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2016 - L'une chante, l'autre pas

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Par Liné

2016

L’UNE CHANTE, L’AUTRE PAS

— Putain mais j’en reviens pas, tu vas vraiment faire comme si de rien n’était ?

Saskia a beau chuchoter, sa colère transpire entre ses dents et se traduit en chuintements acides. Quelques raclements de chaise étouffent sa voix : des retardataires, il y en a toujours, qui se faufilent au compte-gouttes entre les rangés et peinent, malgré tous les efforts du monde, à se montrer discrets. Puis des toussotements et un larsen au micro résonnent dans la vieille cage décorée, aux néons balbutiants, qui constitue la salle communale. Karin, elle, reste assise bien droite, les yeux rivés sur la scène. Imperméable aux remontrances de sa fille.

— Mais tu vas réagir, merde ? Qu’est-ce qu’on fout là, à le suivre partout ?

Pour toute réaction, Karin ouvre la bouche. Elle pourrait dire quelque chose, souffler une émotion. Exprimer ce que ça fait, au juste, d’apprendre que son mari est accusé de harcèlement sexuel. D’imaginer – à moins que rien ne défile jamais dans sa tête – ce harcèlement qui court depuis plusieurs années, entre les quatre murs de la mairie. Les insinuations déplacées, les propositions indécentes, chantages, coups d’œil sales sous la jupe ou dans le décolleté, tous les jours, jusqu’à ce que l’employée craque, un arrêt maladie. Et puis, en point d’orgue le mois dernier : un article dans le journal régional.

Ça a fait jaser. En pleine vague #MeToo, le papier a circulé de mains en mains et de lèvres en lèvres, une épidémie de discussions, débats et disputes agrémentés de quelques gestes désinvoltes. Il y eut bien deux ou trois rassemblements féministes devant la mairie, des publications en ligne, des poings tapés sur la table. Certaines réclament une enquête approfondie, des changements structurels, une démission. Mais, dans l’ensemble, les manières trop cavalières du bourgmestre ont vite été excusées par sa bonhomie ; son franc parler ; et la timidité reconnue de la victime, elle aurait pu dire non accompagné de il n’a pas compris, ça arrive de se tromper.

Si elle avait pu, Saskia aurait participé aux rassemblements féministes.

Karin garde bêtement la bouche ouverte. Un son de gorge, la sensation d’un assèchement accru. Un poisson qui agonise hors de l’eau. Soudain, Dirk grimpe sur scène et se poste devant le micro : la réunion de préparation du festival peut débuter. Karin referme la bouche.

— Merci à tous pour votre présence, déclame-t-il avec assurance.

Saskia soupire éhontément, croise les bras, s’affale sur sa chaise en donnant un coup de pied dans son sac laissé à terre. Elle s’est traînée à cette réunion dans le seul but de soutenir sa mère. De la maintenir à flots, loin de la noyade ou de l’asphyxie. Dans l’espoir, sans doute naïf, d’enfin faire corps et front avec elle, trouver une complicité longtemps réclamée mais jamais ébauchée.

Depuis l’annonce des accusations, Karin s’embourbe dans un quotidien toujours plus mécanique. Bien robotisé mais mal huilé. Réveils à heures fixes, tâches ménagères décuplées, listes de courses interminables, silences prolongés entrecoupés de faux sourires. Veux-tu que je cuisine un hâchis ?, yeux dans le vague, il faut que je change les draps. À table, les sujets de conversation ne dérivent plus. De ce que Saskia en sait, ses parents n’ont jamais abordé l’éléphant dans la pièce.

— À l’ordre du jour, annonce la voix amplifiée de Dirk, un rappel des horaires à respecter pour le lever de rideau de demain. Un retour d’expériences sur l’utilisation des nouveaux talkies-walkies. Un point sur la restauration, Hans a géré les tireuses et le matériel pour le barbecue. Et pour finir, vos questions et remarques.

Tout organiser, tout ranger. Établir des fiches, multiplier les bullet points. Donner des numéros, des ordres de passage, des tapes dans le dos. Commander. Se gausser. À l’arrivée, Saskia en est persuadée, le festival pourrait vivre sans ce simulacre de préparation.

— Ah, et j’oubliais : il faut impérativement trouver un remplaçant pour Merel. Elle était en charge du groupe enfants. Qui est volontaire ?

Le sang de Saskia ne fait qu’un tour. Merel, l’employée de mairie harcelée, en arrêt maladie. Démissionnaire du festival, disparue des radars. D’après les rumeurs, elle est rentrée chez sa mère, dans une autre province. Pas sûre qu’elle revienne à Klaardijke.

— Pourquoi il est là, lui, tout va bien pour lui, mais elle, elle peut crever ?

Des têtes voisines se tournent vers Saskia, ses sourcils froncés, sa mâchoire crispée. Une femme se désigne d’emblée pour reprendre le groupe enfants. Dirk la remercie. C’est donc une affaire réglée, le premier vrai point à l’ordre du jour va pouvoir être abordé. Placides, les têtes reviennent vers le plus important : la scène, la réunion, et la bonne tenue du festival.

Saskia pourrait les frapper. Leur enserrer la gorge, leur fracasser le crâne contre le premier mur venu, les énucléer, tous autant qu’ils sont. Les habitants qui ferment les yeux quand ça les arrange, qui n’auront pas une once de doute ou de remords en glissant le nom de Dirk dans l’urne. Les autres politiciens et grands seigneurs du coin, qu’une poignée de mains polluée d’un scandale sexuel ne dérange pas, du moment que les affaires prospèrent en leur faveur. La mère, incapable d’affronter la réalité et de donner le moindre coup de coude. Et lui, le père, la figure tutélaire propulsée au sommet d’une pyramide aussi arbitraire qu’immuable.

La colère dévore Saskia depuis qu’elle a quitté Klaardijke, il y a deux ans. Qu’elle a largué amarres et cauchemars, laissant derrière elle les fantasmes stériles d’incendie. Ça lui a pris d’un coup, du jour au lendemain, entre deux soirées chez Melanie et une énième nuit vide et sale avec un homme. Elle s’y sentait obligée, les choix étaient limités, rester périr ou ouvrir ailleurs. Elle s’inscrivit à la va-vite, dernière minute, feuilleta à peine trois prospectus et parcourut autant de pages internet. Une exploratrice posant un doigt hasardeux sur un globe tournant. Le destin, si elle y croyait, l’embarqua dans un cursus de psychologie à l’université d’Utrecht. Ça lui allait.

Elle n’aurait pas su procéder autrement. Il fallait un coup de tête pour décrasser la poussière, délier les toiles d’araignée qui rattachaient son corps à Klaardijke ; un mouvement brusque et surprenant, qui ne laisse aucune place aux angoisses. Ses parents, premiers étonnés, manifestèrent avant tout joie et fierté. Dirk le promit, sa fille serait nourrie et logée, conditions préalables et nécessaires à une brillante carrière de psychologue. Saskia accepta sans rechigner : au moins, ils payaient pour qu’elle s’éloigne.

Le départ fut moins évident. Les valises et les cartons, d’accord, dire au revoir, avec plaisir. Mais le détachement physique, le rétrécissement de Klaardijke à travers la vitre, les soubresauts de la voiture au moindre nid-de-poule lui coupèrent le souffle. Saskia eut du mal à respirer, ses muscles réclamaient un retour en arrière, son cœur pulvérisait ses côtes. Elle se fit violence, se concentra sur la nuque de son père, sur ses mains posées sur le volant, sur les tapotis de ses doigts contre le clignotant ; sur ces images qu’elle pourrait bientôt expulser de son organisme, étant entendu qu’à partir du lendemain elle vivrait sa vie comme elle l’entend : loin.

