Elle tendit la main. Je refermai mon poing, craignant d’être flouée.
— Payez la place d’abord.
— Très bien.
La femme alla se ranger dans la file. Au vu de son empressement à coopérer, je compris que la montre avait une valeur bien supérieure à n’importe quel billet de train. Je m’en voulus d’abandonner ainsi le cadeau de Givke. Je le serrai entre mes doigts comme pour m’en imprégner une dernière fois au moment où la dame ressortit. Elle me tendit une feuille avec des lettres d’imprimerie tandis que je lui donnais la montre. Alors qu’elle s’apprêtait à partir, je lui demandais :
— Pouvez-vous me conduire à la bonne voie ? Je ne connais pas, ici.
La méfiance s’invita sur ses traits, mais elle accepta de m’aider, sans doute trop heureuse de son affaire. Elle me conduisit jusqu’à l’avant-dernier quai, déjà empli d’un grand nombre de personnes.
— Tu descends dans deux heures à Arisel, m’expliqua-t-elle, puis tu reprendras un train de trente minutes jusqu’à Osivel. Bonne journée, ma petite.
Je ne répondis pas à son au revoir cordial. Je ne voulais pas de l’amitié d’une arnaqueuse d’enfant. Tandis qu’elle se fondit dans la masse humaine qui grouillait autour de moi, je cherchai un nouveau couple derrière lequel monter pour ne pas être découverte. Je choisis deux hommes qui tenaient un petit chien blanc dans les bras. Je m’assis sur le siège en face d’eux et réalisai vite la chance que j’avais eu : ils me parlèrent pendant le trajet, me payèrent une brioche à Arisel et m’aidèrent à trouver mon train pour Osivel. Au moment de partir, ils me laissèrent même caresser leur animal.
*
Quelle étrange sensation que celle de retrouver des lieux qui appartiennent à nos souvenirs d’enfance. À peine descendue des marches de la gare, je parvins devant l’école d’Osivel. Elle me parut plus petite qu’autrefois, mais je ne pus empêcher une bouffée d’angoisse de me tordre le ventre. Comme tous ses matins où l’on m’avait traînée de force jusqu’à ce lieu maudit. Comme toutes les récréations où j’avais vainement tenté d’escalader la grille. Les cris d’enfants me firent frissonner. J’aperçus une petite qui ressemblait à Atriz et je repensais au jour où je lui avais tailladé la joue. Je me hâtai de détourner le regard.
J’avais l’impression d’être un spectre revenu hanter les lieux de sa vie passée. Aucun passant ne me regardait, confirmant cette impression. Je remarquai chacun des nouveaux détails de la grand-place : la boulangerie avait refait sa devanture, un fleuriste avait ouvert, le trottoir avait été surélevé, un hôtel avait brûlé. Je remarquais l’apparition de voitures dans plusieurs jardins, alors qu’elles se comptaient sur les doigts de la main avant mon départ. Pendant mes deux ans à la ferme, Osivel avait changé. Remarquer ses nouveautés revenait à reconnaître le passage d’un temps à jamais perdu.
Je me hâtai vers les chemins de campagne pour fuir ces visions angoissantes et en découvrir de nouvelles. De nombreuses haies de ronces et d’arbustes avaient été rasées pour constituer une plus vaste surface agricole. Plusieurs arbres avaient été abattus, des plus jeunes plantés à côté de leurs souches. Je peinais parfois à reconnaître la route jusqu’au Château. C’était comme si le temps s’était accéléré en mon absence, alors qu’il n’avait fait que suivre son cours sans moi. À vivre avec le changement perpétuel, on ne le remarque pas.
De puissantes palpitations commencèrent à m’envahir quand j’aperçus pour la première fois les tours du foyer de mon enfance. Je sentis la chaleur me monter au visage en même temps qu’un frissonnement se répandait dans mes bras. Mes pensées se résumaient à un mélange confus de peur et d’excitation. C’était la première fois qu’un lieu me faisait ressentir une telle émotion. Je l’avais tant haï qu’il m’était impossible d’admettre que je l’aimais aussi. Y revenir était autant un cauchemar qu’une évidence.
