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♪ Premiers baisers ♪ (2/2)

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Par Syanelys

Les sources de l’Aetherium s’étendaient majestueusement au sommet des montagnes entourant le sanctuaire d’Eas, dissimulées sous un rideau de brume argentée. Baignées par la lumière éternelle de la Lune, leurs eaux thermales scintillaient d’une lumière douce et vivante.

Les bassins naturels, encastrés dans la roche cristalline, étaient striés de lignes célestes qui captaient la lumière des Étoiles pour la faire frétiller à leur surface. Une vapeur légère s’élevait de l’eau, imprégnée du parfum délicat des yassas, effaçant toute fatigue et toute douleur à son contact.

Des plantes à fleurs irisées entouraient les bassins. Elles offraient un refuge aux Étoiles curieuses venues se mélanger discrètement aux Asteriae. Chaque bassin séparant la grâce féminine de la force masculine était alimenté par une cascade limpide dont l’écho s’harmonisait avec les chants légers de ces petites créatures éthérées. C’était comme une berceuse pour les âmes en quête d’équilibre et d’harmonie.

Des pierres phosphorescentes dessinaient un sentier naturel où l’on pouvait s’asseoir et contempler la voûte céleste, figée dans son éternité. Ici, les Asteriae ne venaient pas seulement pour se délasser : ils restauraient leur essence stellaire, plongeant dans des eaux bénies par les Zascios eux-mêmes. Les Sources de l’Aetherium, disait-on, confiaient aux esprits attentifs les secrets de leurs Étoiles avant l'heure.

En y allant, Kayla commença à perdre son enthousiasme. L’exaltation de la découverte de ces sources fut rapidement étouffée par une pudeur maladroite. Partager un bain avec Faerya était encore acceptable, mais se trouver au milieu d’une dizaine d’autres Asteriae la mettait très mal à l’aise. Elle demanda à pouvoir s’éclipser à l'abri des regards indiscrets, promettant de se tenir tranquille.

Faerya, amusée, accepta et la guida sans un mot vers un coin paisible. D’un regard complice, elles ignoraient les commérages et les rires étouffés qui accompagnaient leur passage. La Qity pestiférée et la Elsan décalée. Les étiquettes s’attachaient avec la même facilité que les Étoiles dans le ciel nocturne, mais elles ne valent pas la peine qu’on s’y attarde.

Presque disparue sous l’eau, Kayla se recroquevilla à hauteur d’épaules, ne laissant émerger que ses yeux émeraude. L’eau chaude l’enserrait pour la réconforter. Elle laissa lentement sa tête glisser sous la surface, bullant comme un chaton apeuré, pendant que Faerya, à distance respectueuse, s’immergeait à son tour après un clin d'œil malicieux.

Finalement, Kayla émergea à peine la tête de l’eau, ses cheveux flottant comme une couronne désordonnée. Elle ne parvenait pas à se détendre ni à vider son esprit, comme on le lui avait conseillé. Elle avait déjà consacré plusieurs journées à méditer pendant son sommeil, mais sans résultat notable.

— Cet endroit ne m’inspire pas confiance… lança-t-elle.

— C’est un rite de passage, Kayla ! répondit Faerya, qui venait de sortir à son tour la tête de l’eau. Nos Étoiles endormies doivent savourer ces eaux avant leur éveil. C’est une promesse faite aux Zascios : leur jurer de prendre soin de leurs enfants en devenir.

Un bref moment de calme s’installa. Le murmure apaisant de l’eau ne fit que renforcer la gêne grandissante. Puis, Kayla ne put contenir son impatience plus longtemps et s’exclama :

— Bon, et si tu me parlais de Lyphan ?! Tu as passé tout ton temps en tête-à-tête avec lui ! Raconte-moi donc ta romance !

Faerya soupira profondément et enfonça un peu plus ses épaules dans l’eau, comme si elle tentait d’échapper à cette conversation.