Elle aussi, comme plus tard l’employée de mairie, avait fui.

Utrecht lui fit l’effet d’un coup de poing. La ville, d’abord, avec ses lumières de magasins, de restaurants, de bars, ses foules d’habitants et de touristes, sa musique incessante composée de voix, de battements de pavés, de clapotis le long des canaux. C’était comme Luce l’avait décrit : un manège permanent, et la possibilité de changer de cheval d’un jour à l’autre. La fac, ensuite. Un décor de film grandeur nature, la collusion de vieux monuments en brique, grandioses, qui imposent le respect, et de bâtiments en béton coloré, modernes, la vision fantasque d’architectes à la mode.

Klaardijke lui parut si distant, et si petit. Elle y pensait souvent – de moins en moins. Elle comparait ces deux mondes, Utrecht la vivante, Klaardijke l’isolée, s’amusait à superposer leurs places, leurs églises, leurs écoles ; glissait le bar de Klaardijke dans les rues festives prises d’assaut par les étudiants, ajustait la digue aux entrelacs des canaux. Elle cherchait une réponse à une question qu’elle ne s’était pas posée. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait.

Le dégoût que lui inspiraient ses parents demeurait une constante irréprochable, une ligne d’horizon en guise de boussole : hors de question de faire machine arrière. Dans la vie il faut aller de l’avant, susurrait-elle tous les jours à l’image que lui renvoyait son miroir. Ce dégoût était d’autant plus ancré que, désormais éloignée d’eux, Saskia se désintéressait de leur vie et de ses menues évolutions. Dirk et Karin n’étaient rien d’autre que deux punaises rouillées enfoncées dans les murs de sa chambre d’enfance, retenant un vieux poster, voués à ne jamais se départir de leur utilité de punaises.

Ils appelaient régulièrement leur fille. Tantôt Dirk tenait le téléphone et s’enquérait des dernières prouesses de Saskia d’un ton enjoué, lâchant des ta mère te passe le bonjour ou encore ta mère t’envoie bientôt un colis. Tantôt c’était la voix plus douce et effacée de Karin qui ramenait Saskia à Klaardijke, à cette cuisine dans laquelle la silhouette de la mère se calquait contre la faïence murale toujours rutilante. Saskia décrochait à chaque appel. Répondait à chaque question. Livrait les détails obligatoires, vie en colocation, intitulés des cours, activités physiques – Saskia avait pris l’habitude de courir le long des canaux, les vendredis matin.

Elle rangea sa colère dans ce qu’elle ne disait pas. Le soulagement de se réveiller dans un appartement dévasté par la soirée étudiante de la veille. Les cours auxquels elle ne se rendait pas. Les dimanches passés dans le lit ou le canapé, accrochée à une série télé stupide, les dialogues à l’eau de rose mangés par les craquements des paquets de chips éventrés. Il lui fallait ces moments d’abandon pour éteindre les déflagrations ; dégonfler la rage qui la saisissait – respiration saccadée, narines retroussées, yeux plissés – à la seule pensée dirigée vers ses parents et leurs enfermements. Elle n’avait aucune idée du temps que ça prendrait, se vider du poison dont elle se sentait corps et âme constituée.

Les cours étaient difficiles. Le sujet lui tenait à cœur, elle trouvait dans la psychologie une porte d’entrée inespérée vers d’autres disciplines, considérations, interprétations. Certains professeurs et une poignée de lectures jouèrent sur son regard comme un kaléidoscope : un mot, une pensée nouvelle, et le paysage se gonflait de couleurs et de motifs aussi incroyables que d’une clarté déconcertante, poussant Saskia à envisager sous un éclairage salvateur des pans entiers de sa vie et celle des autres. Elle prit conscience de sa place de femme, jeune, blanche, néerlandaise, appartenant à une génération spécifique, tributaire d’une histoire familiale, sociale et biologique. Elle fut subjuguée par les concepts de faux self et de crainte de l’effondrement développés par Winnicott. Elle rejeta certaines théories qu’elle jugeait creuses et dangereuses, eut peu de sympathie pour l’obsession que Freud vouait à la sexualité. Elle plongea tête la première dans la documentation féministe – facultative – qui décortiquait asservissement domestique et sexuel, fabrique du consentement, charge mentale.

Après avoir subi ses années de lycée sans se passionner pour quoi que ce soit, elle éprouva une excitation intellectuelle surprenante, l’envie de dévorer ouvrage après documentaire après témoignage. Elle ne se priva pas.

Pourtant, ses notes ne décollèrent jamais. Elle peinait à rendre ses dissertations à temps, ne savait pas par quel bout prendre les révisions, arrivait souvent en retard. Les consignes des professeurs lui semblaient simples mais, penchée sur ses cahiers ou son ordinateur, elle nageait en plein vide. Même les examens qu’elle pensait avoir réussis ne décrochèrent que de maigres encouragements.

Et puis, elle n’était pas habituée à voguer en mers anonymes. La grandeur de la ville, ses foules, ses lumières et animations qui ne faiblissent jamais, soit. Mais l’amphithéâtre bondé, composé de têtes inconnues comme autant de créneaux dans un château fort ; les coups d’épaules involontaires dans les couloirs de la fac, sans un regard ; la solitude silencieuse de la bibliothèque en plein hiver ; les messes basses et jeux de connivence entre étudiants qui se connaissent mais n’ouvrent pas leur cercle ; toute cette atmosphère de terrain de jeu plus grand que nature la dépassait, l’attristait.

Elle fit des rencontres : elles sont inévitables. Une colocataire chinoise avec qui elle partageait si peu de choses, trois mots polis et pragmatiques, des espaces communs propres. Une étudiante échouée par hasard à côté d’elle, dans l’amphi, seule elle aussi. Un garçon, plutôt mignon, à qui elle prêta du feu au parking à vélos. Et puis, de fil en aiguille, les duos se transforment en trios, les invitations à boire des verres deviennent habitudes, les fêtes ne sont rien d’autre que des lieux de drague chaotiques. Saskia se plia aux rituels avec, dans la gorge, l’amertume des soirées passées chez Melanie et des hommes du samedi.

L’étudiante échouée s’appelait Femke. Elle était joviale, riante, dissipée. La meilleure compagne des cours ennuyants, qu’elle tuait à coups de blagues puériles, mots griffonnés entre les notes de Saskia, fous rires étouffés tête baissée et mains plaquées sur la bouche. Et la pire compagne de révisions, bien sûr, pas sérieuse, râlant, soupirant, toujours à dissuader de travailler, mais il fait beau dehors ! ou encore, avec une moue gamine, je peux pas, je date Tristan. Elle amusait autant qu’elle exaspérait Saskia, qui percevait toutefois une nette amélioration dans le choix de ses fréquentations : Melanie, dont elle n’avait plus vraiment de nouvelles, s’estompait.

