2011
HET HEK IS VAN DE DAM[1]
La vie est une fête.
Luce a vingt ans, et elle le sait.
Sans responsabilité autre que les cours à suivre, elle tourbillonne dans Leiden depuis maintenant deux ans. Elle est une élève sérieuse, appliquée, amoureuse des détours musicaux que son parcours lui fait prendre : elle étudie la musicologie à l’université. Bronski Beat et Joy Division cohabitent désormais avec Sappho, Bach, Frank Zappa, Harry Belafonte, et les musiciens les plus expérimentaux qui soient. Mieux, Luce plonge tête la première dans tous les champs à portée de mains : philosophie, psychologie, neurosciences, sociologie, son monde est désormais composé de fils disparates, éparpillés mais rangés à la manière des canaux de Leiden, et tous magiquement, inexorablement, reliés à la musique.
Elle se sent bien.
De Leiden, elle adore les matins dorés, légèrement brumeux ; les balades à vélo brinquebalantes sur les vieux pavés, casque sur les oreilles, écharpe qui recouvre le nez, sur le chemin de la fac. De Leiden elle adore, aussi, les soirées bien arrosées ; certaines rues remplies de monde, de bruits, de rires, un amoncellement de têtes qui crée des remous. Un appel d’air par-ci, un siphon par-là et la voilà embrigadée dans une soirée, au chaud, les corps qui transpirent sous les lumières d’un bar, la bière qui rafraîchit, la vision qui se trouble et l’allégresse qui s’impose à force de boire. C’est comme un jeu de poupées russes, une succession de températures : matins d’automne, musiques chatoyantes, nuits froides, fêtes chaleureuses, et dans ce manège Luce se sent comme dans un cocon.
Elle a des tas d’amis. Elle est parvenue à briser ce mur qui la séparait des autres, elle ne sait pas trop comment – sortir de Klaardijke, tout simplement ? Elle a d’abord rencontré une première personne à la fac, le jour de la rentrée. Puis une autre, à l’occasion d’une classe en petit comité. Et les liens se sont enchaînés, une fête dans un appartement, des soirées étudiantes, d’autres cours, des amis d’amis. C’est si naturel. Et elle ne bataille pas, sur rien. Donner son nouveau prénom, Luce, départi de ces dernières lettres trop féminines. Embrasser une personne un soir, une autre le lendemain. Donner la main à une femme dans la rue, flirter dans les couloirs de la fac. La vie est une fête et ses vingt ans sont une motte de beurre, un espace bien à elle, doux, malléable, confortable, qu’elle assaisonne à sa guise. Elle aime autant le sel que le sucre.
Elle ne rentre à Klaardijke qu’une fois par semestre, tout au plus. Si elle est heureuse de retrouver son père, la boulangerie, rien ne lui manque. La place principale, l’église, la digue, lui inspirent une sensation de froid sans aucune contrepartie, pas même un brin de nostalgie. Il n’y a que Saskia, et Elize, qui la raccrochent à son enfance recluse.
Luce et Elize sont sorties ensemble pendant toute la période du lycée. Le baiser du festival, la balade main dans la main le long de la digue, ont marqué le début d’une histoire d’amour riche, précieuse et rassurante. Une relation comme en ont les adultes, faite de rendez-vous, de promesses, quelques disputes futiles. La sérénité de savoir que l’autre n’est pas loin, dans une rue adjacente ou un lycée voisin. L’intolérable impatience de la retrouver, l’attente et l’excitation des messages laborieusement rédigés en T9. L’absurdité des premières fois, la maladresse des caresses, la puérilité de certains quiproquos et la fierté d’entrer dans la cour des grands – même si, en réalité, ça ne changeait pas grand-chose.
Pour l’essentiel, le regard des autres lui passait au-dessus. La plupart des habitants de Klaardijke les examinaient d’un œil bienveillant ou insensible. Au pire, questionnant. Quelques remarques grossières, aussi peu originales que mal biseautées - alors, c’est qui qui porte la culotte ? ou encore c’est chouette à votre âge, de passer par des phases - indiquaient tout à la fois l’ignorance et la curiosité des gens. Elize donnait de la répartie, mettait parfois un point d’honneur à éduquer cette masse d’adultes qui n’avaient rien connu d’autre que le mariage hétérosexuel dès la sortie du lycée, et les clichés pornographiques cachés sous les matelas. Luce, elle, se contentait d’un regard vague, souvent las, et d’un haussement d’épaules.
Dans leurs lycées respectifs, les rumeurs de lesbianisme allèrent bon train. Puisqu’elles étaient fondées, Luce ne vit pas l’intérêt de les démentir. Et, agacée par les questions indiscrètes et les sous-entendus graveleux, elle ne prit pas le peine de les alimenter. Elle poursuivit sa route de bonne élève mystérieuse, silencieuse, férue de musique. Toutefois, son aura en prit un coup. Elle n’était plus cette créature céleste à atteindre mais, parfois, une cible à abattre. Si la plupart des élèves lui fichait la paix, certains mirent un point d’honneur à l’humilier. En particulier, un groupe de trois garçons et une fille d’une classe voisine sévirent contre elle durant toute l’année de terminale. Ça ne semblait pas grand-chose, les croiser dans les couloirs à heures fixes – après le cours de physique du lundi, en sortant du gymnase le jeudi après-midi. Des regards sales, des langues gigotant entre deux doigts, des coups d’épaule volontaires suivis d’un oupsss hypocrite. Chaque interaction se déroulait si vite, à peine quelques secondes, et passée la surprise des premières fois Lucia s’habitua : c’était comme un rituel forcé, un rite d’initiation malveillant, le prix à payer pour vivre sa relation avec une femme. Il y a un revers à chaque médaille, non ?
