— Dis… Tu crois que je peux faire une tarte aux sylkys ? C’est à ma portée, non ?
Kayla errait dans les ruelles tortueuses de Kal. Son regard balayait les étals disjoints, les toits éventrés, les murs envahis par la végétation. Le village, autrefois dévasté par la Nuit de Sang, était devenu un lieu sacré déformé, un marché d’objets insolites, un cimetière de trésors où les âmes perdues de Lumisa échangeaient leurs secrets et souvenirs.
Ses habitants vivaient en marge de la société, dans les ruines, hors des lois. Les crimes du passé, réels ou imaginaires, flottaient dans l’air, comme une poussière impossible à nettoyer. Kayla les sentait sur sa peau.
Elle n’avait jamais compris comment ce village était devenu un repaire pour des colporteurs, des renégats et des chasseurs de bizarreries. Peut-être parce qu’elle ne voulait pas savoir. Kal émettait une vibration étrange. Seule elle pouvait la percevoir. Ici, l’impossible était présent partout. Cela lui plaisait.
L’apprentie venait chercher des herbes pour Madame Qity. Sa course devait rester simple, mais ses pas l’avaient menée à l’ancienne bibliothèque, comme une luciole attirée par une lueur trompeuse.
Là, entre deux étagères, elle découvrit un vieux livre de cuisine. Ses pages jaunies craquaient, l’encre s’effaçait. Au-delà des recettes, Kayla y vit un grimoire.
— La cuisine, c’est comme de l’alchimie… murmura-t-elle. Un peu moins dangereux, peut-être…
Madame Qity interdisait à Kayla d’entrer en cuisine. Pourtant, avec ses recettes, Kayla se sentait assez courageuse pour la défier.
— Oui. Une tarte aux fruits. Ce sera parfait. J'attendrai qu’elle s’enferme dans sa cave… puis j’entrerai dans le labo interdit.
Elle lança un regard complice à ses côtés. Kamye le chat noir, imperturbable, marchait sans regarder Kayla. Ses yeux bleus cherchaient des choses que Kayla ne voyait pas.
Kayla serra le livre et attrapa le chat. Ce dernier se laissa faire.
— Maintenant, je parle à un chat, soupira-t-elle.
Elle posa le chat sur un vieux banc usé, puis sortit un deuxième livre. Trouver la bonne recette du premier coup serait miraculeux. Heureusement, chaque page serait une aventure, chaque mauvaise interprétation promettrait un gâteau — ou un désastre — à venir.
Plongée dans sa lecture, elle ne vit pas l’ombre qui approchait.
— Que fais-tu ici ?
La voix était calme.
Kayla fronça les sourcils. L’ombre recouvrait les lignes qu’elle tentait de déchiffrer. Elle releva les yeux, déjà sur la défensive.
— Tu ne devrais pas rester. Les Célestes vous ont demandé de quitter Eas.
Face à elle, un jeune homme impeccablement vêtu. Sa tunique en lin, ornée de fils dorés, brillait dans l’obscurité, contrastant avec son manteau de velours. Ses cheveux châtains et ses yeux gris pâle semblaient surpris. Il ne s’attendait pas à la voir.
Kayla claqua son livre et le posa près de Kamye. Elle se redressa et lui fit face.
— Ça suffit ! Qui pensez-vous que je suis ? Et qui sont les « Célestes » ? Appartenez-vous à cette communauté bizarre du marché d’Esteval ?
Elle s’arrêta, surprise par la force de sa voix, puis reprit, plus sévère :
— Je ne vous ai rien demandé. Je ne suis pas d’humeur à être importunée.
L’homme fut troublé. Cette Étoile déguisée semblait embarrassée.
— Je ne voulais pas t’offenser. Tu devrais cependant faire preuve de prudence. Tous les Asteriae ont reçu l’ordre de quitter Tarrys. Et toi… tu t’exposes ici comme si de rien n’était.
Son regard se fixa sur elle.
— Tu devrais le savoir : ta place…
— … n’est pas ici, coupa Kayla, les poings serrés. Merci. Les tiens chantent le même refrain !
