Tout à mon désespoir, je ne réalisai qu’au bout de longues secondes que cette voix m’était familière. C’était celle d’Eemke. Mon sang se glaça. Hinnes m’avait déjà parlé de son retour au Château, mais la voir de mes propres yeux me paraissait inconcevable. Comme elle avançait au milieu des rayonnages, j’aperçus son visage entre deux encyclopédies. Semblable à celui de mes souvenirs. Je la revis dans son maillot de bain vert pâle et son chignon me prendre la main pour marcher dans les couloirs de la piscine. Je la revis, ombre menaçante qui plongeait vers moi. Je me revis la frapper et la griffer tandis qu’elle essayait de me maîtriser.
J’avais atteint cette femme dans sa chair alors qu’elle tentait de me secourir. Elle devait me haïr, autant que je m’étais haïe pour ce jour maudit. Je me souvins pourtant comme mes espoirs étaient grands quand je conversais avec elle dans la voiture. Elle s’était confiée à moi comme à une amie sur son enfance au Château, m’avait décrit ses merveilleux séjours à Emisal. En la revoyant, je me rappelai avoir cru en cette femme, comme j’avais cru en Arèle. Pourtant, elle avait dû pousser pour que je parte, refusant sans doute de me revoir. Et malgré cela, le destin me remettait sur sa route. Que dirait-elle ?
Lasse de fuir et de me cacher, je ne bougeai pas quand Eemke avança vers moi. Je me recroquevillai contre mes genoux, comme un animal terré face aux chasseurs. Plus que jamais, je regrettais cette folle expédition qui m’avait fait abandonner Givke pour l’illusion d’une vie libre avec Hinnes. À chaque pas d’Eemke, je replongeai un peu plus dans des cauchemars que j’avais tenté d’oublier. Je m’immobilisai, glacée jusqu’au sang, quand son ombre s’éleva à mes pieds. Puis elle se trouva au-dessus de moi et elle me vit.
Elle s’arrêta net, la bouche arrondie. Ses bras tombèrent contre sa courte jupe rouge et elle lâcha le livre qu’elle tenait. Nous nous regardâmes dans un silence abyssal pendant quelques instants, puis elle s’agenouilla. Je fermai les yeux, plaçai mes coudes en position défensive. Les mains d’Eemke se posèrent au bas de mon cou, me relevèrent et je crus qu’elle allait m’étrangler. À ma plus grande surprise, elles me caressèrent la nuque et je me sentis doucement attirée contre elle.
— Hildje ! Quelle joie de te voir. J’ai eu si peur pour toi !
J’écarquillai les yeux en essayant de me convaincre que cela ne pouvait être qu’un rêve étrange. Pourtant, l’étreinte d’Eemke était aussi réelle que celles que je partageais avec Hinnes. Mon corps la rendit par réflexe et je me surpris à apprécier le contact de la jeune femme. J’avais assez grandi pendant l’année écoulée pour pouvoir loger ma tête au-dessus de son épaule. Elle ne portait qu’un haut court et mes mains se posèrent sur ses côtes. Le frisson qui me saisit au contact de sa peau nue me rappela douloureusement à mes câlins avec Givke.
— Hildje, que fais-tu ici ?
Seule la vérité me vint :
— J’ai fugué pour retrouver Hinnes. Je suis cachée ici et il m’apporte tout ce dont j’ai besoin.
— Ta famille d’accueil doit s’inquiéter pour toi ! Elle a dû prévenir la police et…
— Je ne crois pas.
À ces mots, le visage d’Eemke s’assombrit : elle comprenait. Je devinais qu’elle avait dû vivre des déboires similaires au temps de sa jeunesse. Elle m’avait dit n’avoir passé que six ans au Château. Le reste de son enfance avait dû se décomposer entre foyer maltraitantes et familles d’accueils instables. Et cette idée, m’emplissait autant de peine que de soulagement : je n’étais pas seule à vivre ces tourments. Eemke les avait connus et s’en était sortie. Pour la première fois de ma vie, je voyais en la belle jeune femme qui me faisait face une adulte que je pouvais devenir. Cependant, une part de mon esprit peinait encore à accepter l’oubli soudain de l’incident de la piscine et je demandai :
— Tu ne m’en veux pas ?
Eemke secoua vivement la tête.
— Hildje ! Comment peux-tu penser… Je ne t’en ai jamais voulu !