Elize et Saskia ne l’entendaient pas de cette oreille. Le comportement agressif de ce groupe les choquait. Elles tentèrent d’aider Lucia, Elize à force de conseils et de répliques comme autant d’outils de riposte, et Saskia en agissant comme une garde du corps. Mais il n’y avait rien à faire, Lucia était résignée. La stupidité et la méchanceté de l’adolescence passeraient, c’est sûr. Et puis que faisaient-ils vraiment de mal ? Il ne s’agissait que de regards, d’allusions. À peine quelques contacts physiques. Aucune blessure. Excédée, Elize allait jusqu’à comparer sa petite amie à une autruche dissimulant sa tête dans le sable. Plutôt que d’affronter la réalité, il est plus simple de la minimiser.
— Oui mais si je suis une autruche, comment je fais pour t’embrasser ? répondait alors Lucia en liant le geste à la parole.
Et on n’en discutait plus. De toute manière, la tête d’autruche de Lucia était pleine d’autres considérations.
Il n’y a qu’à Saskia qu’elle racontait les détails les plus intimes de sa vie. Qu’elle osa des interrogations pour lesquelles il n’existait, dans cet univers reculé, aucune réponse. Par exemple, est-on toujours vierge même après avoir fait l’amour avec une femme ? Que signifiait l’absence de pénis ? Où sont cachées les autres lesbiennes, comment les repérer ? Pour répondre à ces questions, Saskia faisait preuve, toujours, d’un enthousiasme à nulle autre pareille. Elle troquait brièvement le club de Melanie pour celui, bien plus réduit, de Luce, sans lésiner sur les hypothèses, exclamations, tentatives de recherches. Ainsi, après réflexions de plusieurs jours, Saskia décréta que oui, faire l’amour à une femme revenait bien à faire l’amour. Luce n’était donc plus vierge.
Saskia mit également au point une liste de critères permettant de détecter une autre lesbienne, même dans une foule. Toutes deux pouvaient passer des heures entières à tester le système de Saskia en scrutant les actrices dans les films et les séries télé. Une coupe courte restait un indice évident. Une attitude généralement masculine, aussi. La manière de porter des bijoux, la préférence pour les t-shirts sans soutiens-gorges, faire le choix d’une bière dans un bar, la capacité à remettre un homme en question, le rejet des minauderies, parler d’une voix grave, constituaient autant de petites lignes dans le carnet de Saskia. La balance était précaire, les filles pas toujours d’accord entre elles, et nombre de leurs débats virèrent à l’absurde et au fou rire. Elles trouvèrent quelques terrains d’entente : Sigourney Weaver dans Alien, Jamie Lee Curtis dans Halloween, Evangeline Lilly dans Lost, Robin Wright dans toute sa filmographie. Et tant pis s’il s’agissait de spéculations éhontées. Quelques lesbiennes présupposées dans ce bas-monde, c’était mieux que rien. C’était mieux que les remarques insultantes des gens du coin.
Luce se laissa porter par les théories de Saskia. Se laissa porter par les soirées passées dans la chambre d’Elize, entourée de livres, de manuels scolaires et d’objets de voyage. Se laissa porter par les promenades en famille le long de la digue, les détours pris par le père pour fleurir la tombe d’Astrid. Au lycée, les encouragements des professeurs coulaient sur Luce sans jamais l’atteindre. Son goût toujours plus prononcé pour la musique eut raison de toutes leurs tentatives d’orientation : le droit, la santé, la science, aucune filière ne l’appelait mieux que la musicologie. Pieter ne protesta pas. Elle plia bagage un mois d’août pour s’installer, le plus naturellement du monde, à Leiden. Elle envisageait déjà de poursuivre un master plus loin encore – pourquoi pas, un jour, Paris ou Berlin.
La même semaine, Elize partit étudier le droit à Amsterdam. La distance eut tôt fait de les séparer. Toutes deux lucides, et impatientes de bouffer le monde, elles passèrent une partie de leur printemps à discuter, faire des plans sur la comète, s’embrouiller, pleurer, envisager le fossé que creuserait une relation longue distance, se réconcilier. Pour finalement admettre la vérité : ni l’une ni l’autre ne souhaitait sacrifier ses années étudiantes. Elles se séparèrent donc devant une voiture débordant de cartons et de valises et d’affaires en tous genres, dans les bras l’une de l’autre, les joues ruisselant de sanglots silencieux ; se promettant de garder contact, tout en devinant que le lien serait trop douloureux.
Le trajet dans les terres et l’arrivée à Leiden se fit sous le signe de l’eau. Il pleuvait. La mer qui bordait Klaardijke, disparue sous le ciel gris, n’obtint pas même un dernier regard. Pieter, sans doute désemparé à l’idée que sa fille quitte le foyer, s’énervait contre les essuie-glaces. Et Luce pleurait.
