side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 8 : Le Wagon 3

visibility 3
article 4,4k
Par &douard

L’automne s’acheva, l’hiver passa. Givke perdit ses forces tandis que j’en regagnais. Elle prit le lit tandis que je le quittais. Son corps changea, son ventre grossit. Gretja voulut d’abord m’emmener à la ville à sa place, mais y renonça devant l’abondance des tâches à la ferme. Nous n’avions plus l’argent pour embaucher des travailleurs. Nous vendîmes nos perruches et la majorité de notre basse-cour à la tombée des premières neiges. Une limousine vint aussi chercher Ased, notre chien de garde. Il ne resta plus que la discrète Isister, qui ne passait la chatière que pour être nourrie. Sans ces compagnons de poil et de plume, le travail quotidien devint une corvée, d’autant que faute d’entretien, la ferme se dégradait partout. Je ne trouvai du réconfort que dans le temps passé près de Givke.

Je m’occupai d’elle comme elle s’était occupée de moi, passant de longs moments à admirer la couverture blanche des champs par sa fenêtre. Elle me confia qu’elle faisait des cauchemars alors j’installai mon matelas dans sa chambre. Je dormais au pied de son lit, prête à y grimper si elle se réveillait en sursaut. J’appréciais plus que tous ces moments passés avec elle, peau contre peau, à la caresser dans l’obscurité.

Gretja arrêta de travailler peu après l’éclosion des premiers bourgeons. Dans les semaines qui suivirent, elle parut vieillir de dix ans. Elle s’assit dans le fauteuil de Daawie et commença à passer ses journées à lire ou parcourir de vieux albums photo. Elle cessa de se maquiller et de se teindre les cheveux, restreignit ses sorties et se fit servir ses repas dans le salon. Elle me demandait souvent d’allumer la cheminée ou de lui apporter une couverture. Je m’exécutai en me réjouissant de sa déchéance.

Parfois, lorsque je rangeais la cuisine, je prenais un couteau pointu et le regardai avec fascination. Je m’imaginai marcher jusqu’au fauteuil de Gretja pour le lui planter dans le ventre. Ouvrir sa peau comme elle avait ouvert la mienne. Puis je le rangeai pour Givke. Ma vengeance attendrait son accouchement. Je me contentai de verser trop de sel dans les plats de Gretja, de lui choisir les assiettes ébréchées et les verres sales. Elle râlait parfois, mais je n’avais cure de ses plaintes de vieille dame.

Un médecin passa voir Givke pour lui donner des sachets de comprimés roses et contrôler son état. Malgré ses sourires hypocrites, je le devinais inquiet. J’essayais de ne pas trop y penser, incapable de penser que mon amie pouvait aller mal. Dans mon esprit d’adolescente, j’imaginais que la naissance de l’enfant la libèrerait de ses souffrances. Elle purgeait une peine de neuf mois dont chaque jour approchait le terme.

Un jour, alors que je lavais les vitres extérieures, j’entendis la sirène des ambulances retentir dans l’allée principale. Je lâchais mon seau et mon chiffon pour courir dans la cour. J’espérais de tout cœur qu’elles venaient pour Gretja, que Givke allait bien. Malheureusement, c’était bien elle que deux infirmiers portaient sur un brancard. Elle semblait consciente, mais de la sueur coulait sur tout son corps, comme si elle était prise d’une grave fièvre. J’accélérai pour la voir avant qu’ils l’embarquent, bousculai un des hommes pour m’asseoir près d’elle dans le véhicule.

— Givke, qu’est-ce qu’il se passe ?

Mon amie ne me vit pas, mais elle m’entendit. Son visage força un sourire rassurant tandis que je lui pressais les mains. Elle me chuchota :

— Ne t’inquiète pas, ça va.

Les infirmiers me demandèrent de descendre, mais je les ignorais. Je posai mon visage contre le ventre de Givke en maudissant cet être qui lui causait tant de souffrances. Je l’aurais étranglé si cela avait soulagé mon amie. Elle était si faible qu’elle dût reposer sa tête et fermer les yeux. Son état me rappela celui d’Astrée le soir où j’avais cru la voir mourir. Mon cœur s’emballa. Une main se posa alors sur mon épaule.

— Mademoiselle, il faut absolument que vous descendiez. Votre sœur a besoin d’aide au plus vite.

— Emmenez-moi avec elle, s’il-vous-plaît ! Je peux pas la laisser seule.