Elle le désigna d’un doigt accusateur.
— Pourriez-vous m’expliquer ce que vous savez de moi, plutôt que de me juger ou de m’ordonner quoi que ce soit ?
Le silence tomba. Le jeune homme la dévisagea longuement, cherchant ses mots.
— La rumeur était fondée. Tu ne sais plus qui tu es.
Il tenta de sourire et de s’incliner légèrement.
— Tu es une Asteria venant du monde Astral, Tekoya. Ton aura révèle certaines choses sur toi. Cependant, ta présence reste un mystère complet. Nous ignorons quelle Constellation te définit et quelles sœurs tu héberges.
Il marqua une pause.
— Ton aura est inhabituelle pour une Asteriae. Elle est trop instable. Tu serais plutôt…
Le son cessa.
La voix s’évanouit dans le néant. Ses mains et sa tunique devinrent soudainement immobiles.
Sous les yeux de Kayla, les couleurs s’estompèrent et disparurent. Puis, son visage, son corps. Tout se désagrégea dans un voile de cendres.
Kayla s’approcha, le cœur battant, et tenta d’attraper le col de la tunique. Ses doigts traversèrent le tissu sans résistance. Elle était devenue intangible, une image vacillante qui se dissipait.
Autour d’elle, le monde bascula. Le ciel se noircit.
La lumière disparut instantanément, laissant place à une nuit profonde Étoilée. Une voûte céleste imposante apparut.
Kayla se retourna pour prendre ses affaires. Tout disparaissait dans l’obscurité, y compris le banc, qui se transformait en une substance floue et poreuse. Les contours fuyaient, les textures s’effondraient. Tout s’effaçait, sauf Kamye.
S’étirant de tout son long, il sauta pour se blottir contre elle. Le petit chat noir conservait ses formes, sa chaleur, son poids réel. Il appartenait, lui aussi, à ce lieu impossible.
Étrangement, Kayla resta calme. Les Étoiles l’éclairaient, le vide l’entourait, mais elle ne fut pas effrayée. Et pourtant… c’était paisible, dans les replis de son esprit, quelque chose hurlait. Un instinct brut lui ordonnait de fuir.
Le sol vibra sous ses pieds. Un premier tremblement, puis un second plus violent firent frissonner la terre. L’horizon grondait. Le ciel s’embrasa.
Des langues de feu jaillirent, griffant les Étoiles. Des nuées de cendres tourbillonnèrent, emportées par une force démente. L’incendie grandissait, impossible à arrêter.
Kayla serra Kamye fort.
— Nous devons y aller ! cria-t-elle.
Sa voix fut engloutie par le bruit du feu. L’apprentie alchimiste courut vers l’incendie, sentant le soufre. Des flammes jaillissaient du sol en spirales, traçant des arabesques de fumée noire. Des bourrasques brûlantes fouettaient l’air, grondant et crépitant.
Près du brasier, elle vit une silhouette. Les bras levés, elle canalisait la magie qui alimentait l’enfer de feu et de soufre. Une magie d’Étoiles inconnue, que Kayla ressentit dans sa chair. Une puissance destructrice, maîtrisée avec cruauté.
Kayla serra fort Kamye pour l’abriter des flammes. L’air était rempli d’énergie, le sol tremblait. Chaque battement de sort résonnait dans sa poitrine.
Soudain, des flammes pourpres jaillirent, suivies d’une traînée ardente qui fouetta l’espace. Au cœur du brasier, une seconde silhouette apparut, se débattant dans les flammes mystiques, consumée vivante devant Kayla.
Kayla écarquilla les yeux. Quelqu’un brûlait, et elle était impuissante.
Alors que tout semblait perdu, une bourrasque imprévue apparut. Le feu fut éteint par une main géante. Les flammes furent aspirées par une tornade qui s’éleva dans un mugissement assourdissant. Le brasier disparut en un instant.
Kayla eut du mal à reconnaître l’individu sorti des flammes.
— Ta magie m’a surpris, murmura la personne libérée.