Elle pensait bien évidemment à Elize, à la rupture. À cette première relation sérieuse si profonde et fondatrice, au goût doux-amer de ce souvenir encore frais. À l’angoisse des jours à venir qui se dérouleraient sans Elize, sans ses lèvres, leurs mains qui s’entortillaient dorénavant concentrées sur d’autres tâches, défaire les cartons, aménager le studio, étudier. Mais surtout, et Luce ne s’y attendait pas : elle pensait à Saskia.
Elle refusa de chercher le visage de Saskia dans le paysage. Il n’y était pas. Son amie, leur enfance, toutes les aventures futiles et épiques de Luciaskia ne se logeaient pas dans Klaardijke. La digue, la cour de l’école, les décors abracadabrants du festival n’avaient été que des terrains de jeux, des terreaux pour souvenirs qui auraient tout aussi bien pu germer ailleurs. Non, c’était plus fort et plus fourbe qu’une nostalgie pour une poignée de lieux : Saskia était dans Luce, à l’intérieur de sa tête, de son corps, de ses émotions, une entité magique aussi réelle qu’impalpable, qui la nourrissait aveuglément comme les veines font battre le cœur. Quitter Klaardijke c’était quitter Saskia, qui n’avait pas choisi la voie universitaire. Quitter Saskia c’était emmener un bout d’elle en voyage, l’inviter là où elle ne pouvait ou n’osait aller, un déchirement de Luciaskia que personne n’avait prédit et qui, contre toute attente, ne déclencha aucune faille dans le cosmos : la vie continuerait d’être vécue.
Elles se sont promis de ne jamais rompre le lien, et elles s’y tiennent. SMS, emails, coups de téléphone accompagnent leur quotidien. La moindre information, le moindre détail remarquable, une blague, une image farfelue, un doute, une interrogation, est digne de partage. Rien ne les ennuie ni ne les agace, le reportage constant de leurs vies respectives les remplit et les porte.
C’est ainsi, de loin, que Saskia a suivi la transition de Luce. Ça a commencé par pas grand-chose, deux ou trois évènements anodins qui ont creusé une brèche, une parole qui a inondé une première rigole. Au début Saskia ne comprenait pas, il lui semblait normal, naturel, évident, d’être attirée à la fois par les filles et par les garçons. Elle ne percevait pas l’ampleur de la déflagration : après tout, l’étape la plus importante était passée, Luce amoureuse d’Iris puis d’Elize, le coming-out, la relation lesbienne au grand jour. Alors pourquoi diable Luce se torturait-elle pour un garçon embrassé lors d’une soirée arrosée, pour une coucherie sans lendemain avec un camarade de classe ?
Mais si je ne suis pas lesbienne, que suis-je ? avait demandé Luce. C’est vrai que les lesbiennes ne couchent pas avec des garçons. À priori. Alors, à deux, elles se sont retroussé les manches. Ont redoublé les messages, les appels, ont répété plusieurs fois les mêmes conversations, pris des détours, rebroussé chemin dans les impasses, évité les nids-de-poule. Un mot a fini par sortir du puits où il était tapi, un mot tout simple, presque bête, déniché sur le net ou dans des essais spécialisés : pansexualité. Si l’identité de Luce lui tenait tant à cœur, si la catégorie « lesbienne » lui collait à la peau comme un costume trop étroit et étouffant, voilà dans quoi elle pouvait dorénavant puiser. Et ce fut un soulagement : elle ne flottait plus dans l’espace. Était donc reliée au monde, aux gens et aux amours par un attrait équidistant pour tous les sexes.
Un autre ébranlement s’en suivit. Si l’on pouvait ainsi s’approcher d’une falaise, non par choix mais par besoin, interroger les lignes du désir et faire voler en éclats sa propre conception des corps, des goûts, était-on soi-même immuable ? Luce réalisa bien vite que d’autres frontières étaient poreuses. Que les distinctions habituelles entre hommes et femmes n’avaient pas plus de sens pour définir son orientation sexuelle, que pour la définir elle, Luce, en tant qu’être humain.
Elle passa en revue plusieurs détails de sa vie, les soumit au jugement précis et sincère de Saskia. Ses cheveux courts. Sa détestation des robes. Du maquillage, du vernis à ongles. Cet anniversaire-catastrophe, à l’âge de sept ans, quand il avait fallu – rituel d’acceptation obligatoire, autorité parentale à l’appui – se déguiser en Esmeralda, jupe bouffante, épaule dénudée, châle, longue perruque bouclée. Ses règles qui s’étaient déclarées tard, à quinze ans, ce qu’elle avait vécu comme une fierté : l’idée de devenir femme la rebutait.
De fait, Luce était une femme. Mais pas que. Une créature hybride, mi-figue mi-raisin, entre cour et jardin. Non-binaire. Une ode vivante à l’androgynie, traits efféminés, mascara discret, pantalons droits et larges, silhouette dégingandée. Une David Bowie néerlandaise, a décidé Saskia, une Marlène Dietrich en costard. La classe !
Alors voilà. Depuis, elle ne s’appelle plus Lucia, mais Luce. Un coup de couperet net, efficace, épurer sa manière de se présenter au monde. Se délester de ce i et de ce a trop lourds, se débarrasser du ruban rose bonbon qui ficelait son prénom.