— Mais Arèle m’avait dit que tu avais eu peur, que tu n’allais plus travailler au Château, que…
— Oui, j’ai eu peur. Oui, j’ai cru que je ne reviendrais pas au Château. Ce jour-là, je me suis revue en toi. Ta peur et ta colère m’ont rappelé les miennes. J’ai craint de ne pas être assez forte pour en venir à bout.
Ses quelques phrases livraient un pardon dont la douceur m’étreignit la gorge. Je voulus tout de même me justifier :
— J’ai toujours détesté l’eau. La piscine m’a rappelé mes pires cauchemars. Je ne voulais pas te faire du mal, mais…
— Le seul m’a que tu m’as fait, c’est l’inquiétude que j’ai gardée pour toi. Je me demandais ce que tu deviendrais. Tu sais, à ton âge, j’avais un terrible vertige. Il suffisait qu’un éducateur ouvre la fenêtre pour que je fasse une crise. Alors, tu vois, je comprends ce que tu as ressenti.
Je comprends. Entendre ces deux mots me libéra d’un poids insoutenable. J’aurais voulu me jeter à nouveau dans les bras d’Eemke en la remerciant du soulagement qu’elle venait de m’offrir. Au lieu de cela, elle se leva, referma la porte de la bibliothèque et s’assit dans un canapé à la toile délavée. Elle me regarda droit dans les yeux et ajouta :
— Pendant des années, je ne savais pas ce qui provoquait ces crises. J’avais beau tout essayer, cela ne faisait qu’empirer. Et puis à mes vingt ans, j’ai rencontré un psychologue. Un ami d’Arèle. Il acceptait de m’écouter chaque semaine pour un prix dérisoire. Il parlait peu, seulement pour soulever les questions que je ne m’étais jamais posées. Cela a pris du temps, mais j’ai fini par comprendre beaucoup de choses sur moi. Il m’a conseillé de demander les dossiers écrits sur ma famille, les archives de chaque lieu où j’avais vécu. J’ai pu rassembler mon histoire et il me l’a faite écrire. Tout ce qui me paraissait étrange est devenu logique, chacune de mes peurs a trouvé son explication.
Les paroles d’Eemke faisaient écho en moi et je m’accrochais à ses lèvres. Au fond de moi, je savais ce qui provoquait ma peur de l’eau : le massacre des miens dans une rivière. Je n’avais jamais envisagé l’éventualité de demander mon dossier pour tenter d’en apprendre plus. Je n’avais pas cet immense courage. Je trouvais tout juste celui de murmurer :
— Cet homme, tu crois que je pourrais le rencontrer ?
Eemke soupira.
— Il est mort dans un accident de voiture.
Mon cœur se noua. L’espoir qui avait fleuri dans ma poitrine s’étiolait aussitôt. Comme à chaque fois que j’avais cru en un adulte, le mirage éphémère se dissipait. Je ne pouvais m’empêcher de craindre d’être vite déçue par mes retrouvailles avec Eemke. Mon expression devrait refléter ces réflexions car Eemke se hâta de reprendre :
— Tu sais d’où venait mon vertige ?
Je levai le menton, curieuse de sa réponse
— Quand j’avais trois ans, mon beau-père a poussé mon frère par la fenêtre. Nous vivions au sixième étage. On m’a empêché de voir le corps, je me souviens seulement du tintement des alarmes, des cris et des pleurs. C’était un ivrogne. Il est mort peu après, noyé en pleine nuit.
Je fus frappée du calme avec lequel Eemke évoqua cet évènement traumatique. Elle aurait tout aussi bien pu annoncer un menu. Elle décrivait ce passé lointain comme celui d’une autre, ou comme une fiction détachée du monde réel. Était-ce cela faire la paix ?
— Ça n’a pas été facile, mais à partir de là, affronter ma peur est devenue possible. Il y a trois ans, j’ai passé une semaine à la montagne. Tu ne peux pas savoir combien j’étais fière. Je suis certaine que tu trouveras un jour une personne qui pourra t’aider comme il m’a aidée.
Le récit d’Eemke s’arrêta là, sur cette pointe optimiste qui ne pouvait chasser ma crainte grandissante. Elle tenait en quatre mots :
— Tu vas me dénoncer ?