Elle cacha son passé de retardataire. D’employée sous-payée d’office de tourisme, de buveuse du dimanche, de coucheuse en pilote automatique. Ces pauvres années d’errance ne trouvaient pas leur place à Utrecht. Elle souhaitait les oublier, faire table rase et construire sa vie sainement, comme une rigole qu’on aménage avec minutie, pierre choisie après pierre choisie. D’autant que, elle le savait, ce court passé n’aurait suscité que des jugements silencieux et des dos qui se tournent. À ceux qui la questionnaient sur son âge, elle mentait en déclarant avoir raté des classes.

La méfiance dans l’âme, elle baigna dans le jus étudiant normal : bars, soirées, fêtes, boire, discuter, danser, surtout les fins de semaine. Ça lui plaisait, elle s’y sentait à l’aise, même si sa leçon était retenue. Pour elle, et malgré la pression constante de ses camarades, une nuit se limitait à deux voire trois verres, avec un repas, sans excès ni trous noirs. Elle ressentit plusieurs fois un décalage avec les autres, une anomalie dans les horloges. Des mots comme prude, coincée ou rabat-joie, soufflés par des garçons éméchés en mal de blagues cochonnes ou d’un semblant de nudité, glissaient sur elle sans qu’elle puisse contrôler la réaction de quiconque – pas même la sienne. C’était décidé, elle ne ferait plus comme Alice, tomber dans un puits de faits et de gestes absurdes et regrettables parce qu’on a avalé la mauvaise substance.

Elle continuait de suivre les aventures de Luce avec rêverie. Elle ne ratait rien et, d’ailleurs, enfin, elle s’était rendue à Leiden. C’était comme son amie lui avait raconté, comme elle se l’était imaginé, à ça près qu’il pleuvait ; que la météo était aussi grise et décourageante que n’importe où ailleurs dans le pays ; que les parterres du jardin botanique étaient fanés, les gâteaux des cafés un peu secs, les canaux semblables à ceux d’Utrecht. Pourtant, Luce brillait. Saskia l’enviait autant qu’au lycée, en secret et en toute bienveillance. Il lui manquait quelque chose que Luce avait trouvé, un but, un James, des joies inexplicables. La satisfaction d’un unique rayon de soleil, le contentement d’un chocolat chaud orphelin, la présence d’une seule personne.

Saskia tombait facilement amoureuse, et c’était là sa plus grande porosité au monde. Il suffisait d’un rien, un regard, un sourire en coin, et l’adolescente qu’elle avait été reprenait possession de son corps, de sa voix, de ses manières. Jambe pliée, déhanché, doigt qui entortille une mèche, gloussements, sa personne tout entière, qui elle était, comment elle se présentait au reste des mortels, devenait guimauve. Pâte à modeler.

Les garçons qu’elle croisait n’avaient rien à voir avec les hommes des samedis maudits. Elle feignait désormais de ne pas savoir s’y prendre et se complaisait dans ce rôle de jeune fille respectable. Plus jeunes, timides ou arrogants, inexpérimentés, ces garçons d’Utrecht avaient pour eux la fraîcheur des tâtonnements, et l’excuse des essais ratés. Là aussi, c’était l’adolescence qui revenait au galop pour mieux toquer à la porte de l’âge adulte. Saskia eut des crushs. Des flirts. Des coups de foudre bêtes, des rencontres sur la piste de danse, des échanges mesurés ou amourachés de textos, des attentes, des corps nus, des déceptions. La guimauve était malléable à l’envi, une insinuation et elle chavirait, une invitation et elle débarquait. Rien, cependant, ne durait vraiment. Elle rêvait prince charmant sur destrier, elle récoltait baisers sans lendemain, érections déçues par l’alcool ou le préservatif, ghosting acides et navrants. Mais, une fois tombée d’un cheval, elle se relevait et recommençait.

Et il y eut Eric. Eric, ses cheveux noirs de jais et ses yeux caressants, sa voix feutrée et son accent anglais. Eric et son odeur de musc, Eric et ses longs doigts fins qui savent glisser sur la peau de Saskia.

Il se sont rencontrés sur un trottoir bondé, devant un bar. C’était comme dans les films. Saskia venait d’arriver et la foule s’était magiquement dissipée, avalée par un nuage de fumée. Derrière, les projecteurs de la piste de danse s’emballaient, le DJ passait les derniers tube dance du moment. Eric a porté une cigarette à ses lèvres, et a tiré une latte en plissant les yeux. Au ralenti. Saskia a aimé son odeur avant même de s’approcher de lui.

Femke le connaissait et a joué son rôle d’entremetteuse. De prime abord, Eric n’eut pour Saskia aucun secret : étudiant anglais, originaire de Manchester, master d’ingénierie, quelques conquêtes peu sérieuses et une liste de prétendantes longue comme le bras. Saskia se retroussa les manches. Leur première conversation fut laborieuse mais envoûtante, une suite de mots perdus dans la musique trop forte et les barrières de la langue.

— Tu étudies quoi ici ?

— Je bois du whiskey.

— Quoi ?

— T’aimes pas ça ?

Elle décida, à cet instant, qu’elle adorait tout de lui. Qu’il fallait enlacer, empoigner, embrasser chaque partie d’Eric. Faire pousser ses bras autour de son tronc comme les lianes des contes de fées. Enserrer son visage, enfoncer ses doigts dans sa chair, creuser sa mâchoire carrée et ses pommettes marquées, puis plonger, se jeter en lui, trouver les gouffres qui le composent – chaque garçon est à sauver – et les combler. Elle était éperdument amoureuse.

Ce fameux premier soir, il ne se passa rien d’autre qu’un manège de danse. Un pas en avant et le suivant en arrière, des peaux qui se frôlent, quelques phrases pleines de promesses jetées sur la piste. Saskia voulait rester sérieuse. Elle repensa aux conseils de Melanie, jamais le premier soir, savoir garder un peu de mystère. Elle n’eut aucune peine à donner son numéro : il suffisait qu’Eric lui demande et que l’audace vienne de lui. Saskia était enchantée de jouer ce rôle-là, celui de la jeune étudiante qui se laisse draguer dans un bar et qui pourra, un jour prochain, raconter l’anecdote à leurs enfants.   

Ils se revirent, évidemment. Dans des cafés, aux abords de la fac. Dans d’autres bars. Dans des appartements, des chambres, des lits. Elle trouvait charmants ses yeux et ses phrases de séducteurs, sa manie de tirer une chaise pour qu’elle s’assoie, leurs quiproquos nés du mauvais mariage de leurs deux langues. Eric maîtrisait mal le néerlandais. Il lui arrivait de s’énerver, tout seul, au détour d’un mot incompris ou d’une expression qui lui échappait. Il évitait alors de la regarder dans les yeux, poussait un juron ou tapait sur le rebord d’une table.

Il aimait courir le long des canaux, dénicher des concerts improbables dans des rades, deviner la race des chiens qu’ils croisaient. Il n’aimait pas les pizzas froides du dimanche matin, l’humidité dans la salle de bains, et qu’un autre homme adresse la parole à Saskia. Dans ces moments-là, il devenait taciturne. Renfermé, présent au monde seulement par des séries d’onomatopées bougonnes. Il fumait alors cigarette après cigarette, tirait rageusement sur ses mégots, des nuages entiers de fumée dissimulaient son visage et on ne voyait plus que deux yeux plissés qui ne savaient plus où se poser.

Ils passèrent de plus en plus de temps ensemble. Ils planifièrent d’abord une, deux sorties par semaine. Puis vinrent les nuits, les lendemains, les petits-déjeuners et les prolongations du week-end. Quelques cours furent séchés. Et, sans qu’ils ne l’aient vraiment explicité, elle laissa des affaires chez lui, et lui chez elle. S’invitaient chez l’un ou chez l’autre à l’improviste. S’appelaient pour discuter de pas grand-chose, raconter leur journée. Elle était éperdument amoureuse.