Peu avant de pénétrer dans le parc, je croisais un marcheur. Il s’agissait d’un monsieur au visage trop ridé pour que l’on puisse lui donner un âge, avec un béret décoloré par l’humidité et taché par la boue. Cela faisait des années qu’il battait la campagne à toute heure de la journée en s’appuyant sur sa canne d’acacia. Il leva la tête en me voyant et il me reconnut. Son signe de tête me prouva que j’existais encore dans le regard des autres. Je retrouvais la réalité.
La pelouse n’avait plus été taillée depuis des semaines et l’herbe m’arrivait au genou. Je contournai le lac que j’avais tant craint enfant, longeai le petit bois envahi de mousse et de champignons de printemps. Mon pied glissa plusieurs fois sur la terre humide et j’achevai de salir mes chaussures. Enfin, je parvins dans l’allée principale, entourée de trèfles et de pâquerettes. Je portai le regard aussi loin que possible, mais il n’y avait personne. C’était comme dans mes rêves, quand je marchai dans des lieux déserts. Seul l’ouvrage obstiné d’un pic-vert troublait le silence.
Au moment d’arriver au niveau des voitures, en-dessous des fenêtres de l’aile des garçons, je songeai soudain à Givke. Mon bras nu me rappelait ma trahison symbolique. À l’heure où je revenais chez moi, elle luttait pour sa vie et celle qu’elle portait. Sans moi, personne ne se tiendrait à son chevet. Personne ne viendrait lui prendre la main si elle avait peur. Je songeais au départ de l’ambulance. Si j’avais davantage insisté, les infirmiers auraient été contraints de m’emmener. Si je leur avais obéi, c’est parce que je l’avais voulu.
Je me sentis si mal que j’arrêtai de marcher. Je ne savais plus si je devais avancer ou faire demi-tour. Étais-je vraiment obligée de choisir entre les deux êtres que j’aimais le plus au monde ? Était-ce vraiment de ce choix dont il s’agissait ? Je crois aujourd’hui que la lassitude de la Ferme, la crainte de Gretja et la crainte de la vengeance sanglante que je complotais contre elle ont aussi joué. Ces ruminations allaient me hanter longtemps, mais un court instant, elles disparurent. Une fenêtre s’ouvrit et je crus que mon cœur s’arrêtait de bonheur.
Malgré les deux étages de différence, le visage d’Hinnes me procura un bonheur intense. Il me cria deux mots :
— Au chêne !
*
Mes doutes et mes souffrances me parurent ridicules au moment de m’effondrer dans ses bras. Nous tombâmes l’un sur l’autre comme deux coureurs à bout de souffle. Je logeai mon front dans son cou et le serrai de toutes mes forces contre moi. Mes mains s’accrochèrent à sa veste tel un alpiniste à sa corde, mes genoux se plièrent sous les siens. Mes paupières tombèrent et ma bouche s’ouvrit tandis que ses bras me serraient aussi.
Cette étreinte fut un instant délicieux. Hors du temps. C’était comme manger après des semaines de diète ou marcher après des mois d’alitement. J’oubliai tout. Il n’y a pas de meilleur remède contre la souffrance que d’aimer et de se savoir aimée en retour.
— Je suis désolée, murmurai-je. Elle brûlait toutes tes lettres.
— Tu es là, Hildje. Tu es là.
Hinnes s’assit avec moi contre les racines du géant centenaire. Je caressai sa peau et embrassai ses épaules en pleurant contre lui. Ce furent des larmes silencieuses, celles que j’aurais dû laisser couler des semaines plus tôt. Ses bras faisaient partie des rares à qui je pouvais offrir ma tristesse.
Nous savions tous les deux que nous devions nous lâcher, que si l’on nous surprenait nous serions à nouveau séparés. Cette pensée me procurait une telle angoisse que je trouvai la force de lâcher Hinnes. Ce geste fut aussi doux que douloureux. Mes yeux plongèrent alors dans ceux de mon ami, j’y découvris un océan de détresse. Ses iris étaient rouges de fatigue et son regard s’abattait vers le sol comme celui d’un condamné. La joie retombée, il m’apparaissait tel qu’il était vraiment et sa tristesse me nouait les entrailles. J’attendis qu’il me dise ce qui le tourmentait.