— Non. Bien sûr que non. Prends le temps qu’il te faut. Prends les forces dont tu as besoin. Profite de ton ami. Le jour où tu seras prête, je t’aiderai à partir là où tu le veux. Il n’est plus question qu’Hinnes prenne autant de risques, désormais c’est moi qui t’apporterais de quoi vivre. Je m’arrangerais pour te faire descendre dans le parc pendant les heures d’école, tu dois étouffer ici. Je vais aussi te monter un matelas, des lampes et tout ce que tu me demanderas.
Cela faisait une éternité qu’un adulte ne m’avait pas gratifiée d’une joie si électrisante. Je ne savais comment lui montrer ma reconnaissance. Je ne lui offris que les cinq lettres que j’avais si rarement prononcées :
— Merci.
— Je vais descendre, avant qu’on se demande où je suis. Je voulais juste te demander. ! Tu aimes lire ?
Pour la première fois de ma vie, je pus acquiescer. C’était doux.
— Alors il faut absolument que je te montre la collection Plume d’Argent. Leurs livres racontent les histoires les plus merveilleuses qu’il m’ait été donné de lire.
*
Il n’y avait aucune clé sur l’armoire indiquée par Eemke. Une heure plus tôt, j’aurais abandonné, mais ses mots m’avaient trop intriguée. Après avoir cherché de longues minutes, je me rappelai qu’Ezor avait rencontré pareille difficulté dans l’une de ses premières aventures. J’allai chercher la bande dessinée. Ezor venait de retrouver un coffret volé par des pirates et devait l’ouvrir avant leur retour. Elle faisait jouer deux tiges de métal dans la serrure jusqu’au cliquetis décisif. Je fouillai une bonne heure avant de trouver des outils similaires. Après trois essais infructueux, l’armoire s’ouvrit enfin.
Huit rangées de livres empilés en désordre m’y attendaient, recouverts d’une fine couche de poussière. Tous avaient la même reliure rose pâle avec une plume blanche dessiné sur le dos. J’en pris un au hasard, déchirant au passage une toile d’araignée. Je caressai la couverture, d’un doux cuir, déchiffrai le titre. Les Princes Liés, Tome 1 : Le Temps des Cendres. J’ouvris la première page, lus les premières phrases. Sans m’en apercevoir, je venais de plonger dans un océan de voyages. J’étais prisonnière de la plus belle des captivités.
Je n’interrompis ma lecture que pour m’asseoir près de la fenêtre, à la lumière. Je perdis ensuite conscience de tout. Chaque chute de chapitre en appelait une autre et au détour de certaines pages, de somptueuses illustrations annonçaient des évènements à venir. Je m’attachai vite aux héros, redoutai leurs adversaires et leurs sombres machinations. Le dernier chapitre me laissa choquée et je demeurai bouche-bée quelques instants après avoir refermé le livre.
Dehors, le soleil se couchait alors qu’il me semblait être encore au milieu de l’après-midi. Un phénomène étrange venait de se produire : j’avais vécu plus d’aventures qu’au cours de ma vie entière et pourtant je n’avais pas vu venir le soir. Je me hâtai d’aller chercher les ampoules apportées par Hinnes pour éclairer l’armoire aux trésors. Le cœur battant, je pris les livres un à un en espérant de tout cœur trouver le bon. Enfin, j’aperçus l’objet de ma quête. Les Princes Liés, Tome 2 : Le Chant de Cazalyne. Mon cœur bondit de joie.
Je pris le livre jusqu’à ma chambre de fortune avec précipitation et m’y plongeai malgré ma fatigue. Le découvrir était devenu un impératif. J’étais comme un géant qu’aucune nourriture ne peut rassasier. Je lus sur le dos, sur le ventre, sur le coude ; avec l’œil droit, puis le gauche comme mes paupières tombaient de fatigue. Les heures de la nuit filèrent comme se tournaient les pages du roman, insaisissables. À mesure que l’issue de mon voyage s’approchait, je devins fiévreuse. Comment pourrais-je continuer de lire sans cette histoire ? Pourrais-je retrouver un jour son goût délicieux ?
Mon agitation retomba en parcourant l’épilogue, adieu déchirant à cet univers et ses histoires. Ma tristesse se mua cependant peu à peu en reconnaissance à celui ou celle qui avait passé tant de semaines à écrire pour que je puisse rêver. Je m’endormis avant de refermer la dernière page.