Il se plaignait des Pays-Bas. Il trouvait la météo aussi maussade qu’en Angleterre, la culture passablement inintéressante, les Néerlandais hautains et trop propres sur eux. De toute façon, il n’avait décroché ce cursus que par un curieux hasard, un entremêlement des possibilités, les choix qui s’amenuisent jusqu’à devenir contraintes. Il comptait rentrer à Manchester dès l’année écoulée. Parce qu’une place de colocataire se libérait, Saskia s’installa chez lui en janvier. Elle était éperdument amoureuse.  

Elle adorait ce nouveau train-train, ce quotidien aux relents de grandes personnes. Faire les courses pour deux, cuisiner pour deux, étudier côte à côte à la table du salon, se coucher dans les mêmes draps chauds, faire l’amour le matin quand il n’y a rien d’autre à attendre que l’étirement des heures. Il y eut bien quelques disputes. Eric était bordélique et laissait tout traîner derrière lui – chaussettes sales, assiettes colorées de sauce bolognaise, paperasses et notes de fac, babioles en tout genre et jusqu’à son propre jeu de clefs. Elle se contentait de râler, mollement. Elle trouvait plus simple, moins éreintant, de se conformer à cet autre mode de vie plutôt que s’échiner à inverser les habitudes. Après tout, elle habitait chez lui.

Elle perdit son goût pour la psychologie. Les mauvaises notes s’accumulaient. Elle appréciait la compagnie de Femke mais aucune amitié solide ne se formait. La perspective d’une journée entière dans un amphithéâtre la démoralisait. Elle préférait sa nouvelle vie de petite amie, de girlfriend, amante, concubine, colocataire. S’employait à tenir la maison, prenait plaisir à faire le tour de son quartier, se projetait dans un avenir radieux fait de choses simples et douces. Elle n’aspirait à rien d’autre. Elle était éperdument amoureuse.

Certains soirs, Eric disparaissait. Sans prévenir, ou à peine : il y a un concert ou je vais chez un pote, les contours étaient souvent peu clairs – quel concert ? quel pote ? Il fallait attendre le milieu de la nuit et les textos désespérés de Saskia pour grapiller quelques bribes d’informations, éparses, à raccorder comme de vieux morceaux d’un puzzle déglingué, I’m wasted, can’t talk, t’inquiète, stop acting like my mom. Les fautes de frappe étaient légion, preuves qu’Eric consommait – quoi, Saskia n’était pas sûre – buvait jusqu’à déblatérer des paroles sans cohérence, vomir, s’essuyer la bouche, rire, et repartir de plus belle.

Elle était blessée qu’il la tienne autant à l’écart. Heurtée de ne pas faire partie de la fête. Et pourtant, cette fête, elle ne voulait plus y mettre les pieds.

Cet hiver-ci fut long. Les jours, semblait-il, ne cessaient de raccourcir. Les horloges n’indiquaient qu’un ultimatum vers la nuit. Dans le fond, Saskia sentait bien que quelque chose ne tournait pas rond, qu’un grain de sable s’était immiscé dans sa machine. Lui revinrent, alors, comme un pansement sale sur une plaie béante, les images de catastrophes. De séismes, inondations, glissements de terrain. Seulement, ce n’était plus Klaardijke qu’elle soupçonnait de bientôt disparaître, de s’éroder jusqu’à anéantissement complet, mais Utrecht, la faculté, son appartement. Un dégât des eaux, ce serait si vite arrivé, des trombes qui tombent du plafond, des cascades en guise de murs, d’un coup, et le sol s’effondre sous ses pieds. Ou bien, les eaux des canaux qui enflent, gonflent, enflent encore, lèchent les bords, mangent les trottoirs puis engloutissent tout, passants, magasins, étages, jusqu’à annihiler toute respiration, et il ne resterait plus qu’à fermer les yeux et cesser de hurler.

Saskia s’agaçait de ses cauchemars éveillés. Elle secouait la tête, parvenait à les chasser. Elle en avait marre, marre, marre de ces tremblements inopinés. Gardait dans le cœur la sensation d’avoir déjà vécu des glissements, d’autres glissements : imaginer ses jours et à quoi ressemblerait sa vie, adolescente, étudiante, amoureuse, les façonner comme bon lui semble pour, finalement, par d’injustes coups du sort, les voir prendre la tangente. Dériver, se tordre, devenir une réalité fade et incontrôlable. Elle ne sentait aucune prise sur rien, son quotidien était un mur d’escalade escarpé, impossible à grimper.

Et puis, la dégringolade. Un jour, n’importe lequel, alors que le printemps venait tout juste de s’installer, Eric lui annonça cette chose absurde, inattendue, sur un ton désinvolte qui cachait une forme d’agressivité. I’m getting back to Manchester, lui expliqua-t-il, je rentre à Manchester, et les yeux de Saskia se sont agrandis comme des soucoupes. De quoi parlait-il ? Et leur couple ? La fac, l’appartement ? Tout était déjà prévu, les valises sorties du placard, le billet d’avion acheté, il y aurait même une soirée d’au-revoir la semaine suivante, tous ses amis avaient déjà été invités. Ce n’est pas possible, Saskia répétait, ce n’est pas possible, et elle ne savait dire si cette secousse était réelle.

— Je peux te suivre, proposa-t-elle, je peux déménager à Manchester.

— C’est trop loin de tes parents. Et puis l’Angleterre, ça t’a jamais intéressé.

— Oui mais parce que je connais pas. Je pourrais te rendre visite, au début, et puis on verra. On finira par trouver un appartement là-bas.

— That’s not a good idea.

— Why not?

— You barely speak the language.

Cette remarque lui fit l’effet d’une gifle. Leur langue était un savant mélange d’anglais et de néerlandais, un mot par-ci et un autre par-là, deux marées constantes d’idiomes, d’intonations et d’erreurs de traduction. Souvent, il lui en faisait le reproche : le néerlandais était trop compliqué, les mots trop durs à mâcher et recracher, des goulées d’eau salée qui écorchent les gencives ; tandis que son anglais à elle, une langue pourtant plus malléable, universelle, qui s’infiltre partout dans le monde, restait éhontément mauvais. That’s it, avait-il conclu, that’s why you didn’t get it, but I did tell you. Je te l’avais dit, que je repartais. Tu n’as juste pas compris, c’est tout.

Sa mauvaise foi transpirait, Saskia le sentait. Mais elle était éperdument amoureuse. Elle le regarda partir, silhouette floutée par les larmes, sans formuler la moindre protestation.        

Le printemps ressembla à l’hiver. Le soleil peinait à montrer ses rayons, les parterres de fleurs n’intéressait personne. En lieu et place des éternelles soirées le long des canaux, Saskia préférait rester tapie chez elle – elle avait dû se reloger dans un studio – le téléphone collée à l’oreille, pleurnichant bruyamment. À l’autre bout de l’appareil, Luce consolait son amie.

Pendant des semaines, Saskia se nourrit de chips et de crèmes glacées. Elle prit du poids. Eut tantôt des brûlures d’estomac, tantôt des nausées – différentes de celles auxquelles elle était habituée. Accroupie sur le sol de ses toilettes, elle se demanda ce que le rat mijotait.