— C’est interdit, mademoiselle, nous ne pouvons pas partir avec vous. Dites aurevoir à votre sœur.

La voix de l’infirmier était calme et résolue. Tout en parlant, il m’attira hors du véhicule. Je voulus résister à sa poigne ferme, mais j’étais trop confuse. Je réalisai qu’il avait gagné quand mon pied se posa sur le pavé de la cour, juste à côté d’une flaque de boue. Avant que la porte claque, j’entendis Givke s’adresser une dernière fois à moi :

— Ne t’inquiète pas ! Je reviens.

*

— Quand est-ce que reviendra Givke ?

Affalée entre deux coussins, Gretja tourna lentement sa tête vers moi. Ses yeux me traversèrent comme si je n’avais été qu’une ombre. Je ne lui avais plus adressé la parole depuis des jours. C’était comme si elle se rappelait brusquement de mon existence.

— Jamais. Elle et son enfant seront envoyés ailleurs. Tu ne la reverras plus.

J’aurais préféré qu’elle me frappe.

*

Cette nuit-là, au lieu de consoler les cauchemars de Givke, je redécouvris les miens. Je revis la rivière entourée des hommes aux fusils, avec le sang de leurs victimes autour de moi. Je revis ma chute à la piscine et cette fois n’en remontai pas. Je revis le claquement de la porte de la cave et l’éclatement des bouteilles de verre. Je revis les poings de Gretja. À mes éveils en sursaut, je retrouvais le lit voisin vide. Je ne pouvais aller voir personne.

Le soleil se leva tôt et je renonçai au sommeil. J’avançai jusqu’à la fenêtre en me frottant les yeux. Je tournai la poignée et m’installai sur le balcon. Je n’avais jamais vu Givke l’utiliser, mais il m’avait toujours fasciné. Il me rappelait celui de ma chambre au Château, bloqué par un grillage. Petite, j’avais souvent rêvé d’y grimper, fascinée par l’interdit et imaginant qu’il offrait une des plus belles vues du monde, avec le parc et la forêt. J’avançais sur le balcon de Givke en croisant les bras. Il faisait froid et la pierre était mouillée de rosée. Le vent agita mes cheveux sur ma taille, me faisant réaliser combien ils avaient poussé depuis mon arrivée à la ferme.

Je regardai d’abord le ciel, puis les champs, puis les cailloux en dessous de moi. Le vertige me prit aussitôt, mais je ne détournai pas le regard. À cette hauteur, toute chute me serait fatale. Cette idée m’emplit d’une étrange fascination. Plus de Gretja. Plus d’adultes. Plus de cauchemars. Plus de peurs. Plus de colère. Givke était partie elle aussi et ne reviendrais plus… Non, je ne pouvais abandonner l’idée de la revoir. Je reculai, regrettant déjà l’idée terrible qui m’avait saisie. Je claquai la fenêtre derrière moi avec une telle violence qu’un carreau se fissura.

Je retournai dans mon lit, affalée contre mon oreiller, tentant de me calmer. J’avais l’impression que le vent sifflait encore dans mes oreilles, que je n’avais qu’à faire un pas pour plonger vers les cailloux. Il me sembla m’enfoncer dans mon matelas comme dans un marécage, prise au piège de mon imprudence. Je crois que je me rendormis quelques instants avant d’émerger avec le front ruisselant de sueur froide.

Je me levai et m’habillai, comme pour une journée ordinaire. Ces gestes étaient mon seul moyen de distraire le mauvais sort. Je descendis l’escalier à pas lents, en rêvant de voir les ambulances revenir me ramener Givke. Au lieu de cela, je retrouvai les ronflements de Gretja qui retentissaient dans le salon. Depuis quelques jours, elle ne prenait même plus la peine d’aller jusqu’à sa chambre. Un filet de bave coulait le long de sa joue. Elle était pitoyable.

Sans trop réfléchir, je marchai jusqu’au corridor de l’entrée. Sa température, plus fraîche, et me rappela les sensations du balcon. Je frissonnai. Je découvris alors un objet dont je ne rêvais plus depuis des semaines. Une enveloppe bleue.