Devant la curiosité de mon regard, Hinnes se leva pour y échapper, puis se sécha les yeux. Quand il se tourna, je découvris d’atroces cicatrices sur l’arrière de ses bras. Celles de scarifications. De nouvelles larmes envahirent mes pupilles à la vision des fines coupures qui lui traversaient la peau du coude à la main. J’eus l’impression que c’était moi que l’on avait blessé et je ressentis à nouveau les bouts de verre déchirer ma peau. Ce ne fut qu’en tentant d’essuyer un sang imaginaire que je repris ma respiration. Je ne pouvais pas perdre mes moyens alors qu’Hinnes avait tant besoin de moi.
— Tu dois rentrer à quelle heure ?
Ma voix aida le garçon à reprendre pied. Il parvint à me répondre d’une voix pleine de sanglots :
— Maintenant.
Hinnes reprit son souffle, puis ajouta :
— Il faut qu’on se dépêche de rentrer pendant qu’ils descendent à table. Il n’y aura personne dans les couloirs pendant quelques minutes. On va te cacher à la bibliothèque.
*
L’aile des garçons ressemblait beaucoup à la nôtre avec un long couloir d’entrée en pierre, un escalier juste derrière la porte et les pièces de vie commune au bout du bâtiment. Il fallait seulement grimper un étage de moins. Nous entrâmes comme des voleurs, montâmes l’escalier sur la pointe des pieds. On pouvait entendre les garçons mettre le couvert en se disputant. Un homme cria et je craignis qu’il renvoie quelqu’un dans sa chambre. J’accélérai l’allure.
Nous tournâmes le dos au couloir des chambres pour nous tourner vers une large porte de cèdre. Des tiges de fleurs entrelacées entouraient une poignée dorée. Malgré sa délicatesse, Hinnes lui arracha un long grincement en la tirant. Je me hâtai d’entrer, sans savoir si l’on nous avait entendus. Je pénétrai dans la plus grande pièce du Château avec une certaine émotion. Je me trouvais face à l’entrée principale, celle des filles et j’eus l’impression de plonger dans le passé. La petite Hildje s’apprêtait à entrer sous mes yeux, à aller chercher une bande-dessinée des aventures d’Ezor pour s’y plonger jusqu’à la tombée de la nuit. Les albums colorés se trouvaient toujours à l’intérieur d’une petite commode, à côté des canapés.
Ces derniers avaient perdu leurs dernières couleurs, les petites tables qui les accompagnaient naguère avaient été enlevées. De nombreuses araignées avaient tissé leurs toiles sur les rayonnages et la poussière s’était glissée jusqu’aux rebords des vases décoratifs. Une des fenêtres en forme de meurtrière était cassée, sans doute par la faute d’un ballon mal dosé. Les morceaux de verre n’avaient même pas été ramassés. Une étagère de vieux dictionnaires avait basculé, seulement retenue par une colonne de pierre. Les pages de ses ouvrages se mêlaient en désordre. Cela me peina de voir cet endroit fascinant laissé à l’abandon. Cette immense pièce aux centaines de livres aurait pu être le refuge dont tant d’enfants avaient besoin.
Hinnes me fit signe de le suivre et nous grimpâmes l’une des échelles qui montaient aux balcons. Ces petites ouvertures circulaires dans les murs cachaient les archives de la bibliothèque. En haut, on pouvait presque toucher l’arc de la voûte. À l’intérieur du renfoncement, deux armoires occupaient la majorité de l’espace et il fallait se baisser pour ne pas se cogner le crâne. Une odeur de menthe se dégageait de sachets accrochés au plafond, sans doute destinés aux mites. Hinnes m’invita à avancer dans l’obscurité. Un bref instant, je craignis qu’une porte se referme derrière moi, mais il n’y en avait pas. Surmontant mes appréhensions, je me cachai au fond de l’alcôve.
— Personne ne te trouvera ici. Désolé de te laisser, je dois aller avec les autres. Je reviens ce soir avec des coussins, des couvertures, de l’eau pour te laver et surtout de quoi manger !