*
Le lendemain, Hinnes me réveilla pour la première fois depuis mon arrivée au Château. Comme il s’inquiétait de mon état, je lui racontais tout. Après m’être lavée et changée, je l’attirais jusqu’à l’armoire aux merveilles. Je lui mis Les Princes Liés entre les mains, espérant pouvoir lui faire vivre au moins la moitié des émotions que j’avais connues. Il me remercia, puis soupesa l’ouvrage, hébété :
— T’as lu tout ça en une nuit ?
— Les deux tomes.
— C’est incroyable !
L’enthousiasme parait ses yeux d’un éclat communicatif. Tout son visage irradiait, et j’étais comme obligée de sourire.
— J’ai eu le meilleur des professeurs !
Hinnes plissa le nez et baissa les yeux. Mon compliment semblait lui inspirer autant de fierté que de gêne. À moins d’y lire la simple surprise de l’entendre de ma bouche. Je n’avais jamais appris à en recevoir, jamais appris à en offrir. Il avait fallu la spontanéité d’une joie puissante pour me libérer de ce carcan. Je le pris dans mes bras. Je l’aimais tant.
Il me raconta la bagarre entre deux grands, l’arrivée prochaine d’un nouvel enfant. Il confirma mes impressions positives sur Eemke, d’après l’une des seuls adultes dignes de confiance au Château. Nous parlâmes longtemps, puis allâmes lire ensemble. Je retournais à l’armoire et en tirait un petit livre, espérant que la magie œuvre à nouveau. Nos solitudes. À la simple lecture du titre, je me sentis amère.
Nous lûmes le reste de la matinée, liés par le froissement des pages. Cette nouvelle histoire n’avait rien avoir avec l’univers de Cazalyne et j’y plongeai pourtant avec la même ferveur. Les tourments d’Émilie résonnèrent assez en moi pour que je me surprenne plusieurs fois à passer mon coude sur les yeux. Elle semblait avoir été écrite pour moi. Si j’avais pu lui donner vie, elle aurait été ma grande sœur et nous aurions pu ensemble nous soutenir. Sa relation avec le narrateur me rappela celle que j’entretenais avec Givke. Une relation avec plus de silences que de mots, où la présence est le meilleur cadeau.
Après avoir tourné la dernière page, je ressentis de plein fouet l’absence de mon amie. Hinnes était à côté de moi, pourtant. Les amours ne se compensent pas. Je maudis mes yeux, incapables de se sécher malgré le passage des mouchoirs. Mon ami arrêta sa lecture pour venir s’asseoir à mes côtés. Il posa sa tête contre mon épaule et me laissa pleurer. Quand mes sanglots se calmèrent, il me montra son livre, ou plutôt son feuillet, car il était à peine plus large qu’un journal.
La couverture était d’un papier bruni par le temps, le titre était effacé. Hinnes l’avait déjà lu et relu plusieurs fois. Il passait rarement des heures avec, mais le prenait entre deux chapitres de roman. C’était un recueil de poésie. Il tourna les pages jusqu’à la toute fin, me montra les derniers vers d’un long poème et le lut :
« Ma tendre amie, voici venue la fin. Je ne pourrai revenir, je le crains.
Mon cœur se serre, il me faut te quitter. C’est mon destin, je ne peux l’éviter.
Et pourtant…
J’aurais bien attendu encore quelques heures, le jour qui vient s’annonce si prometteur. »
Puis son regard se perdit dans le verre des fenêtres, comme si quelques phrases avaient entraîné son esprit dans un des mille univers qu’il m’avait partagé jadis. Je ne sus que dire. Je ne sus que dire. L’amertume avec laquelle il avait lu ces vers me laissait une boule dans l’estomac. Elle s’expliqua lorsqu’il ajouta d’une voix pensive :
— Je lisais ce poème tout le temps quand tu es partie.
*
— Et au passage, profitez-en pour aller vous acheter une corde : vous rendriez certainement service à pas mal de monde.
Je m’esclaffai devant la réplique de Jaken. C’était la deuxième fois en autant de pages que je cédai au rire. Quelques lignes plus loin, l’irrévérencieux brigand répéta ce tour de force. Je dus poser le livre pour reprendre mon souffle, profitant de la tension qui s’échappait de mes muscles. L’humour du héros avait autant d’effet sur mon humeur qu’une nuit de sommeil. Une nouvelle fois, les livres m’en apprenaient davantage sur moi.