*

Chère Hildje,

J’ignore si tu liras cette lettre, si tu as lu les précédentes. Je désespère de recevoir ta réponse. Je comprends que tu ne veuilles pas m’écrire. Peut-être m’as-tu oublié, peut-être as-tu une nouvelle vie. Arèle m’as dit que tu vivais dans une ferme avec beaucoup d’animaux, proche des villes du nord. Peut-être que tu y vas avec tes nouveaux parents. Un jour, j’aimerais aller à Losival, on m’a dit que certains bâtiments là-bas sont trois fois plus grands que le château.

Depuis ma dernière lettre, ça ne va pas mieux. Je repense beaucoup à mon beau-père la nuit. J’ai l’impression qu’il va venir me chercher jusqu’au Château. J’ai un nouveau garçon dans ma chambre, il n’arrête pas de se battre avec les adultes. Il me vole mes affaires et m’insulte. Je vais souvent dans le bureau d’Arèle pour lui en parler, mais elle m’a dit qu’elle ne pouvait rien faire.

Des garçons se sont beaucoup moqués de moi à l’école. J’ai arrêté d’y aller cet automne. De toute façon, je n’aimais pas. Je regrette seulement les cours de théâtre, ils me faisaient du bien. Le temps me paraît long au Château, mais au moins personne ne m’embête. Je me dis que tu devais ressentir la même chose.

Dès que j’ouvre les pages d’un livre, je pense à toi. Je me rappelle les soirées de printemps passées à te lire mes histoires préférées, à te partager ce que personne d’autre ne comprend. Cela fait presque deux ans que tu es partie et parfois je me demande si tout ça était réel. Si quelqu’un a réellement pu passer toutes ces soirées avec moi sans me dire qu’il avait autre chose à faire.

Je me rappelle le son de ta voix, la lumière dans tes yeux et la pince noire dans tes cheveux. C’est comme si ton souvenir s’était incrusté au plus profond de ma mémoire. Chaque matin, je ne peux m’empêcher de vouloir que tu reviennes. Je me sens seul, sans toi.

Il n’y a plus qu’une chose que j’attende vraiment : le prochain séjour à Emisal. Les deux seules semaines de l’année où je pourrais respirer hors de cette cage. La mer est si belle là-bas et la plage si grande. Je regrette de n’avoir pu te les faire découvrir. J’aurais aimé que nous puissions nous asseoir ensemble sur la digue pour regarder le ciel se coucher ou manger une glace à la vanille.

Je te souhaite une vie plus belle que n’importe quel héros de roman. J’espère que tu réalises tous tes rêves, que tu es plus heureuse que moi. Quant à moi, je ne peux m’empêcher d’entretenir l’espoir de te retrouver, ne serait-ce que pour que nous puissions enfin nous dire au revoir.

Avec mon affection,

Hinnes

La voix de la factrice était dénuée de toute émotion. Elle avait lu à toute vitesse, pressée de retourner pédaler jusqu’aux prochaines fermes. Quand je lui demandai de relire, elle refusa, puis me tourna le dos. Je la regardai partir avec le cœur battant à tout rompre. Les mots d’Hinnes m’avaient rendu folle. La journée passée à attendre de pouvoir les comprendre m’avait paru infinie. J’essayais de répéter ses phrases dans ma tête pour ne pas les oublier. Je pliai, puis rouvris la lettre, toujours aussi touchée que la première fois.

Mon regard parcourut avec émotion les taches d’encre provoquées par les larmes de l’auteur, ou les miennes je ne savais plus. Je devinais dans l’écriture hésitante toute la tristesse qu’avait ressenti Hinnes en l’écrivant. Ces mots me paraissaient irréels. Il ne m’en avait jamais voulu de mon départ précipité. Il souhaitait me revoir. Il allait mal et avait besoin de moi.  

Je devais lui répondre, mais je ne savais pas écrire.

Je devais le voir. J’avais trop de choses à lui dire.

*

Pars d’ici tant que tu le peux encore. Marche sur le chemin en face de l’allée des hêtres et traverse le champ de blé. Tu arriveras à un village de briques rouge avec une gare. Prend le premier train. Fuis cet endroit. Peut-être qu’ils ne te rattraperont pas.

Je marchai à l’ombre des hêtres en repensant aux paroles d’Astrée. J’avais rassemblé quelques affaires, puis attendu que Gretja s’endorme pour prendre la route. Je ne savais qu’une chose : le Château se trouvait près d’Osivel. Il y avait une gare dans cette ville, et à partir de là, je connaissais la route jusqu’au Château. Un mélange confus de peur et d’excitation m’animait. L’air du soir était agréable et quelques rayons résistaient encore au coucher du soleil. Je me sentais bien.