— Nous avons consacré tout notre temps à nous préparer pour l’Épreuve Lunaire. Ce que ton imagination débridée pourrait souhaiter entendre est sans rapport avec la réalité. Tes livres te jouent encore des tours.

Kayla fronça légèrement les sourcils, semblant suggérer qu’elle voulait en savoir plus. Faerya fixa Kayla et, cette fois, elle répondit d’une voix plus assurée :

— Kayla, je n’éprouve aucun sentiment amoureux pour lui. J’ai pour Lyphan de la considération, de l’admiration, de l’empathie, oui. Mais rien de plus. Est-ce que c’est suffisant pour toi ?

La moue boudeuse de Kayla suffisait pour montrer qu’elle n’était pas du tout satisfaite.

Faerya esquissa un sourire attendri, puis reprit d’un ton plus solennel :

— Nous devrions plutôt parler sérieusement de toi, à vrai dire. Comme tu l’as souligné, nous n’avons pas eu assez de temps ensemble, toi et moi. Mademoiselle était bien trop occupée à se moquer du Doyen Valtryo, alors qu’il tentait désespérément de t’aider…

Elle termina sa phrase par un trait d’eau malicieux vers Kayla. Celle-ci poussa un cri de surprise avant d’éclater de rire, ce qui amusa les Étoiles. Avant de se décider à crever l’abcès, son regard devint subitement grave, dépouillé de toute l’espièglerie habituelle.

— Je suis bien consciente que tu n’es pas amoureuse de Lyphan, et que tu ne lui portes pas de haine particulière. Alors que me concernant, je la vois à chaque fois que tu me regardes, Faerya. Cette haine.

Faerya resta interdite.

— Quand avais-tu prévu de me dire ce que tu me reproches ? demanda Kayla. Je ne suis pas aussi naïve que tu sembles le croire. J'ai vu tes regards, tes hésitations. Tantôt adorable, tantôt glaciale. Veux-tu parler sérieusement ? Je t’écoute.

Faerya détourna les yeux, incapable de supporter le regard intense de Kayla. Ce moment n’avait jamais été prévu dans ses visions. C’était un avenir qu’elle n’avait pas su anticiper.

— Il y a bel et bien quelque chose, mais tu n’y es pour rien.

Kayla croisa les bras avec exaspération.

— Est-ce lié à mes souvenirs oubliés ? Ce ne sont pas seulement mes Étoiles qui ont été scellées, mais aussi ma mémoire. Alors, dis-moi : qu’ai-je fait de si horrible pour mériter tout cela ?

Faerya ouvrit la bouche, puis hésita.

— Je ne te déteste pas, Kayla. Au contraire ! Je voudrais tout t’expliquer, mais ce n’est pas le bon moment, pas ici, pas maintenant. Mais crois-moi…

Elle n'eut pas le temps de finir. Kayla s’était précipitée vers elle et l’avait étreinte tendrement. La dureté de son regard s’était estompée, remplacée par une émotion plus profonde.

— Cela me suffit, susurra-t-elle contre son épaule. Nous aurons le temps de tout rattraper, plus tard. Peut-être devrais-je présenter mes excuses, peut-être devrais-je réparer les dégâts que j’ai causés. Mais, pour l’heure, il y a une chose bien plus cruciale.

Pour la première fois, le cœur de Faerya s’emballa au rythme d’un futur qu’elle n’avait pas encore vu.

Kayla recula légèrement et posa ses mains sur les épaules de Faerya.

— Le doyen Valtryo m’a tout confié à ton propos, sans doute trop. J’aurais aimé qu’il me parle aussi de mon passé. Ça m’a intriguée d’apprendre que c’était toi qui veillais sur moi, sans rien révéler à mon sujet. Il y avait manifestement une raison. Tout comme sa manière de m’enseigner comment canaliser mon aura, altérée par les siens.