Parmi les trouvailles de Saskia, il y avait ces torsions de la langue : parait-il, les personnes queer – le mot roulait dans leur bouche à toutes deux, un ronronnement de chat satisfait, un grognement d’ourse prête à en découdre – les personnes queer, donc, tricotent et détricotent les mots à leur guise, réinventent les pronoms, les terminaisons, disséminent dans le dictionnaire des silhouettes entières permettant tout bonnement leur existence. Luce s’était montrée curieuse, ébahie. Mais tout ceci lui semblait un rien compliqué, parfois abstrait. Alors Luce, c’était déjà très bien, une première grande bataille à mener. Pour le pronom, elle lui suffisait.
Il y avait de l’excitation dans ces questions, recherches, découvertes. Des territoires nouveaux à conquérir, poser le pied sur une île merveilleuse et la déclarer sienne. Seule, face à son miroir, Luce se plaisait. Elle avait trouvé ce qui faisait d’elle une personne entière, sincère, vraie. Toutefois il suffisait d’un rien, une journée grise, un teint creusé par l’alcool, pour ébranler son architecture. Elle se demandait alors qui elle était, à quel genre de créature elle avait donné naissance. Elle avait traversé des tas de sas, tâtonné trop longtemps dans son propre palais des glaces, lesbienne, garçonne, puis finalement ouverte à tous les amours, et elle ne savait plus quels mots la caractérisaient, exactement, femme et homme ou ni homme ni femme, ça faisait beaucoup. Trop. Et rien à la fois, un mélange pâteux de concepts, d’envies, de doutes, une galaxie entière dans laquelle rien ne se fixe, les étoiles se prennent pour des astéroïdes et les planètes entrent en collision avec le vide.
Ces journées de miroir gris, Luce voyait défiler tous les personnages de romans, BD, films et séries télé qui, de près ou de loin, appartenaient à cette espèce-là - les gouines, tarlouzes, freaks, immoraux, malades, dépravés. Ils étaient plus nombreux qu’on ne le croit. Souvent démis au rang de second rôle, subalterne, personnage satellite catalysant les haines et les moqueries. La plupart d’entre eux se révélaient être des personnages fourbes, menteurs, grossiers, vulgaires. Après tout, s’ils trompaient tout le monde en passant d’un amour à un autre, d’un genre ou d’un sexe à un autre, c’est qu’ils se permettaient tout, la moindre crasse, les mystifications les plus abjectes. On ne pouvait pas leur faire confiance. Et quand Luce scrutait ou évitait l’image grise du miroir, invariablement elle se demandait si elle aussi, dans le fond, ne se trompait pas. Peut-être que tout ce charabia n’était qu’une mascarade élaborée par un jeune cerveau souffrant, en manque d’attention. Peut-être se mentait-elle à elle-même.
C’était affolant. Et très solitaire. Elle aspirait à une existence simple, aurait préféré ne jamais avoir ouvert cette boîte de Pandore. Regrettait son insouciance adolescente. Donnerait cher pour que le miroir lui renvoie une image normale. Pendant un temps, seul l’enthousiasme immodéré de Saskia la maintint à flots. Elle s’agrippa à ce que son amie apportait de facilité.
Elle prit son courage à deux mains pour annoncer la nouvelle à son père, au téléphone. Elle savait que son frère était à côté, qu’il entendait tout. Elle avait respiré un grand coup, discrètement, avait fermé puis réouvert les yeux, torturé ses ongles, mâché ses lèvres. Mais sa voix ne tremblait pas, et le ton qu’elle parvint à adopter révélait une aisance qui l’étonna. Faut que je vous dise, maintenant je me fais appeler Luce. C’est plus simple. Ça me convient mieux.
Pieter avait laissé traîner un silence avant de bafouiller, tiens donc. Il ne l’avait pas remise en question. Il s’était étonné. N’avait pas osé creuser. Au cours des conversations suivantes, quelques Lucia malencontreux se glissèrent entre eux deux. À chaque fois, Luce le corrigeait avec douceur mais fermeté, en passant. Axel et Luce n’ont jamais évoqué le sujet.
À Leiden, le prénom ne fut jamais discuté. C’est tout juste si de temps en temps, lors de soirées à la musique excessivement forte, Luce devait se répéter : je m’appelle Luce, quoi ?, j’ai dit Luce, et personne ne posait de question. Elle évoluait dans un univers composé d’étudiants en sociologie, lettres, arts plastiques. Les bars et les appartements réquisitionnés pour les fêtes étaient remplis à ras bord de cheveux colorés, de tenues vestimentaires expérimentales, de cigarettes passant de lèvres en lèvres et de conversations partagées avec désinvolture.
Parmi ses nouvelles fréquentations, le visage et la voix qui resteraient plus que les autres gravés dans la mémoire de Luce était ceux de James. Un étudiant anglais en musicologie, comme elle. Grand, maigre, le teint pâle sous ses cheveux corbeau, un corps tout entier fait de grisailles mais qu’une panoplie d’accessoires improbables venaient illuminer : boucles d’oreilles clinquantes, écharpe criarde, vernis à ongles, chaque rencontre était l’occasion d’observer une nouvelle trouvaille. La seule présence de James dans une classe, dans une fête ou même une simple rue était une leçon de vie et de liberté. Un doigt d’honneur à l’attention du bon goût et de la bienséance traditionnels.
— Toi, t’es pas loin d’avoir complété ton relooking. Par contre, darling, you’re not exactly polished.
C’était les premiers mots que James avait adressés à Luce, dans un néerlandais aussi bancal que confiant. Sans contexte autre qu’un regard. Luce n’avait rien demandé.