J’ignorais que l’on pouvait rire seule.
*
Ce que j’aimais chez Eemke, c’était sa passion. Lorsqu’elle parlait de son quotidien avec les jeunes filles du Château, sa voix changeait. Elle se chargeait d’une affection vibrante, d’une bienveillance sincère. Sans édulcorer la fatigue de ses longues journées, l’instabilité de son équipe, la difficulté des gestions de crise, elle parvenait à me rendre admirative de son travail. Je peinais à le réaliser, alors que j’avais détesté tant des adultes qui avaient travaillé au Château. Je regrettai qu’elle ne soit pas arrivée quelques années plus tôt.
Nos discussions glissaient d’un sujet à l’autre avec fluidité. Comme lors de nos premiers échanges dans la voiture, Eemke dégageait une bienveillance assez grande pour ouvrir ma carapace. Je me découvrais beaucoup de choses à dire, beaucoup de questions à poser. Eemke y répondait volontiers, me parlait sans difficultés de son passé. À mesure que j’en apprenais davantage sur ce qu’elle avait traversé, je l’admirais davantage. Je me reconnaissais dans ses douleurs, ses peurs et ses doutes. Si elle les avait vaincus, pourquoi pas moi ?
Un matin, elle brisa la douceur de nos échanges en prononçant un nom qui me fit tressaillir :
— Si j’ai réussi mes études, je le dois beaucoup à Arèle. Je l’appelais toutes les semaines pour qu’elle me rassure et je venais tous les mois pour lui montrer mes écrits. Sans elle, je n’en serais jamais venu à bout.
Voyant mon regard quitter le sien, Eemke se pencha en murmurant :
— Je sais que tu en veux à Arèle de t’avoir orientée hors du Château. Je sais que…
— Elle m’a trahie !
Je n’avais pu m’empêcher de crier.
— C’était une erreur, comme nous en faisons tous.
— Elle m’a abandonnée !
Les souvenirs de sa terrible annonce et de mon brusque départ me revinrent en mémoire et des larmes de colère naquirent sur mes joues. Arèle avait été la seule à qui j’avais donné ma confiance et elle l’avait trahie. Je me souvins de la lettre d’Hinnes m’expliquant qu’elle n’avait pas voulu l’aider alors qu’il était au plus mal. Cette femme n’était pas digne de confiance ! Elle était de ceux qui feignent d’être bons pour vous abandonner quand le vent tourne.
— Je ne connais pas votre relation, répondit Eemke, mais je sais une chose et cela j’en suis sûre : Arèle tenait et tient toujours à toi. Je crois qu’elle apprécierait avoir de tes nouvelles. Pourquoi ne pas lui écrire une lettre, je dirais l’avoir reçue par le facteur et…
— Hors de question ! Cesse de parler d’elle !
— Hildje…
— Pars, pars, pars !
Effrayée par mes cris, Eemke recula doucement. Comprenant que j’avais besoin d’être seule, elle disparut dans l’obscurité des couloirs.
*
Quand les lèvres de Jade épousèrent celles de Gina, ma respiration se bloqua. Je reposai le livre devant le choc de cette révélation. Depuis le début du roman, j’avais senti l’étrange tension qui animait les deux femmes lorsqu’elles se trouvaient ensemble. J’avais tressailli à chacun de leurs contacts physiques, souri à chacune de leurs provocations, espéré ne rien voir les séparer. Et pourtant, je n’avais jamais imaginé que cela puisse arriver. Deux femmes à l’amour réciproque.
C’était possible.
*
Les semaines s’échappèrent et les fleurs devinrent fruits. L’été vint au rythme des visites d’Eemke et Hinnes. Je ne quittai mes livres que pour eux ou pour parfois le soir, regarder le soleil mourir à l’horizon. Vint le jour où je dus utiliser un tabouret pour atteindre le haut de l’armoire. Voir les rangées de livres inconnus fondre m’attristait, mais rien ne pouvait arrêter ma frénésie. Enfermée, je voyageais par eux, profitant de la compagnie de leurs personnages. Ce n’était que tard le soir que je m’abandonnais au sommeil, le visage rêveur.