Un jeune homme émergea progressivement des cendres. Le feu léchait ses vêtements sans les toucher. À son contact, le feu s’inclinait.
Il était très beau, presque indécent, dans ce décor de cendres. Des traits harmonieux, un visage calme. Sa présence imposait le regard sans le forcer.
Kayla le reconnut immédiatement et ce dernier l'ignora en retour.
Un sourire mince fendit les lèvres de la personne à laquelle il s’adressait.
— Tu es bien arrogant pour un Asteria incapable de lire ses propres Étoiles.
La voix féminine claqua sèchement.
— Je vais te montrer les véritables invocations stellaires, reprit-elle.
L’air vibra et les Étoiles figées tremblèrent.
Il se tenait au bord du sol calciné, face à la source des flammes. Vêtue d’une toge étoilée, l’Astromancienne représentait un danger brûlant, cachant à peine l’intensité de ses yeux. Le tissu scintillait, vibrant comme une peau d’Étoiles. Sur sa poitrine, une constellation : un Zekoni, familier sacré de Sally.
Les flammes se rassemblèrent autour d’elle, formant un arc de feu. Sally tira une flèche incandescente sur Lyphan. Des lueurs rouges semblables à des lucioles apparurent autour de l’arc.
À leur vue, Kayla eut mal à la tête. Des étincelles rouges dansèrent devant ses yeux, puis s’alignèrent, reliées par des fils invisibles. Une forme apparut : une salamandre de braise, née des Étoiles et du feu.
La douleur s’intensifia. Kayla chancela.
Un sifflement aigu retentit.
La flèche s’élança, traînant derrière elle une crête de feu. Lyphan, de nouveau pris pour cible, ne bougea pas.
Il joignit les mains. L’air se condensa entre ses paumes. Une onde muette se propagea. La pression monta. Puis la tornade naquit. Elle happa la flèche. Le projectile explosa, l’énergie fut absorbée. Le tourbillon s’enflamma, puis un mur de cendres et de braises apparut, brillant et ondoyant.
Sally ne réagit pas.
— Tu aurais pu devenir un élément prometteur, Lyphan, lui dit-elle. Hélas, le Cercle te condamne pour trahison. Tu n’es qu’un vulgaire Asteria qui doit disparaître.
Une salve fusa. L’arc de Sally se déchaîna. Une rafale de flèches incandescentes lacéra l’air.
Lyphan montra des premiers signes de faiblesse.
Dans le même mouvement, elle leva le bras.
— Zekoni. Va donc lui présenter tes hommages.
La salamandre de magma sauta. Ses griffes labouraient la poussière astrale, traçant des sillons incandescents. Elle fonça sur Kayla, mais s’arrêta. Un grondement sourd brisa son élan.
Kamye se tenait devant l’invocation enflammée. Ses pupilles, deux lames de givre, luisaient d’un éclat fauve. Il promettait mille supplices au Zekoni inconscient.
Le Zekoni recula lentement, ses pattes craquèrent sur le sol brûlé. Pendant ce temps, Kayla suffoquait. Des voix éclatantes, dissonantes, envahirent son crâne, parlant une langue que son cœur reconnaissait, mais que son esprit refusait de comprendre.
Kayla vacilla. Elle enfonça ses doigts dans ses cheveux pour soulager la douleur, mais elle persistait. Elle ne venait pas du corps.
Une lumière vive émana subitement d’elle, fendant sa peau en éclats brillants, instables et vibrants. Son souffle désordonné animait une auréole irisée autour d’elle. Une coque imparfaite, créée par instinct, essayait de la défendre ou de la retenir.
À ses côtés, Kamye resta immobile. Le chat noir, tendu, se tenait entre elle et le Zekoni. Ses griffes étaient prêtes à attaquer. Sa lueur glaciale montrait sa détermination. Il observait, silencieux, en harmonie avec les pulsations de Kayla.
Plus loin, Lyphan cria. Sa magie cédait. Les flammes mordaient, encerclaient, s’insinuaient dans chaque faille de sa défense. Résister davantage revenait à s’éteindre lentement.