— Je t’aide à améliorer ton néerlandais, lui avait-elle répondu du tac-au-tac, et en échange, tu m’entraînes dans les meilleurs lieux de débauche. Okay ?
James avait décoché un clin d’œil tout en passant son bras sous celui de Luce. Ils ne s’étaient pas quittés.
Il lui montra la voie. Comment marcher avec fierté, le menton haut. Comment répondre avec ironie à des questions homophobes. Comment repasser ses chemises vintages, décoder les gestes de drague dans un bar gay, enfiler un corset, se poser des faux-cils après trois verres d’alcool. Comment ne pas s’oublier, ne pas se perdre dans le tourbillon des autres, exécrer les jugements hâtifs – sauf, bien sûr, vestimentaires. Sortir, faire la fête, boire, embrasser, danser, boire encore, coucher, crier de joie, chanter dans la nuit et grimper sur les lampadaires.
James était la porte d’entrée d’une autre normalité.
— Ça te va super bien, aussi, ce bleu. En fait, les deux couleurs te vont.
Saskia glisse un clin d’œil complice à Luce. Par-dessus ce blond éternellement lunaire, le rose a été troqué pour un bleu océan. Luce secoue la tête d’un air faussement aguicheur, exactement comme il y a cinq ans.
Elle n’était pas rentrée à Klaardijke depuis l’annonce de son changement de prénom. Elle appréhendait ce retour en terres passées, la réaction de son père, de son frère. Allaient-ils se prendre dans les bras, même maladroitement ? Une tape dans le dos ? Un sourire en coin, un billet de vingt euros glissé dans la poche ? Il n’en fut rien. À la gare, Pieter s’est contenté d’un air gêné et d’un signe du bras. La conversation tourna autour de Leiden, les cours. À la maison, Axel se montra d’abord chaleureux, heureux de retrouver sa grande sœur. Puis, peu à peu, comme on glisse très lentement dans un trou, renfrogné : Luce suspectait une dépression adolescente.
— Tu restes combien de temps ? a demandé Pieter.
Luce crut un instant que sa présence provoquait de l’inconfort. Qu’il était important, urgent, de savoir quand elle repartirait.
— Quatre jours, juste pour le festival.
— C’est tout ? Les cours reprennent si tôt ?
— Non. Mais j’ai des trucs à faire. Nettoyer l’appart’, renouveler ma carte de bibliothèque…
Elle mentait. Son appartement était propre, ses cartes étudiantes à jour. Elle semblait ne pas maîtriser les explications qui sortaient de sa bouche, ces petites tentatives pour légitimer son absence de Klaardijke. Et c’est à travers ces échanges, factuels, ennuyants, que Luce réalisait une chose : c’est elle qui, dès le premier jour, avait envie de repartir. En courant.
— Dommage, a déploré son père, ça veut dire que tu verras pas tout de suite la boulangerie toute neuve.
Sous sa pudeur d’homme et de père, sous ses gestes mesurés dont aucune extravagance ne dépasse jamais, Luce voyait bien que Pieter était heureux. Il avait rencontré Grietje, une femme d’un village voisin, à l’occasion d’une soirée entre amis. Il sortait peu à peu de son deuil mortifère, de ses habitudes de célibataire ; quittait son canapé autant que faire se peut, s’était remis au jogging. Et, sous les encouragements bienveillants de Grietje, avait entamé la rénovation de la boulangerie. Depuis deux mois, le plâtre et l’enduit cohabitent avec la farine et le sucre. La réouverture est prévue le 1er septembre, avec une fête comme prolongement naturel du festival. Luce l’avait oublié dans ses calculs. Son père ne paraissait pas s’en soucier outre mesure.
— Franchement, conclut Saskia, on loupera rien. Pour cette année, mon connard de père a encore choisi une pièce de vieux. Ça va être chiant. J’ai aucune envie d’aller à la teuf de demain, c’est que des visages que je connais pas cœur. J’ai pas envie de les voir bourrés. Les voir tous les jours, tout court, c’est déjà assez.
Luce acquiesce. Elle a beau avoir fait le déplacement rien que pour le festival, elle n’a pas envie d’y participer. En comparaison de sa vie à Leiden, les festivités de Klaardijke lui paraissent bien pâles. Et elle comprend Saskia.
En lieu et place du village, du monde extérieur, Luce et Saskia passent l’après-midi dans la chambre de cette dernière. La pièce qui a abrité tant de moments de leur enfance et de leur adolescence, ce microcosme aux murs remplis de posters, d’étagères, aux meubles dégoulinant de fringues, de bijoux, de produits de beauté, un bric-à-brac amoncelé au fil des ans et dont on pourrait compter les couches successives aussi bien que les lignes d’un arbre, cette pièce est devenue le refuge de leurs retrouvailles. Quand Luce revient à Klaardijke, elles s’y enferment pendant des heures.
— Attends mais comment il fait, ton père, pour tout gérer ? Le boulot à la poste, le festival, et maintenant la mairie ?
Saskia hoche les épaules, à la fois soucieuse et lasse.
— J’en sais rien. Je m’en fous. En tout cas, il compte se représenter aux prochaines communales.