Ce changement de sujet, aussi brusque qu’inattendu, allait totalement à l’encontre des discussions que Faerya avait pu entrevoir jusqu’ici.

— Tu n’es pas censée me parler de tout ça, murmura Faerya.

— Toi aussi, tu perds ton petit charme naturel quand tu es acculée, répliqua Kayla avec un sourire triste.

Elle reprit plus gravement :

— Revenons au Doyen. S’immiscer dans mes rêves, profiter de ma vulnérabilité pour me « former » à son image. Tu sais ce que c’est, non ? De la manipulation. Maintenant que je commence à me réveiller, je réalise que, alors que Tekoya s’effondre, il préfère me tenir à l’écart. Il me considère comme une pièce sur son échiquier. Prête à être sacrifiée au moment opportun.

Kayla laissa retomber ses bras dans l’eau, observant attentivement les réactions de Faerya.

— Il me manipule, comme il te manipule, ce vieux croûton de Doyen.

Faerya tourna la tête à droite et à gauche pour voir si quelqu’un avait entendu l’affront que Kayla venait de proférer.

— Vous savez trop de choses sur moi, tous les deux, continua Kayla d’un ton plus ferme. Pour une raison qui m’échappe, il préfère te manipuler plutôt que te laisser agir librement, contrairement à ce qui se passe pour les autres Asteriae qui se préparent à l’Épreuve Lunaire.

Elle fixa Faerya dans les yeux, sans battre des cils.

— Une Épreuve dont vous connaissez déjà l’issue pour ce qui me concerne. Seul Lyphan passera « réellement » cette épreuve, non ?

Faerya resta pétrifiée. Elle cherchait ses mots.

— Faerya, nous ne sommes pas des armes dans cette guerre. Nous avons le droit de penser et de choisir. Nous ne sommes pas des pions que les autres peuvent manipuler à leur guise.

— Tu ne comprends pas…

— Laisse-moi finir.

Kayla parla avec une tendre fermeté qui résonnait plus fort qu’un cri.

— Je ne prétends pas tout connaître ni tout comprendre. Mais il y a une chose que je ressens profondément en moi et que personne ne pourra jamais m’arracher.

Faerya détourna brièvement les yeux, troublée. Les échos de la vision qu’elle avait eue de Kayla résonnaient douloureusement dans sa mémoire.

— Kayla, je…

— Je refuse d’accepter ces pouvoirs si je dois devenir une marionnette corvéable à merci. Je refuse de me transformer en une arme affûtée pour combattre un ennemi insaisissable. Je suis convaincue que notre place n’est pas sur leurs champs de bataille.

La respiration de Faerya devint plus difficile. Chaque parole frappait au plus profond d’elle-même.

— Faerya, murmura Kayla. Ma question est simple. Pour quoi combats-tu, toi ?

Faerya serra ses poings. Cette question s’avéra plus douloureuse qu’elle ne l’avait prévu.

— Pour mon clan, qui n’a jamais été le vôtre, pour les Qity que les tiens ont toujours eu du mal à comprendre depuis la nuit des temps, balbutia-t-elle. Pour honorer le serment que j'ai fait à…

Sa voix s’étrangla et elle vit les larmes de Kayla. Elles n’étaient pas tristes. Mais de joie. Ses yeux émeraude brillaient d’une lumière éclatante.

— Pour conclure ce que Illyasviel Qity a commencé avec toi…

Kayla baissa doucement les yeux, contemplant son reflet tremblant dans l’eau pure où ses larmes s’étaient mêlées à la lumière des Étoiles.

— Tu sais, j’ai passé ma vie, enfin ma deuxième vie, à chercher qui j’étais et ce à quoi j’aspirais vraiment. Ma rencontre avec toi m’a fait prendre conscience des forces qui nous retiennent.

Kayla saisit la main de Faerya pour ne pas qu’elle s’enfuie.