Je ne pus répondre à son sourire et me contentai de me rouler en boule contre le mur. Puis j’attendis. Je fermai les yeux en espérant que le temps s’accélère. J’éternuai plusieurs fois à cause de l’atmosphère humide. Je me pinçai à chaque fois que le visage de Givke apparaissait dans mon esprit. Je ne pouvais pas regretter. Pas me demander pourquoi je ne pouvais être auprès de mes deux amis à la fois, alors qu’ils avaient tout autant besoin de moi. Ma colère bouillonnait. À défaut d’objet, je ne pouvais la tourner que contre moi-même.
*
Hinnes m’apporta tout ce qu’il avait annoncé et je dévorai la conserve de thon et le pain comme un chien sa pâtée. Il m’installa un couchage de fortune entre les deux étagères et nous passâmes de longues minutes enlacés contre les coussins. Il partit en me promettant de revenir au plus vite. Il n’allait plus à l’école et pourrait passer la journée avec moi. Personne ne s’inquièterait de le voir à la bibliothèque tant d’heures : il y était habitué.
Je m’endormis en repensant aux caresses de la vieille femme, bercée par l’écho de son chant. Habituée aux faiseurs de cauchemar, sa rencontre m’inspira cette nuit-là des rêves merveilleux. Je m’y voyais enfant aimée, entourée d’une grande famille, rassemblée autour des truites grillées de la fête des moissons. Je passais de genoux en genoux et les adultes posaient leurs mains réconfortantes sur mes épaules. Puis nous nous rassemblions autour de la cheminée et je m’enroulais dans une chaude couverture en écoutant les contes de ma grand-mère. Le toit de notre maison ressemblait à un pont.
Le grincement de la porte me réveilla. À peine les yeux entrouverts, je reconnus le pas d’Hinnes sur les planches du parquet. En me redressant, je repensai brièvement à Givke, me demandant si son enfant allait naître. Je chassai cette pensée, la refusant comme on refuse de penser à la mort pour profiter de la vie. Je me levai avec une énergie inhabituelle. Je n’avais plus fait de nuit entière depuis le jour de la cave.
— Tu peux descendre, Hildje ! Il n’y a personne dans le Château, ils sont partis conduire les autres à l’école. Si quelqu’un monte, on l’entendra.
Je me hâtai de rejoindre mon ami. Une fois en bas de l’échelle, je le pris de nouveau dans mes bras. Notre étreinte eut une saveur différente de la veille, c’était comme goûter à un plat que l’on savait déjà délicieux. Je m’aperçus qu’il me dépassait désormais. Ce n’était pas son seul changement physique : quelques poils avaient poussé sous son nez et son visage était couvert de boutons. Un instant, je me pris à douter : cet Hinnes là était-il le même que celui qui m’avait lu ses histoires ?
Il me rassura lorsque ses lèvres dessinèrent le même sourire qui m’avait tant touché jadis. Puis lorsqu’il s’enquit de mes deux années écoulées avec une attention totale. Je lui parlai de la méchanceté de Gretja et Daawie, des animaux, de la mort de Didion, des semages et des moissons, mais omis Givke. C’était trop douloureux de parler d’elle. Quand je lui retournais ses questions, Hinnes demeura évasif, me répondit que rien n’avait changé. Et quand je n’eus plus de questions, il s’empressa de me dire :
—J’ai une idée à te proposer mais… Je ne sais pas ce que tu vas en penser.
— Quoi ?
— Je pourrais t’apprendre à lire.
*
Mes yeux peinaient à suivre le rythme effréné du crayon d’Hinnes. Sa mine traçait des signes aussi incompréhensibles que familiers. Ces lettres je les avais déjà vues des centaines de fois, à l’école, au Château, dans les rues. J’avais toujours su qu’elles portaient un sens compris de tout le monde sauf moi. J’avais toujours détesté ces petits dessins aux traits courbes symboles de mon exclusion. Cependant, quand Hinnes les dessinait, je me réconciliais avec leur beauté.
Après avoir achevé une première ligne, Hinnes posa son doigt à droite de la feuille, puis le décala vers la gauche en épelant chaque lettre. Sa bouche s’ouvrit, puis se ferma, sa langue se colla à ses lèvres, puis à ses dents, produisant à chaque fois un son différent. Il me sourit ensuite en m’invitant à l’imiter. J’essayai d’imiter ses mouvements, de suivre ses indications, de n’oublier aucun son. Je me trouvai d’abord grotesque et baissai la voix. Hinnes m’incita à persévérer.