Une conversation hasardeuse avec une copine, au détour d’un changement de cours, lui mit la puce à l’oreille. Une vague histoire de contraception ratée, un pharmacien aigri qui n’avait pas voulu lui délivrer la pilule du lendemain. Le jour-même, Saskia passa un test de grossesse. Il était positif.

Un tremblement, un vrai. Saskia voyait les deux petites barres rouges sur le bout de plastique blanc, et en-dessous, en guise de paysage, ses deux pieds nus posés sur le carrelage, orteils triturant orteils, le vernis à ongles écaillé apparaissant et disparaissant sous ses pieds grelottants. Ce n’était pas possible. Elle ne pouvait pas être enceinte. Elle prenait la pilule, consciencieusement. Ne l’avait jamais oubliée.  

Elle passa une main hésitante sur son front, son visage. Ferma les yeux, fort, les rouvrit. Le test gigotait entre ses doigts, elle avait froid, tremblait, tremblait terriblement. Elle déglutit. La boule dans sa gorge se serra un peu plus. Saskia contracta les épaules, expira, soupira. Et, enfin, se laissa aller. Des larmes qui recouvrent tout, d’abord, le test, les pieds, le carrelage. Puis la mollesse de son visage, de ses joues, transformées en flaques, des rigoles entières creusées dans ses chairs qui coulent et coulent encore, anarchiques, une rivière ici et une autre là jusqu’à l’apparition des sanglots. Des hoquets puissants qui soulèvent la poitrine, et une envie irrépressible,   angoissante, que le sol s’effondre une fois pour toutes et que ses propres larmes la noient.

Le soir-même, une fois les rigoles asséchées, elle hésita. Elle songea à appeler Eric. Il avait résilié sa ligne néerlandaise, elle ne connaissait pas son numéro anglais. Ne restait que Facebook, sa page personnelle composée de photos joyeuses, soirées, concerts, voyages. D’autres gens, des filles. Saskia ouvrit la messagerie mais ne trouva rien à écrire. Elle tapota sur l’écran de son téléphone, nerveuse. Se laissa guider au gré des applications, ouvrit sa messagerie, un autre réseau social, le contact de Luce.

Les lettres si familières, rabotées de leur ancien « I » et « A », accolées d’un cœur rouge et d’une photo de Luciaskia, ne lui évoquèrent rien d’autre qu’un vide. Si elle appelait, que raconter ? Comment nommer les barres rouges, les orteils entortillés ? Et puis, que répondrait Luce ? Elle poserait des questions, mais tu veux le garder ? ou tu te rappelles que le délai pour avorter, c’est 24 semaines ?, dresserait des hypothèses, des scénarios, tu rentrerais à Klaardijke pour l’élever ? Ou encore le doigt pointé à travers le téléphone, comment c’est arrivé, la capote a craqué ? et il faudrait tout dire, tout expliciter, à la fois pour soi et pour les autres, non je prends la pilule, ben alors comment ça se fait, tu l’as oubliée ? quand bien même Saskia ne comprenait rien, rien, rien à l’intrusion de ce nouveau genre de nausées.

Était-ce la signature du rat ? Une galerie insoupçonnée, depuis le temps qu’ils cohabitaient, un trou caché, les intestins perforés et hop ! on trouve l’utérus, les trompes de Fallope, on y dépose un bébé rongeur qui reprendra l’entreprise nauséale. Si elle devait être enceinte et tout ce qui s’ensuivrait – Saskia tomba dans une autre galerie, celle d’images de grossesse, d’accouchement et de berceaux, un film de pleurs, de cris et de sang au générique inexistant – elle devrait, forcément, rentrer à Klaardijke. En faire son point d’ancrage. Elle entendit sa mère, ses exclamations de stupeur, mais tu n’as que vingt-trois ans ! elle entendit son père, c’est à ça que te servent les études qu’on te paie, à faire la pute ? elle vit leurs regards déçus, leurs jugements des coins de cuisine, leurs messes basses et leurs insultes à peine couvertes, et elle vit Niels marcher dans la rue, la remarquer, se pencher par-dessus la poussette et murmurer une incantation de sorcier.

Tout parut si bruyant.

Elle n’appela pas Luce. Elle se réfugia sous sa couette, au chaud, échouant à se concentrer sur la première comédie romantique venue.

Le lendemain, elle prit rendez-vous dans une clinique d’avortement. Personne n’en sut jamais rien.

Elle eut honte. Pas honte d’avorter – elle ne voulait pas de cette grossesse, cet embryon n’avait ni visage ni futur. Non, elle avait honte de ne pas pouvoir parler. De ne pas savoir ouvrir la bouche pour expliquer ce fait simple, qui arrive, je suis enceinte et je vais avorter. Chaque nausée surgissait avec son lot de refoulements, une goulée d’air vicié, un hoquet, un sanglot, Saskia engloutissait tout, avalait, déglutissait, se rinçait la bouche et repartait dans sa journée. Rien ne sortait d’elle hormis le repas de la veille.  

L’avortement se déroula dans de bonnes conditions. Le médecin, un homme, fut compréhensif et patient, le personnel soignant à l’écoute. Elle savait qu’elle avait cette chance, être accompagnée par des professionnels bienveillants, à l’heure #MeToo où pleuvaient les récits de violences, harcèlements, accusations, dénigrements, culpabilisations. Si autant de victimes pouvaient témoigner, pour des vécus bien plus sordides que le sien, que sa triste petite vie, pourquoi ne parvenait-elle pas à dire cette chose simple, je suis enceinte et j’ai avorté ?

Elle était pourtant réputée pour ça, Saskia : parler, parler fort.

Elle s’enlisa. Cette fin d’année scolaire prit des teintes d’effondrement, une catastrophe sans coup d’éclat, immobile, sourde, colorée par les premiers rayons d’été. Ses notes dégringolèrent, elle manqua des cours et même des examens par inadvertance, oubliant, tout simplement, de se présenter à ses convocations. Elle s’éloigna de Femke, qui n’était au courant de rien, ne voyait rien et s’échinait à bâcler sa propre scolarité. Désormais seule dans les amphithéâtres, il apparut à Saskia que l’arrière des crânes cachait des visages accusateurs, des grimaces coincées sous les chevelures et qui ne demandaient qu’à lever le rideau sur son imposture. Tu n’es pas à ta place ici, ça riait sous cape, sale petite campagnarde, retourne d’où tu viens, les portes se fermaient autour d’elle, tu n’as pas l’estomac pour tout ça.

À l’occasion d’un travail en groupe, elle intervertit deux références théoriques, se confondit en excuses, s’embourba. Une camarade, qu’elle connaissait très mal, lui tapota la main en signe de compatissance et murmura, mais tout le monde l’entendit, ça arrive de se vautrer.

Ça arrive de se vautrer.

Saskia termina son année bon an mal an, plia bagage et rentra au seul endroit suffisamment bien – mal ? - biseauté pour accueillir sa carcasse : Klaardijke. Il lui manquait deux semestres, elle n’obtint pas son diplôme de psychologie. Ses parents lui rouvrirent leur porte sans mot dire.  

— Voilà qui clôt le chapitre des talkies-walkies, conclut Dirk. Passons au point suivant.