Évoquer son père lui met les nerfs en pelote, la plonge dans le ressassement d’idées toujours plus noires. Tout, chez lui, l’énerve. Sa présence, sa voix. Sa manière de froncer les sourcils quand il parle, à croire que la plus insignifiante de ses élucubrations mérite un sérieux et une attention démesurés. Ses gestes, ses poignées de main à pulvériser des os. Sa fâcheuse habitude de se tenir courbé par-dessus son repas, mais bien droit, balai dans le cul, dès qu’il met le nez dehors et qu’il s’adresse aux manants, aux gueux, avec son air supérieur d’élu local. Les syllabes é-lé-ctions, ci-toy-en, de-voir qui s’échappent d’entre ses dents, dents qui rayent le parquet, bave aux lèvres et rictus de connivence. Et surtout, surtout, ses convictions. Son amour pour la surveillance programmée, installer des caméras partout dans le village, au détour de chaque lampadaire, de chaque pot de fleurs, pour éviter que la racaille prolifère et que les étrangers se laissent aller. Sa crainte que sa fille s’encanaille avec les mauvais partis. Sa bataille pour le retour de l’uniforme à l’école. Sa détestation des jupes trop courtes, des talons trop aiguisés, des rouges à lèvres trop rouges et des lèvres trop épilées. Sa haine viscérale pour les vagabonds, clochards, mendiants, chômeurs, gens du voyage, roms, précaires, pauvres, assistés, qu’il met dans un même sac et qu’il rêve de noyer dans la mer comme l’on ferait d’une portée de chatons déjà bouffés par les vers.
Il l’a dit et il l’a fait, devenir bourgmestre, chef du village. Tout le monde l’applaudit. Il brille.
Pendant ce temps, Karin, elle, s’efface. Saskia ne pensait pas que c’était possible, la dégradation encore plus poussée de sa mère. L’évaporation de ce corps frêle, fragile, oublié, dans cet air vicié. Karin est une béquille invisible, un bâton de berger rongé aux mites. Elle fait une épouse discrète, regard vide et sourire de circonstances aux bras de son mari. Une cuisinière hors pair, douée, silencieuse, qui ne rend jamais son tablier. Une femme de ménage comme on les apprécie, la chair transparente, les doigts fripés, les ongles rongés par le liquide vaisselle, qui se lève aux aurores pour dépoussiérer le salon et se couche le lendemain après avoir étendu le linge.
Saskia ne supporte plus ce niveau de passivité. Ne comprend pas comment il est possible, acceptable, de glisser dans la vie comme dans le corps d’une autre, avec le panache des tâches à faire mais la résignation d’une prisonnière.
Quand Saskia ose une remarque, maman, pourquoi tu fais absolument tout ce qu’il te demande ? ou encore maman, tu trouves ça normal, que papa parte en virée avec ses potes mais que toi tu restes toujours à la maison, que t’aies jamais pris de vacances ? la réponse de Karin ne fait qu’embraser sa colère. Tu sais ma chérie, il est très demandé et mon travail à moi, c’est de m’occuper du foyer.
Alors, il vient à Saskia une envie tenace, farouche, dévorante, d’incendier la maison de son enfance. D’ouvrir le gaz, péter la cheminée. Les flammes lècheraient les murs, les portraits sous cadre en verre craqueraient et brûleraient comme la cellulose des pellicules de cinéma. Les crépitements du feu et les cris de la mère recouvriraient le sérieux du père, les sourcils froncés du père, les idées délétères du père, on construirait un brasero autour du désastre et on danserait en l’honneur des cendres sur lesquelles, bientôt, c’est certain, fleurira une maison bien plus heureuse.
Tu peux lui dire merci, hein, à ton père. C’est grâce à lui que tu as un toit, un travail et de l’argent de poche.
L’incendie s’éteint dans la tête de Saskia. Il n’adviendra pas. Souffler seule sur des braises, ça ne mène jamais à rien.
La vérité, c’est que Saskia n’ose pas affronter son père. Il l’impressionne beaucoup trop. Et elle a beau détester les réponses de sa mère, trouver à redire au moindre mot employé dans ces phrases, Saskia n’en fera rien. Elle n’est pas armée. Elle ne renchérit pas.
Le toit est celui de la maison d’enfance dans laquelle elle se sent enfermée. Le travail est un poste d’agente d’accueil à l’office du tourisme, obtenu sans diplôme à la sortie du lycée et grâce au piston de Dirk. L’argent de poche est en réalité son salaire mensuel, maigre, insultant. Saskia met de côté chaque centime pour pouvoir, dès que l’occasion se présentera, payer son propre loyer.
Sa vie est ennui. Réveils tôt le matin. Ouverture et fermeture de l’office de tourisme. Assise sur une chaise, des heures durant. Parler à des gens. Attendre – souvent, personne ne vient. Tuer le temps avec les collègues, essuyer leurs histoires déprimantes : J’ai commencé le boulot à ton âge, en même temps que mes cours par correspondance. Et je suis jamais parti ! Ennui. Ouverture. Heures. Personne. Désespoir. Recommencer.
Elle trouve une maigre consolation dans la certitude de décevoir ses parents. Avec son programme de cours particulier, ses encouragements poussifs, ses sous-entendus grossiers, Dirk espérait – espère encore – que sa fille suive un parcours académique admirable. Qu’elle fasse comme sa jumelle de cœur, rejoindre l’université. Mieux, comme Elize, un cursus brillant et prometteur. Ni Dirk ni Karin n’avaient envisagé que leur fille ne parvienne pas à quitter Klaardijke. Qu’une fois le bac en poche, même avec des résultats acceptables, elle ne sache pas quelle voie emprunter, quelle ville adopter.