Soudain, la magie opéra. Une suite de son devint un mot. Toute excitée, je redoublai d’efforts en serrant les poings. Ce soir-là, une suite de mots se muèrent en phrase. Quand Hinnes me laissa seule, je pris son papier pour continuer à lire. Sans lui, j’oubliai certains sons, déformai les autres. Cela n’avait aucune importance : chaque progrès m’électrisait. Je prenais conscience de ma capacité à apprendre, que j’avais cru perdue au départ de l’école.
Le lendemain et les jours qui suivirent, Hinnes écrivit sur de nombreux autres feuillets que je prenais toujours avec moi avant de dormir. À la lumière de la lanterne qu’il parvint à m’apporter, je continuai de lire tard après la tombée de la nuit. Peu à peu les phrases devinrent des paragraphes et ces paragraphes des textes avec du sens. Ils étaient courts et simples, écrits sur mesure par Hinnes, mais ils recelaient la promesse de bientôt pouvoir lire des histoires.
*
Ce que tant de gens auraient vu comme une prison lugubre devint mon refuge. Pour la première fois, je me sentais bien dans un lieu. Quand on a connu tant de malheurs, la solitude ne pèse guère. Les visites d’Hinnes rythmaient mes journées, entendre son pas suffisait à faire battre mon cœur. Il était aussi bon professeur qu’ami et j’eus bientôt dans les mains mes premiers livres. Des ouvrages de poésie, des encyclopédies avec de curieux schémas, des romans à la reliure dorée, des vieux journaux, des pièces de théâtre au papier jauni. Je ne les lisais jamais jusqu’au bout, trop avide d’en changer. Je tournais les pages en appréciant leur fine consistance entre mes doigts. Je m’arrêtais quand un mot m’interpellait et lisais quelques phrases avant de reprendre mon avancée.
Je n’eus plus besoin de couvertures, car le soleil réchauffait la bibliothèque de jour en jour. Certains après-midi, Hinnes m’apportait des bouquets de fleur printanières. Je les prenais dans ma chambre improvisée pour profiter de leur parfum avant de les laisser se faner dans l’obscurité. J’attendais la nuit pour utiliser les vieilles toilettes de la bibliothèque et pour me laver avec la bassine apportée par Hinnes. À l’aube, il me réveillait pour m’apporter quelques victuailles et des vêtements. C’était amusant de me vêtir comme lui.
Les premiers jours, je retenais chacun de mes gestes, me maudissait à chaque bruit. La bibliothèque avait beau être isolée par deux étages du bureau des adultes, j’avais l’impression qu’ils pouvaient entendre tous mes pas. Puis, le temps passant, je relâchai ma prudence. Personne ne venait, pas même pour faire le ménage. Au bout de deux semaines, je commençai à m’installer au pied des fenêtres en meurtrière pour profiter de leur lumière. Les jours s’allongeaient et je songeais parfois que Givke avait dû devenir mère. Cette idée me semblait si étrange que je ne savais si je devais m’en réjouir ou non. J’espérais de tout cœur qu’elle allait bien.
Un après-midi où je m’étais assoupie dans cette position, affalée sur une pile de coussins, quelqu’un monta l’escalier. C’était un pas trop rapide pour être celui d’Hinnes, mais je l’entendis trop tard pour remonter me cacher. Je n’eus que le temps de m’accroupir derrière une étagère avant le grincement de la porte. Le cœur battant, je réalisai que les livres laissés ouverts risquaient de me trahir. Je maudis intérieurement la personne qui brisait ma bulle et mes rêves de tranquillité éternelle.
Déjà, mon esprit se préparait au pire : on me retrouvait et on me renvoyait à la ferme. Givke m’en voudrait de ma fuite et Gretja me frapperait jusqu’à ce que je ne puisse plus crier. Je serais contrainte d’abandonner Hinnes à nouveau, de quitter cette bibliothèque dont je ne pourrais jamais découvrir les trésors. Déjà, une voix de femme brisait mes derniers espoirs :
— Qui est là ? Ça ne sert à rien de te cacher, je sais qu’il y a quelqu’un.