Soudain, noyant la voix du père, la porte principale grince – un raffut de tous les diables, une plainte en dents de scie qui n’en finit pas d’écorcher les oreilles. Saskia se retourne. C’est Luce. Luce qui passe une tête dans l’entrebâillement de cette vieille porte colossale, balaye la pièce du regard et a tôt fait d’accrocher son sourire à celui de son amie. Elles ont vécu ça des dizaines, des centaines de fois, se chercher dans une foule et se trouver comme par miracle.

Saskia ne se fait pas prier, agrippe son sac, se lève et fend sa rangée sans considération aucune pour les quelques grognements récoltés. Sa mère ne réagit pas, Saskia l’abandonne à son sort et à cette réunion interminable qui transpire la pluie des jours gris.

Coude-à-coude, Luciaskia sort de la salle communale. Dehors, le ciel est bas et tâché de quelques éclaircies bleues, maigres.

— Avec Jan on s’est posé sur un banc avec quelques chips, viens.

Luce leur fait contourner l’épicerie et rejoindre les réjouissances promises : un banc en bois qu’elles connaissent par cœur pour y avoir taillé leur propre marque au cutter, jonché de victuailles de supermarché déjà entamées, et Jan, tranquillement assis, le nez offert au peu de soleil rescapé.

Luce est heureuse de passer du temps avec Jan. Le jeune homme, d’à peine deux ou trois ans de plus qu’elles, compte parmi les rares personnes de Klaardijke qu’elle juge fréquentables – à savoir, il n’est pas vieux-jeu, n’impose jamais rien, et évite les conversations inutiles sur la pluie et le beau temps. D’ailleurs, Luce le sait, il ne viendrait pas à l’esprit de Jan de commenter cette météo mi-figue mi-raisin qui les enveloppe. S’il dit quoi que ce soit, il préfèrera, comme elle, décrire la douceur des rayons qui caresse sa peau.

Jan a déménagé à Klaardijke à la fin de l’adolescence, quand les écarts d’âge sont encore des gouffres impossibles à surmonter. Luciaskia avait sans doute quinze ans. Le visage de Jan s’est mélangé à la petite foule des habitants sans qu’on comprenne à quel moment, exactement, il était devenu un point dans le paysage. À observer à la dérobée ses manières douces, sa mélancolie d’éternel étranger et son penchant pour les pensées qui s’envolent dans les nuages, au fond, Jan lui rappelle sa mère.

— C’était de la merde, cette réunion, s’énerve Saskia.

Jan leur fait une place sur le banc. Saskia s’assied lourdement, les poings serrés et les yeux en poignard. Mieux vaut la laisser cracher son venin.

Au téléphone, c’est pareil. Quand Saskia est en colère – ce qui arrive souvent -, Luce la met en haut-parleur et vaque à ses propres occupations sur fond de râlements toujours répétés : tu sais pas ce qu’elle m’a dit, je supporte plus sa voix, l’autre jour il m’a suggéré de, et elle qui verra jamais la vérité en face, quand est-ce qu’ils divorcent, etc.

Luce est toujours d’accord avec Saskia. Par principe, déjà, car elle sait qu’une Saskia en colère a besoin qu’on la brosse dans le sens du poil. Et dans l’absolu, aussi : ce que Luce sait de Dirk et de Karin, ce qu’elle a toujours vu et entendu de ce couple aussi rigide que des soldats de plomb, lui glace les sangs. Elle n’a aucune envie d’être leur enfant. Ceci dit, Luce ne comprend pas la tectonique des plaques qui agite cette famille. Ne comprend pas comment ni pourquoi Saskia continue de tourner et de tourner encore autour de ses parents, de s’agiter dans leur tourbillon, se laissant siphonner et noyer et broyer par leur médiocre petite vie. Alors qu’il serait tellement plus facile de fuir.

Après un rapide passage à Amsterdam et un master de musicologie obtenu avec les honneurs, Luce déménagea à Londres. Les insinuations à peine déguisées de James, qui l’incitait à tenter cette aventure londonienne, s’étaient révélées superflues. Une fois son diplôme en poche, Luce n’avait aucune perspective de travail intéressante autre que le professorat, une envie bouffante de prendre le large, et la certitude de sombrer dans la déprime quand James repartirait dans sa ville natale. C’est donc tout naturellement qu’elle l’a suivi.

Elle arpente depuis les rues de Hackney, les magasins déglingués de revente de disques et de vinyles, les bars et les discothèques underground et les milieux culturels alternatifs. Une rue décorée de drapeaux multicolores la fait dériver de son chemin, elle ne compte plus le nombre de contacts sur son téléphone et ses réseaux sociaux, adore qu’on la félicite sur son accent anglais si reconnaissable. James avait raison : Luce était faite pour respirer dans cette ville, ouvrir grand ses poumons et se jeter dans ce bain de fêtes, de découvertes et de joies.

De Hackney, son lieu de vie et terrain de jeu, elle se surprend à apprécier les rues sales. Les pavés ni tout à fait droits ni bien entretenus, les murs de brique délavés, les immondices qui jonchent les trottoirs les dimanches matin. Et le bruit, les klaxons, les bus, les fêtards qui beuglent la nuit, les familles nombreuses qui rouspètent le matin. Luce découvre des bousculements inattendus, des heurts inoffensifs qui réveillent et donnent envie de courir dans la rue. Elle n’aurait jamais connu ça aux Pays-Bas.

Depuis près d’un an, elle travaille pour un label de musique indépendant que James a fondé avec un groupe d’amis. Une ruche toujours mouvante, un bourdonnement d’idées, bonnes et mauvaises, de sons improvisés à la guitare, grattés sur une platine de vinyle ou extraits des consoles d’ingénieurs du son. Chaque jour, Luce voit défiler des hordes de passionnés, artistes, musiciens, des disques ou démos ou partitions sous la main, vibrant d’envies, électrisés d’inspiration et prêts à dégainer la moindre mélodie, même ratée, ou opportunité de concert expérimental. Luce en est tout étourdie. Elle apprend les tentatives, les partages, les commentaires constructifs, you can’t use that sample now, it’s too much, ou talk to Bert at the Special Pub, he’ll have the boosters you need. Elle s’étonne que personne ne prenne jamais la mouche, que l’échec et les abandons soient tolérés, si ce n’est encouragés. Rien n’est jamais nul, mal fait, mal pensé.

Au sein du label, les tâches ne sont pas clairement réparties. James court partout, s’improvise dénicheur de talents, choriste, maquettiste. D’autres aussi changent de fonctions comme de chemise, un jour servir le café, le lendemain jouer sur les consoles et démontrer des talents de virtuose à la technique. Luce s’évertue à faire de même, à s’insérer dans les interstices, comprendre où l’on aurait besoin d’elle. Elle s’efforce de ne pas se juger sévèrement – elle n’y connait rien en communication, et pourtant, elle s’est donnée pour mission de faire du prochain concert l’évènement le plus prisé du moment.

Le label n’est pas rentable. La paie est une misère, tout juste de quoi couvrir son loyer. Elle s’en fiche.

— T’as jamais eu envie de faire de la musique ? lui demanda James le jour où il l’intronisa dans le label.

Il venait de lui montrer le studio d’enregistrement, une pièce vétuste réaménagée en un tournemain, rattachée au reste du monde par tout un réseau de câbles, de caissons et d’amplis que Luce connaissait surtout en théorie. Elle effleurait du bout des doigts une table de mixage. Elle haussa les épaules.

— C’est simple : si t’as envie, tu le fais. Je suis sûr que tu serais très douée.