— Maintenant que tu te décides enfin à te confier, je peux te dire ce que j’ai compris.

Ses yeux, brûlants de larmes, plongèrent dans ceux de Faerya.

— Tu me rappelles mes livres. Tu es remplie de connaissances du passé, de prédictions gravées dans la pierre. Un livre refermé par des mains tremblantes, soigneusement conservé pour qu’on ne puisse jamais le réécrire. Toutes tes connaissances, toutes tes prédictions, je m’en moque. Je m’en suis toujours moquée.

Elle serra la main de Faerya encore plus fort.

— Je veux écrire ce qui nous arrive, tout simplement. Que ce soient les Elsan, les Célestes, le Cercle, les Qity, ou même ma propre Constellation, je refuse de plier sous les chaînes qu’ils m’imposent. Je veux briser chaque fil rouge écrit par le destin, hurler à l’univers qui je suis. Je suis Kayla, et personne d’autre !

— Il est vrai que nous faisons face à la même épreuve, concéda Faerya. Bien sûr que j’appréhende ce qui se passera les jours prochains. D’autant plus que tu troubles un futur auquel je pensais être préparée. Cette peur est la tienne aussi, je le sais.

— Je ne vois aucun futur grâce à mes pouvoirs. Que veux-tu dire par là ?

— Je suis sur le point de vivre mes derniers moments avant d’affronter mon destin, tout comme tu vas vivre les tiens avant de te souvenir. Nous serons toutes les deux confrontées à un inconnu qui nous dépassera, qui englobera le destin de Tekoya.

— J’ai peur, oui. Mais ce n’est pas ce qui importe. Nous ne contrôlons pas nos lendemains ; nous choisissons seulement avec qui les affronter. Rien n’est sûr, sauf ce que je ressens pour toi. Cela suffit à me confronter à mon passé.

— S’avancer à deux, c’est déjà une direction…

— Le futur peut bien attendre, mais pas ce moment. Qu’en feras-tu, Fae ?

La présence d’esprit de Kayla éblouit Faerya, contrairement à l’image juvénile et immature qu’elle avait d’elle. Était-ce une révélation de sa véritable nature ? Un aperçu de la femme qu’elle avait toujours été ?

Submergée de questions et éprouvant de plus en plus de difficulté à respirer, Faerya ne pouvait que plonger son regard dans celui de Kayla. Elle la trouva soudainement bien plus sublime qu’auparavant.

C’était plus fort qu’elle.

Faerya tira Kayla vers elle et l’embrassa avec passion. Ses lèvres rencontrèrent celles de Kayla dans un baiser qui dépassait toute description. Jamais aucune de ses visions ne lui avait procuré cette sensation. Elle se laissa emporter par une impulsion qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant, mais sa joie fut de courte durée. Elle se dégagea de Kayla. Cette dernière ne devait pas éprouver la même envie fugace qu’elle.

— J’étais persuadée que Lyphan m’embrasserait en premier, déclara Kayla.

— Je le pensais aussi… Pourquoi cela nous arrive-t-il ?

Kayla saisit à nouveau ses mains et l’invita à s’approcher d’elle. Elle déposa ses lèvres sur les siennes pour échanger un baiser léger et bref. Ce geste symbolique scellait leur accord, définissant les bases de leur nouvelle relation.

À ce moment-là, Faerya s’effondra. Un gouffre immense s’ouvrit en elle, et de nouvelles visions, incontrôlables, l’assaillirent, la tailladant de toute part. Les mots et le baiser de Kayla ne se limitaient pas à modifier leur destinée : ils l’avaient déracinée de toute raison.

Chaque avenir qu’elle entrevoyait, chaque voie, chaque Étoile… Tous convergeaient vers un seul point. Celui où Kayla disparaissait, invariablement. Faerya réalisa alors que ce n’était pas sa propre extinction qui l’effrayait. C’était celle de Kayla depuis toujours.

Une disparition insoutenable.

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