Une autre vérité, que Saskia n’arrivera jamais à formuler avec des mots précis, c’est qu’elle se sent maladivement attachée à Klaardijke. La déchirure physique des trajets en bus jusqu’au lycée ne l’a pas abandonnée. Saskia croit ses pieds enracinés dans le béton du village, ses bras encastrés dans la brique, son crâne et ses pensées épousant les toitures et les mansardes. Elle aimerait trouver d’autres formes, s’agrandir et s’allonger et s’étirer comme elle l’entend, en fonction des saisons, des lieux et des envies. Elle n’ose même pas essayer : la seule perspective de rendre visite à Luce – étape qu’elle n’a encore jamais franchie – l’angoisse.
Elle garde en cauchemars les images de Klaardijke dévastée. Si l’incendie de sa propre maison l’enivre, lui donne un brin d’espoir, la destruction du village continue de la hanter. Le fantasme du séisme n’est jamais loin, il suffit d’un vertige, d’une paralysie du sommeil, pour invoquer tremblements, éboulements, explosions. Parfois d’autres scénarios s’invitent, une rupture de la digue, une tempête de tous les diables. Un typhon. Toujours, le même résultat : Saskia ne survivrait pas sans Klaardijke.
Elle fuit la vacuité de ses jours et les frayeurs de ses cauchemars par des soirées et des week-ends plus festifs. Elle voit souvent Melanie qui, comme elle, n’a pas quitté la maison familiale. Leurs vendredis et samedis soir sont faits de sorties dans l’unique bar de Klaardijke, chez des amis d’amis ou, plus simplement, si la météo le permet, sur la digue. Elles enchaînent bières et blagues, connaissent par cœur le rayon alcools du supermarché, ne se déplacent plus sans décapsuleurs. Saskia a définitivement intégré le groupe de Melanie, composé d’une ou deux copines du lycée, de quelques hommes dont la vie tourne autour de Klaardijke et de son bar comme les mouches virevoltent autour d’une tartine de confiture.
Il n’est pas rare que Saskia se réveille les dimanches matin dans un autre lit que le sien. Elle plaisante souvent, avec Melanie : elle devient experte en literie. King size, futons, canapés éternellement dépliés ; mégots débordants des cendriers, salle de bains à la propreté douteuse, odeurs de transpiration, elle sait désormais jauger la qualité de vie d’un homme à l’état de son intérieur. Quand elle ne plaisante pas et quand, entre deux week-ends, elle dresse le constat de ce à quoi ressemblent ses journées et ses nuits, elle associe ses coucheries à une vie dérisoire, répétitive ; sale, sombre. Mais elle a beau s’en rendre compte, elle a beau détester les traces que laissent sur sa peau les hommes du samedi soir, elle ne sait pas y échapper. Ne sait pas où trouver des éclaircies.
D’ailleurs, il y a beaucoup de choses qu’elle ne sait pas. Par exemple, elle ne sait pas pourquoi elle se sent attirée par un homme rencontré le samedi soir, alors que son visage et sa voix et son corps tout entier, nu, maigre, poilu, la répugnent le lendemain. Elle ne sait pas pourquoi elle attend ses week-ends avec impatience, pourquoi elle planifie chaque sortie avec soin, songeant à l’avance aux vêtements, chaussures, maquillage, bijoux qu’elle portera - à croire que l’agencement des tissus, des matériaux et des couleurs la raccroche à une certaine forme de beauté, Cendrillon sans carrosse ni marraine la fée.
Elle ne sait pas pourquoi elle dit oui. Oui à Melanie, qui pourtant lui préfère la compagnie des hommes, capable de poser des lapins ou de mentir éhontément pour s’éclipser avec le premier venu. Oui à un baiser, bien que personne ne lui ait rien demandé et qu’on se borne à se pencher sur elle, bouche ouverte, yeux fermés, et que l’odeur de clopes lui donne la nausée. Oui aux mains baladeuses, même quand elles sont sales. Oui au sexe ici, là, sur la table de la cuisine, par terre, contre le mur. Oui au pas de capote, oui à la strangulation, oui à la pénétration anale sans préavis, oui à tu peux pas rester toute la nuit, je me lève tôt demain.
Oui au fait de ne rien dire, rien laisser paraître. Oui pour dire oui, quand bien même personne ne lui pose jamais aucune question.
Sa première relation sexuelle s’était plutôt bien passée, pourtant. En tout cas, pas mal. Chris et elle s’était mis d’accord, on se lance mais on reste potes. Ils se connaissaient depuis des années, se croisaient dans les couloirs, ont fini par être inscrits dans la même classe. Ils se sont apprivoisés comme le font les garçons et les filles de cet âge, avec méfiance d’abord. Puis la complicité s’est peu à peu installée, une blague puis une autre, s’entraider sur un devoir, glisser vers des confidences plus intimes. Saskia ne le trouvait pas particulièrement beau. Il n’était pas laid, c’est sûr, des traits réguliers mais quelconques, des yeux bruns, des cheveux en bataille.