Elle ne répondit rien. James poursuivit sa visite du label, lui a donné les clefs de la ruche. Et ces deux phrases, posées dans le creux de son oreille, ont glissé en elle, résonné, enflé ; se sont disséminées dans ses veines, ses nerfs, jusqu’au bout de ses doigts. Le soir, dans son lit, elle a contemplé ses mains. Si t’as envie, tu le fais.

Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour apprendre. Tout lui parut facile, en effet. Elle connaissait les rudiments, avait de belles intuitions et des enseignants dévoués. Les membres du label lui montrèrent les coulisses, les astuces, les réflexes à adopter ou éviter. Elle passa des heures et des heures à tester les machines, expérimenter les techniques, jouer avec les sons.

Quelques mois plus tard, elle se produisit pour la première fois sur scène en tant que DJ.

C’était dans un club underground, une cave expressément miteuse qui, jadis, avait sans doute servi d’entrepôt fluvial. Il y avait des couloirs à n’en plus finir, des embranchements labyrinthiques qui faisaient monter puis descendre sous la surface de la Terre, débouchaient sans préavis sur des bars, des toilettes ou des vestiaires. Les lumières griffaient les murs. Des rais blancs et gris débordaient des salles, agrippaient corps alcoolisés, regards vagues et pas de danse titubant pour les amener au centre du club : la piste principale où les baffles résonnent si fort que la musique ride la surface des bières. Et là, au fond sur une estrade, casque noir sur les oreilles et tête dodelinante, Luce balançait ses sons.

Elle avait chaud, le cœur qui battait la chamade, les jambes flageolantes. Mais ses mains ne tremblaient pas et ses gestes étaient précis, méticuleux. Elle se sentait à sa place, à l’intérieur et à l’extérieur de cette masse humaine dont elle faisait partie. Elle était au-dessus de la foule des fêtards, à dicter le rythme de leurs mouvements, de leurs pulsations, attentive à leur moindre changement d’énergie et d’humeur ; et seule, protégée par son casque, sa platine, plongée dans les remix de Joy Divison et Bronksi Beat et Nina Hagen qui vivaient dans sa tête et devenaient chair à travers ses doigts.

Elle avait eu le trac. Pire, même, une bouffée d’angoisse inédite, une montée d’adrénaline et de doutes qui l’avait empêchée de respirer. Mais elle n’avait rien laissé paraître. Et puis son nom avait été annoncé, elle était montée sur l’estrade et voilà, c’était fait. Elle était DJ.

Elle ne pouvait distinguer son visage dans la foule, mais elle savait que James était présent. Et ses nouveaux amis, les camarades du label, les personnes qu’elle avait rencontrées ces derniers mois et qui comptaient pour elle. Elle sentait leurs regards admiratifs, leur excitation de la découvrir autrement, sous ces lumières, elle percevait leurs bras en l’air, leurs sifflements d’encouragement, crut reconnaître leurs voix qui criaient son prénom.

Mais il n’y avait pas Saskia. Tandis qu’elle mixait, Luce songea à cette absence ; n’y prêta pas grande attention. Toutefois, plus tard dans la nuit, quand les dernières tapes dans le dos se furent évanouies et qu’il ne restait plus que la sueur, la fatigue et une sévère envie de fumer une cigarette, l’absence de Saskia l’enveloppa comme une brume.

Luce ne comprenait pas pourquoi Saskia ne venait jamais lui rendre visite. Il y avait bien eu ce week-end à Leiden, arraché à bout de bras et qui, contrairement à ce que Luce avait espéré, n’eut rien d’exceptionnel. Elle en avait marre de l’inviter et de ne récolter que de lointaines et lâches excuses, il n’y a plus de train à des horaires normales, je dois héberger quelqu’un, j’ai été malade et j’ai encore besoin de me reposer. Luciaska n’existe plus que sur le terrain de Saskia, Utrecht, Klaardijke. Le festival, la maison des parents, les lieux qu’elles ont toujours connus et qui n’appartiennent pas à Luce. Qui ne lui ont jamais appartenu. À croire que Luce n’est elle-même qu’un point sur une carte, et que cette carte n’est pas digne d’intérêt.

Axel, lui, est venu voir sa sœur à Londres. C’était inespéré.

— J’ai rien de prévu le week-end du 15 mai, ça te dit que je vienne ?

Luce avait raté une respiration entre deux répliques.

— Seulement si ça te dérange pas, s’était empressé de préciser Axel.

— Non, viens. C’est cool.

C’est génial, incroyable, j’en fais des petits bonds, j’ai tellement hâte, tu me manques, aurait-elle aimé lui dire, mais ce genre de choses ne se glisse pas entre frère et sœur. En tout cas, pas dans leur famille.

Les liens entre Luce et Axel ne cessaient de se tendre, se distendre, se tendre encore – une corde à linge émoussée par le temps et les intempéries, mais que personne n’a le cœur de décrocher. Les craintes de Luce s’étaient confirmées : à l’adolescence, Axel avait chuté dans une dépression muette. Elle imaginait autour de son frère un paysage gris, une maison vide, son dos voûté par-dessus un bol de céréales, des vagues déchaînées autour du silence et de la digue. Saskia lui avait rapporté quelques bribes d’informations. Axel faisait partie d’une bande de garçons plus âgés que lui, ceux qu’elles avaient vus lors de la dernière fête du festival et à la tête de laquelle trônait Enzo, plus infréquentable que jamais. Il y avait eu des bagarres, des menaces au couteau, de l’alcool. Des virées en voiture dangereuses, des femmes harcelées dans les boîtes de nuit, des dépôts de plainte en commissariat pour agressions physiques.

Leur père avait réagi avec indulgence. Il faut bien que jeunesse se passe, voilà ce que Luce avait plusieurs fois entendu, une poignée de mots mous échappés de la bouche paternelle comme une cohorte de limaces maladives. Rien d’alarmant, semblait-il, à ce que les limaces déciment tout le jardin et celui des voisins.

Un jour, Saskia avait envoyé à Luce le lien d’un article du journal local. On y voyait la photographie d’Enzo, lunettes rondes sur visage fermé, les cheveux en bataille, une dégaine de voyou. L’article avait pour titre et en-tête : « Un délinquant de Klaardijke condamné à 4 ans de prison pour la préparation d’un attentat. Les parents, d’origine italienne, racontent une enfance paisible ».

Il avait fallu plusieurs minutes à Luce, téléphone en main, pour trouver un raccordement possible. Pour faire le lien entre l’individu sur la photo, l’article, « le délinquant », et le gamin qui avait coloré une partie de son enfance. C’est quoi le rapport entre l’attentat et les origines italiennes ? La remarque de Saskia avait achevé de plonger Luce dans une perplexité sans issue.

Fort heureusement, Axel s’était détaché de ce groupe de garçons. Luce ne sut jamais comment, par quel concours de circonstances, avec quelle force son petit frère était parvenu à dévier de cette trajectoire-ci, celle des hommes rongés par une haine qu’ils ne savent même pas expliquer. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’Axel avait pris la poudre d’escampette. Finis la maison vide, les vagues sur la digue et les silences pesants. Il étudiait dorénavant à la fac de La Haye, dans un cursus dédié aux changements climatiques.