J’étais comblée en ce temps-là. J’avais cessé de redouter d’être prise. Le jour, mon imagination, décuplée par mes lectures se perdait dans des univers fantastiques où se mêlaient mes personnages favoris. J’avais créé le refuge qui m’avait toujours manqué et je croyais que même la pire réalité ne pourrait m’en faire sortir. À ces histoires et héros impalpables, je devais une liberté nouvelle, la plus belle échappatoire du monde. La nuit, quand Eemke était de garde, elle venait avec Hinnes. Nous conversions à voix basse, devisions du quotidien du Château et de nos lectures. Ces moments volés, interdits, étaient heureux.
Malheureusement, l’heure vint où je saisis le dernier livre de la collection Plume d’Argent. Sa couverture était abîmée et ses pages gonflées comme s’il avait été immergé des années auparavant. Je dus l’approcher de mes yeux pour déchiffrer le titre. Ce que disent les Légendes. En l’ouvrant, j’arrivai à une page cornée. Quelques lignes avaient été entourées d’encre et je ne pus m’empêcher de lire.
« Au milieu de toutes ces histoires qui nous consolent, nous questionnent et nous guident, il en arrive parfois quelques-unes, précieuses, spéciales. Ces histoires-ci nous sauvent. Elles nous arrachent à la nuit. »
À l’instant même où je terminais la lecture de ce magnifique passage, je sus que cette histoire serait spéciale à mes yeux. J’allai m’asseoir avec solennité. La boucle ouverte par Les princes Liés allait se refermer.
*
J’étais si concentrée sur ma lecture qu’Eemke me surprit. Je l’entendis s’exclamer :
— Oh ! Tu lis Ce que disent les Légendes ?
— Oui, c’est incroyable !
— Je suis heureuse qu’il te plaise. C’est mon roman préféré. Je l’ai lu tellement… J’espère que je ne l’ai pas trop abîmé.
— C’est toi qui…
— Oui, je l’avais emporté à la mare. Un garçon l’a jeté pour me faire pleurer. Par chance, Arèle a pu le récupérer. C’est pour ça qu’il est tout en haut de l’armoire. Je voulais que personne ne me le prenne.
Nous discutâmes avec passion de cet univers extraordinaire de conteurs et légendiers. Cependant, regardant sa montre, Eemke s’aperçut que l’heure tournait et me dit :
— Désolée de t’interrompre, mais je vais partir. Je dois t’annoncer une mauvaise nouvelle. Des travaux vont commencer dans la bibliothèque cet été.
Cette annonce brisa net mon enthousiasme. Elle était si cruelle et soudaine que je n’en saisis pas tout de suite la portée.
— J’ai fait tout ce que j’ai pu pour te couvrir, mais ce secret est devenu trop difficile à cacher. Navrée de te le dire ainsi, Hildje, mais tu vas devoir partir.
*
— Eemke t’a dit ?
Ainsi, Hinnes était aussi au courant. J’acquiesçai en me mordant les lèvres, le corps noué d’angoisses. À ma plus grande surprise, mon ami était moins dévasté que moi. Mon départ prochain ne semblait même pas l’attrister. Sa réaction me stupéfiait. Avais-je surestimé son affection ? Soudain, il me prit la main et me dit :
— Ça m’attriste que ton séjour ici s’achève. Depuis que tu es revenue, je me sens beaucoup mieux. Mais…
Je sentis qu’Hinnes hésitait : il n’était pas seulement venu me parler d’adieux. Le voilà qui souriait en ajoutant :
— On ne peut pas se séparer comme ça. J’ai une idée folle.
*
La veille du grand départ, j’allai ranger l’armoire de la collection Plume d’Argent. J’avais profité de ma dernière semaine dans la bibliothèque pour relire mes exemplaires préférés. Un temps, j’avais envisagé de les prendre dans mes valises, mais cela aurait privé d’autres de les découvrir. Et mon désir le plus cher était qu’ils soient lus par autant d’enfants et d’adultes que possible. Leur place était là, dans ce meuble imposant, ce gardien de rêves.
Le grincement de la porte en se refermant fut la seule mélodie de cet aurevoir déchirant. Je me promis de revenir dans la bibliothèque dès que la vie me le permettrait. Ces livres avaient trop compté pour que je leur dise adieu. Puis j’allai me coucher une dernière fois dans ma cachette, aussi anxieuse qu’excitée.
J’étais à une journée du paradis ou d’une nouvelle prison.