Il a semblé à Saskia qu’il était beaucoup plus sûr de plonger dans l’aventure du sexe avec Chris, plutôt qu’avec n’importe quel autre garçon. Avec un pote qui ne lui ferait pas de mal, plutôt qu’avec un petit ami qui la forcerait, la blesserait et finirait par lui façonner une réputation de fille facile. Alors Chris et Saskia se sont arrangés, ça se ferait chez lui, dans sa chambre, le dimanche à 16h. Il avait sorti des couvertures de ses placards, allumé deux bougies discrètes. Elle s’était épilée jusqu’à s’en arracher la peau, soucieuse qu’aucun poil ne s’aperçoive, ne dépasse ; que les mains de Chris puissent caresser ses jambes sans se sentir freinées par une imperfection. Elle s’était également douchée, parfumée, maquillée, avait vérifié qu’aucune perte blanche ne tachait sa culotte, choisi ses sous-vêtements avec soin – sexy mais pas trop, décontractés mais pas trop.
Elle avait eu un peu mal. Elle n’avait pas vraiment ressenti de plaisir. Avait surtout éprouvé le soulagement du travail bien fait.
Elle aperçoit encore Niels de temps en temps. Certaines fins d’après-midi, elle le voit sortir d’une maison, des livres sous le bras, disant au revoir à une famille. Elle comprend qu’il donne encore cours. Elle ne s’appesantit pas sur le trottoir, ou dans sa voiture. Une fois le coup de sang passé, le cœur battant la chamade, les mains tremblantes et les jambes chancelantes, elle déguerpit en tachant de ne pas, jamais, croiser son regard. Elle donnerait tout pour qu’il n’existe pas.
Elle cohabite encore avec le rat. C’est devenu une source de raillerie avec la bande de Melanie, comment Saskia a des haut-le-cœur, vomit parfois sans même avoir la gueule de bois. Ça ne la fait pas rire. Saskia a tout tenté : boire trop, pas du tout, s’affamer, s’empiffrer, se faire vomir elle-même. Rien n’y fait. Le rat s’agite dans ses boyaux, colocataire parfait.
En ce moment, elle tente les bonbons. Suçoter une douceur sucrée, n’importe laquelle, histoire d’occuper son palais, sa salive, son estomac. Ça a l’air de marcher. Elle ouvre un nouveau paquet, des bonbons aux couleurs éclatantes qui ressemblent à des petites fusées, le tend à Luce qui s’en sert une pleine poignée.
— Bon ok, reprend Luce, pas de festival. Mais ce truc dont on parle depuis des semaines, on s’y met ?
Luce mord allègrement dans un bonbon, fait résonner dans la chambre un craquement grave. Saskia la fixe avec des yeux ronds. Elle n’a pas pour habitude, elle, de croquer comme ça. Pas sans se faire mal aux dents.
Elle s’étonne chaque jour du tracé que son amie dessine. Comment elle est partie de Klaardijke, a trouvé sa place à Leiden. L’introspection qu’elle a engagée sur son identité, son courage à repousser les frontières, à bouffer la vie comme si la part de ce gâteau lui revenait. Saskia se jette sur son téléphone au moindre appel ou message, suit la vie de Luce comme on avance dans le feuilleton télé qui nous rend accro. Saskia grignote la moindre miette : la lumière qui éclabousse le vélo de Luce à l’aurore, par-dessus les canaux ; les balades autour des moulins, les pauses dans le jardin botanique ; les débuts de printemps passés allongée aux abords du fort, pour réviser les cours au soleil ; la description détaillée du chocolat chaud et du petit biscuit que Luce s’offre, une fois par mois, dans un café historique du centre-ville. Saskia ne raterait ces tableaux pour rien au monde, demande quelle météo il fait, s’enquiert de la difficulté des examens, si les pépites de chocolat sont convenablement réparties dans le goûter.
Depuis son installation, Luce exhorte Saskia à venir lui rendre visite. Saskia temporise d’un ricanement. Ne dit pas non mais n’achète jamais son billet de train. En attendant, Luce continue de déployer pour elle le déroulé de son séjour à venir, tout un programme magique, lumineux, que Saskia meurt d’envie de réaliser mais qu’elle se contente de rêver. De toutes façons, se dit-elle, la vie de Luce ne peut pas être aussi incroyable. Ce qui lui fait plaisir à elle ne me conviendrait pas, à moi. Ma place est ici.
Luce n’insiste pas plus.
— On s’y met, confirme Saskia.
De concert, elles empoignent papier, support et stylo, et s’asseyent face à face, en tailleur, sur le lit de Saskia. Se regardent. Pouffent de rire.
— Faut que je réfléchisse à ce que je vais écrire, avant de commencer.
— Pareil.
Elles ne savent plus laquelle des deux a eu cette idée, rédiger une lettre pour le futur. Une lettre que Luce écrit pour Saskia, que Saskia écrit pour Luce, et qui raconte ce qu’elles ressentent l’une pour l’autre. Comment elles se perçoivent, ce qu’elles espèrent de grandioses dans leurs vies, amours, aventures, passions, découvertes, voyages. Ces lettres, elles ne les ouvriront que dans dix ans. Elles se le sont promis, les enveloppes seront soigneusement cachetées, une date commune rédigée en guise d’adresse postale. Elles ont choisi août 2021, l’année de leurs trente ans.
Elles ont hâte.
[1] Expression néerlandaise signifiant littéralement « la barrière est hors de la digue ». Elle sert à indiquer un point de non-retour, et l’idée qu’à partir de maintenant, tout peut advenir.