Une seule personne retenait mes pas : Givke. Partir de la ferme revenait à abandonner celle qui avait tant fait pour moi. À me résigner. Je n’irais pas la chercher à l’hôpital ou à la ville ou dans n’importe quel endroit où on l’enverrait.  Elle ne chercherait pas non plus à me retrouver. L’imaginer fuguer, puis revenir sans que je sois là me désolait. Pour de la rassurer, j’avais rangé sa chambre et déposé un dessin sur son bureau. Je m’y étais représentée avec un sourire en train de marcher vers une autre personne.

À présent, je repensais aux détails de mon dessin, me demandant si Givke saurait l’interpréter, si jamais elle le trouvait un jour. Y comprendrait-elle que j’avais voulu apaiser son angoisse ou penserait-elle plutôt que je l’abandonnais pour un autre ? Devinerait-elle qu’il s’agissait un peu des deux à la fois ? J’imaginais aussi ce qui arriverait si l’on me retrouvait sur la route du Château. Je me rappelais qu’une femme disait souvent à Lebenes et Astrée qu’on les enverrait dans un foyer pour délinquantes si elles continuaient à fuguer. Était-ce ce qui m’attendait ?

J’arrivai devant de longues tiges de maïs, le champ décrit par Astrée. Comme il s’étendait sur plusieurs centaines de mètres, je coupai à travers. Je me glissai entre les plantes, suivant la ligne des engins agricoles. Pendant que je marchais, la nuit tomba pour de bon. Les feuilles devinrent les bras menaçants d’épouvantails végétaux et le moindre souffle de vent me donna l’impression de présences étrangères. Je serrai ma montre, dont le tictac rassurant me raccrochait au temps présent.

Alors que je désespérais de trouver la sortie de ce dédale végétal, mon pied accrocha une racine de betterave et je m’effondrai sur la terre mouillée. Fatiguée, je fus tentée de demeurer allongée sur ce matelas de fortune pour reprendre quelques forces. Je n’en avais pas le temps. Je me redressai en regrettant les coulées de boue sur mes vêtements et mes chevilles. Je repartis en crachant ma salive souillée de terre. Au-dessus de moi, de lourds nuages effaçaient les étoiles et masquaient les lunes. Je dus avancer en accordant autant de confiance à mes bras qu’à mes yeux.

Dès que le ciel se découvrait quelques instants, je me mettais à courir, espérant trouver la sortie avant de replonger dans la nuit. Je m’essoufflai vite et mon front se fit luisant. Enfin, j’aperçus un clocher dont le toit dépassait les tiges de maïs. Je courus à toutes jambes, tombai une deuxième fois. Je me relevai sans même essuyer mon visage, exultai en arrivant devant les premières maisons. Elles étaient d’une brique rouge, typique de la région, que je voyais pour la première fois autrement que sur des photographies. Quelques lampadaires éclairaient la rue principale, placés sur les minuscules trottoirs de pavés. Chaque maison avait son petit jardin floral, son portail et sa boîte aux lettres rouillée.

La rue était seulement animée par l’aboiement des chiens de garde, réveillés par ma silhouette. Je devais avoir une allure sinistre avec ma peau boueuse, mes bras ballants et mon visage fermé. J’essayais d’avancer vite, sans me faire remarquer des habitants. Plusieurs d’entre eux étaient déjà venus à la ferme, on pourrait me reconnaître. On pourrait aussi appeler les forces de l’ordre, tuant dans l’œuf mon expédition. Par bonheur, je ne croisai personne.

J’aperçus l’église, où Gretja s’était rendue pour la fête des moissons. Elle ressemblait peu à celle d’Osivel, avec deux grandes tours de briques à la place du clocher. D’innombrables tiges de lierre grimpaient jusqu’au toit, pour s’enrouler autour de la gouttière. Une double grille fermait l’entrée à l’édifice et sa crypte. Je ne pouvais qu’observer de loin ses riches plantations d’herbes médicinales et de fleurs. Plusieurs bâtons avec un bout triangulaire étaient enracinés dans la terre. J’eus beau réfléchir, je ne compris pas leur utilité.