— Tu savais que les risques d’inondation aux Pays-Bas, c’est un truc genre une fois tous les mille et quelques années en fonction des territoires ? Mais en vrai, y’a des centaines de kilomètres de digues qui sont plus tout à fait aux normes, surtout parce que les normes c’est quelque chose de fluctuant, en fait. Faut continuer de surveiller et de financer la recherche, c’est ça qui compte. Ou alors, faut accepter que les côtes vont être inondées voire carrément submergées et commencer à penser tout un tas de déplacements de population. Franchement, moi je dis pourquoi pas.

Luce fixait son frère tout en ingurgitant un peu de bière.  

— Désolée, c’est chiant ce que je te raconte. Non ?

Elle secoua la tête.

— Non, pas du tout. Je comprends pas grand-chose, mais c’est pas chiant. T’as l’air d’en connaître un rayon.

Luce avait rarement vu son frère aussi passionné. Elle voulut lui dire qu’elle était grisée par son enthousiasme ; que la dernière fois qu’elle l’avait senti aussi vivant et habité, c’était à l’époque des courses en sac à patates.  

— Franchement, tu mixes super bien. Je suis grave impressionné. Et t’as l’air d’avoir une vie qui te plaît, ici, tes potes sont cool.

Elle venait de mixer dans un grand pub de Brick Lane. Elle gagnait en confiance, démarchait les lieux de fête sans plus aucun soupçon d’excuse dans la voix, s’enorgueillait des compliments servis sur un plateau d’argent à la sortie de chacune de ses performances. On la remerciait pour ses choix musicaux, preuve que les voix des décennies passées étaient loin d’être enterrées et oubliées. Elle croisait parfois d’anciens membres d’Act Up, ravis qu’elle invoque Jimmy Sommerville et qui, quelques pintes dans le nez, racontaient des histoires militantes incroyables dans le Londres des années 1990.

— Tu pourrais en faire ton métier ? Je veux dire, arriver à te faire suffisamment d’argent avec tes performances ?

C’était une question qui la taraudait. Elle hésitait entre rêve et humilité. Elle préférait faire preuve de pragmatisme et s’éviter les faux espoirs : après tout, elle n’était qu’une petite néerlandaise amoureuse de musique, sans prétention.

— J’aimerais beaucoup, mais c’est compliqué. J’essaie surtout de profiter, je verrai où ça me mènera.

Une nouvelle question se dessinait sur les lèvres d’Axel, mais l’intrusion d’une jeune femme dans leur bulle l’arrêta en plein élan.

— Luce, c’est ça ? demanda la jeune femme en anglais. C’est toi qui mixais tout à l’heure, hein ?

Elle semblait avoir rassemblé son courage à deux mains pour aborder Luce. Celle-ci acquiesça.

— T’étais sensationnelle, vraiment. Tu dégages un truc… C’est ouf.

— Merci.

— Je t’avais jamais vue avant. Tu joues ailleurs, t’as d’autres dates de prévues ? Et pour que je les loupe pas, je… Je peux prendre ton numéro ?

Luce n’arrivait pas à définir si la jeune femme était intimidée, ou faisait mine de l’être. Quoiqu’il en soit, elle lui plaisait aussi. Luce se restreignit de sourire tout à fait, et baissa les yeux avant de jeter un regard en coin vers son frère. Elle n’avait aucune idée de ce qu’Axel percevait de cette scène de drague. Encore moins ce qu’il en pensait.

— Bien sûr, finit par accepter Luce, et elles échangèrent leur numéro.

Un à bientôt cajoleur fut partagé en guise d’au revoir, vite évaporé dans la cacophonie du bar. Luce se perdit immédiatement dans son verre de bière, histoire de se donner une contenance. Elle attendait qu’Axel reprenne les rennes de la conversation et espérait qu’il agirait comme si de rien n’était. Elle avait honte de cette démonstration-là, de l’étalage de tout un pan de sa vie amoureuse et sexuelle devant son frère, qu’elle connaissait si peu. Tandis que l’alcool coulait dans sa gorge, elle repensa à Enzo, à l’article ; aux images qui s’étaient forgées dans sa tête, des échos de garçons violents, des éclats d’une virilité déchaînée et destructrice. Défilèrent alors, aussi, et comme une évidence soudain frappante, toutes les fois où Luce avait été contrainte de se défendre. De se cacher. De se taire. Les coups de sifflet dans la rue, les remarques qui coulent sur la peau comme une glue. Les regards lubriques ou dégoutés, les gestes obscènes dans le métro. Et le comportement de ses amis, les stratagèmes cachés ou assumés, changer de trottoir, désentrelacer deux mains, croiser les jambes, dissimuler son vernis à ongles. Elle s’efforça de faire de cette gorgée de bière un long détour, une partie de cache-cache. Elle manqua de s’étouffer, en eut les larmes aux yeux. Il était si triste, si navrant, d’avoir à se protéger de son propre frère.

Axel lui donna un coup de coude affectueux.  

— T’as la côte, meuf ! Tu me donneras des conseils.

— T’es pas prêt.

Sa réponse les surprit tous les deux. Ils ne s’étaient jamais trouvés sur ce terrain-là. Luce s’essuya la bouche du revers de la manche, soulagée. Avec encore, dans l’estomac et dans le cœur, ce défilé des peurs qu’elle ne savait même pas tapies au fond d’elle – et qu’elle ravala aussitôt. Elle était trop heureuse de retrouver Axel. Avait la sensation, même, de le rencontrer pour la première fois.

Le souvenir de ce week-end à Londres demeure pour elle une bulle de bonheur. Elle y songe souvent. Elle y songe maintenant, inopinément, parce que le ciel de Klaardijke lui rappelle la grisaille chevrotante de l’Angleterre.

— Axel arrive demain, dit-elle à Saskia et Jan.

— C’est tard, il a raté la réunion de préparation, répond ironiquement Saskia.

Luce ne peut s’empêcher de lever les yeux au ciel.

— Mais tu savais qu’elle allait être nulle, cette réunion, non ? ose Jan. Je veux dire, c’est une réunion organisée par Dirk… Autant ne pas y aller du tout, tu crois pas ?

Saskia lance à Jan un regard assassin. Un frisson parcourt Luce ; elle espérait que ses deux amis s’entendent bien, ressent une gêne acide devant la réaction disproportionnée de cette Saskia en colère capable de fermer toutes les portes. Jan déglutit. Lui aussi est gêné, ça se voit, on lui fait croire qu’il a commis un impair et qu’il est de trop auprès de ce duo imperméable. Il se recroqueville sur le banc, baisse la tête. Mais, contre vents et marées, soutient le regard de Saskia. Deux secondes s’écoulent, puis trois, quatre. Un ange passe.

Ça ne ressemble pas à Jan. Il n’est pas combatif pour un sou, n’a aucun souci à courber l’échine si cela lui évite un conflit ou une critique. Et soudain, Luce croit comprendre : il en pince pour Saskia. Il n’y a pas d’autre explication possible. Et d’ailleurs cela concorde avec son comportement des jours précédents, son lot de questions discrètes mais répétées, tu sais si Sakia sera là ? et franchement ça me dérange pas si ta pote nous rejoint.

Alors, un énorme sourire illumine le visage de Luce. Saskia le remarque et se détend tout à coup, pataude.

— Je te présente Jan, lance théâtralement Luce. C’est la voix de la raison.

— Enchantée, voix de la raison.

Saskia et Jan se serrent la main, pour rire. Comme deux adultes qui s’amusent, tout en sachant que la vie prend parfois une teinte parfaitement sérieuse.

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