La gare se trouvait au bout du village. De la même brique que les autres bâtisses, elle s’en détachait par son architecture circulaire et son toit en dôme. Toutes les lumières étaient éteintes, les volets fermés et je craignis d’abord que le dernier train soit passé. La présence d’un couple et de deux hommes me rassura. J’avançai en masquant mon visage hésitant sous ma capuche. Additionné à ma petite taille et ma poitrine plate, il trahirait mes quatorze ans. Je me plaçai juste au bord de la voie pour tourner le dos aux autres voyageurs.

Le train apparut peu après moi, d’abord signalé par une grande lumière, puis par le crissement de ses freins. Il s’immobilisa au bout du quai et nous dûmes marcher pour le prendre. Un contrôleur à l’uniforme rouge et au sifflet attaché autour de son cou descendit. Je me rapprochai du couple pour ne pas être soupçonnée. Je gravis les deux marches de fer avec émotion : c’était la première fois que je prenais le train de ma vie. Au-dessus des portes coulissantes, un écriteau indiquait : Wagon 3.

L’intérieur du train était miteux : des vitres sales, des sièges aux couleurs délavées et un sol crasseux. Dès mon premier pas, une odeur d’urine me saisit les narines. Après avoir observé la disposition des passagers, je décidai de continuer dans le sillage du couple, qui constituait ma meilleure couverture. Ils s’assirent à l’autre bout du wagon et je me plaçai derrière eux, entre leurs sièges et les range-bagages. Je m’affalai contre une valise bleue et m’effondrai de fatigue.

Je plongeai dans un sommeil lourd, seulement interrompu par les arrêts du train et le sifflement du contrôleur. Les lumières du plafond devinrent une lampe de chevet que j’aurais oublié d’éteindre, le bruit des rails une berceuse. Je rêvais du Château, de mon ancienne chambre. À chaque fois que je me réveillais, j’avais envie de me lever pour voir si Givke allait bien et je me rappelais que je ne la verrais plus avant longtemps. À cette idée, j’étais tentée de descendre au prochain arrêt pour faire demi-tour. Cependant, il était trop tard pour revenir sur ma résolution et je laissai passer une à une les gares d’arrêts de villes inconnues.

Lors d’un arrêt, un groupe de contrôleurs pénétra dans le wagon. Mon premier réflexe fut de descendre avant leur arrivée, mais les portes se fermèrent avant que j’eus pu envisager le moindre mouvement. J’adoptai alors la seule stratégie à ma portée : ne rien faire. Je serrai mes paupières, entrouvris mes lèvres, détendis mes membres et laissai tomber ma tête contre mon épaule. L’illusion devait être assez bonne pour dissuader toute interaction sociale.

Malheureusement, elle n’arrêta pas l’un des uniformes rouges, qui se glissa derrière les bagages pour contrôler mon billet. Il se pencha si près de moi que je sentis son souffle chaud et son haleine avinée sur ma joue. Il secoua mon épaule et je me laissai entraîner comme un pantin. Je fus assez crédible pour qu’un autre contrôleur intervienne :

— C’est bon, laisse la petite dormir.

L’homme fit demi-tour et je soupirai de soulagement. Mon escapade avait failli tourner court. Je respirai à grandes inspirations pour laisser l’émotion remonter et bientôt, mes membres s’engourdirent à nouveau. Je bâillai et me tournai en quête d’une nouvelle position de sommeil. Cependant, alors que je m’endormais, un contrôleur siffla. Tous les voyageurs se levèrent pour rassembler leurs affaires et l’on enleva une à une les valises qui m’avaient supportée.

Je me décalai contre le bord du train en guettant les uniformes rouges. Ils ne me prêtaient aucune attention et je me fondis dans la masse des voyageurs. La radio annonça Dellval, terminus du train. J’avais déjà entendu Gretja parler de cette ville lors d’un de ses derniers repas avec Daawie. Elle s’y était rendu pour visiter une lointaine cousine. D’après elle, les usines textiles de Dellval attiraient des milliers de travailleurs et l’on pouvait y boire les meilleures bières du pays. J’espérais que ses trains pourraient me conduire à Osivel.

Je suivis un nouveau couple dans la gare, à distance raisonnable pour ne pas être remarquée. Malgré l’obscurité, je devinais l’architecture massive de l’édifice. Un large toit de tôle et de fer recouvrait près de quinze voies ferroviaires. La majorité des trains étaient arrêtés à quai. Le reste abritait une galerie de boutiques obscures que je ne pus observer à cause du pas rapide du couple. À la sortie de la gare, nous fûmes cueillis par une pluie fine mais froide et un vent nourri.

Je continuai ma filature dans une large rue d’immeubles de pierre blanche. Des lampadaires deux fois plus grands que ceux du village d’où je venais éclairaient la rue. De belles automobiles étaient garées devant les maisons, entre quelques arbres en fleurs. Je n’avais jamais vu une telle opulence. Brusquement, le couple descendit du trottoir et monta à bord d’un taxi noir. Il les emporta vers l’avenue perpendiculaire et je me retrouvai seule.

Je me sentis stupide d’avoir suivi ces inconnus. J’étais perdue dans une ville dont j’ignorais tout, condamnée à attendre le lever du soleil pour chercher un train jusqu’à Osivel. Je me dirigeai vers l’avenue, espérant peut-être y trouver une autre présence humaine. Je fus exaucée, mais regrettai vite la sécurité du train. Plusieurs individus marchaient d’un pas peu assuré autour d’une ouverture d’où s’échappait des volutes de fumée, de la musique et des cris. Certains tenaient des cigarettes et pipes, d’autres s’embrassaient sans la moindre gêne. Plus loin, un jeune homme vomissait sur ses propres vêtements sous les moqueries. De l’autre côté de l’avenue, deux hommes se tenaient tête contre tête en montrant les poings. Un autre était allongé en plein milieu du trottoir.

Je m’éloignais de cette cohue, sans trop savoir où je mettais les pieds. J’avançais à rythme soutenu pour ne pas être accostée. Je traversais plusieurs ronds-points, croisais quelques vélos et taxis. Je dus changer de trottoir deux fois pour éviter des ivrognes bruyants. Au bout d’un moment, je décidai de faire demi-tour. J’avais beau me rappeler des histoires sordides que j’avais entendues au sujet des gares la nuit, c’était le seul abri que je pouvais espérer. Je pris un chemin différent pour éviter l’avenue et ne tardai pas à me perdre.

Au bout d’un moment, mes pas me menèrent au niveau d’un grand cours d’eau. Je voulus trouver refuge sous l’un des ponts qui l’enjambaient et longeai les dizaines de péniches amarrées en contrebas. À ma grande surprise, je découvris plusieurs tentes dressées sous les fondations du premier pont et des hommes qui discutaient autour d’un feu. Un spectacle comparable se produisait sous le deuxième et je marchai encore. Le troisième avait lui aussi des tentes, mais on n’entendait pas le moindre bruit. Il pleuvait de plus en plus et je décidai de m’y abriter le temps que la météo se calme.

En arrivant, j’aperçus une vieille femme enroulée dans des couvertures à carreaux à l’extérieur des tentes et je ne sus si elle vivait encore. N’osant vérifier, je m’installai aussi loin d’elle que possible sous le pont. Je fermai les yeux en espérant être distraite par le sommeil, mais j’avais trop froid avec mes habits mouillés. Je grelottais et claquais des dents comme lors d’une mauvaise fièvre.

Je rouvris les yeux en entendant ce que je crus d’abord être un grognement d’animal. Il s’agissait de mots prononcés par une voix rauque. Celle de la vieille femme. Elle avait ouvert les yeux et elle me parlait. Son langage m’était inconnu, mais son sourire chaleureux me rassura. Je m’approchai d’elle et elle m’invita du pouce à me réfugier sous ses couvertures. J’hésitai avant de céder, j’avais déjà franchi les limites de l’imprudence. Je m’installai sous ce refuge inespéré en soupirant. Je frémis lorsque le corps de l’inconnue toucha le mien.

Sentant que je tremblais, la vieille femme étendit pas moins de trois couvertures sur moi. Puis elle me serra contre son gros corps en me caressant les cheveux comme à une petite fille. La chaleur me remonta vite aux joues et je sentis mon corps se détendre. Je rendis son sourire à la vieille femme.

Ses lèvres laissèrent échapper un chant guttural qu’elle chuchotait juste pour moi. C’était une de ses mélodies anciennes qui se transmet de mère en fille depuis la nuit des temps. Un chant primaire aux accents si puissants que chaque note semblait résonner dans mes entrailles. J’oubliai Givke, la ferme, Hinnes, le château, ma fugue. Je n’étais plus qu’une enfant bercée par une voix qui aurait dû être celle de ma mère.

De toute mon enfance, je n’avais jamais rien entendu d’aussi beau.

Commentaires

forum Ortho-typo
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.