Le jeune homme perdit son bouclier de vent. Les flèches le touchèrent, provoquant une combustion spontanée. Au milieu du chaos, Lyphan réapparut et lança une attaque désespérée, vidant ses dernières forces.
Sally observa. Son regard exprimait de l’admiration. Un respect déformé, malsain.
— Très bien, Lyphan, murmura-t-elle. Je conterai la bravoure dont tu auras fait preuve au moment de ton extinction. Mais le traître des Kaisen ne recevra aucun honneur.
Entre ses mains apparut une sphère de flammes terrifiantes. L’air se tordit sous la chaleur, formant une couronne en fusion.
— Vous avez au moins ce mérite, vous autres Asteriae, déclara-t-elle, exaltée. Celui de disparaître avec de la lumière dans les yeux. C’est délicieux de voir cette lumière s’éteindre.
Lyphan avait abandonné sa tornade mourante, le corps ravagé de brûlures. Une fine lame de vent le drapait encore, incapable de contenir les flammes. Ses mains tremblaient, couvertes de résidus électriques et d’éclairs faibles. Il n’avait plus assez de force pour incanter.
Il se jeta sur l’ennemi, porté par le désespoir, dans une charge vaine et suicidaire.
Plus loin, Kayla s’élevait lentement, les mains plaquées sur sa tête. Elle était silencieuse, mais un cri muet lui serrait la gorge. La douleur éclatait en elle comme une Étoile mourante. De nouvelles lumières éclairaient son corps, tranchant l’air autour d’elle. Elle se débattait, impuissante, contre une force invisible, ordonnant que la douleur cesse.
Au moment où Lyphan atteignit sa cible, Sally annula le sort.
La sphère de feu disparut dans un souffle, aspirée par le vide. L’air devint frais, Sally regarda soudainement le jeune homme. Son regard révéla une émotion indéfinissable, entre surprise et acceptation.
Les deux mains de Lyphan l’atteignirent et l’impact fut instantané. Un éclair gigantesque fendit l’air dans un fracas assourdissant. Une lumière blanche jaillit, engloutissant tout, alors qu’un cri s’élevait du sol et que le ciel grondait.
La foudre frappa.
Sally fut projetée en arrière, son corps disloqué par l’impact avant de s’écraser lourdement au sol. Sa toge, arrachée par l’onde de choc, battait encore faiblement, révélant un corps paisible. Sur son flanc, la Constellation, symbole de son pouvoir, avait perdu de son éclat.
Elle était inerte.
Lyphan titubait, haletant, chaque respiration lui arrachant un air râpeux. Son bras droit, noirci, était plaqué contre sa poitrine, insensible aux brûlures. Il ne ressentait plus rien, ni douleur ni peur.
Des morceaux de tissu brûlaient doucement sur ses épaules, laissant derrière eux des fils gris. Il leva les yeux, essaya de chasser le brouillard et vit des rayures de lumière. Il regarda autour de lui, hésitant.
Le Zekoni avait disparu, ne laissant derrière lui que des cendres froides. Réduit en cendres avec l’incantation finale de Sally.
Lyphan invoqua une brise. Le vent tourbillonna autour de lui et guérit ses blessures. Il commença à avancer. Ses pas étaient lents, mais assurés. Devant lui, Kayla s’était agenouillée. Ses épaules tremblaient légèrement. Son corps oscillait entre s’effondrer et résister. La magie, qui avait été si vive, s’estompait, tombant en une pluie de lumière délicate.
Kamye restait imperturbable, surveillant l’espace vital de sa protégée. Des fragments de son talisman se détachaient. Lyphan s’arrêta et perçut le monde comme à travers une eau trouble. Tout autour de lui vacillait, mais devant lui, tout était d’une clarté absolue.
Kamye.
L’Asteria regarda le chat noir et vit l'intensité caractéristique d'un Céleste, un Astromancien ayant connu l’Ascension.
Malgré la douleur, Lyphan s’inclina sans ostentation. Le geste était simple, empreint d’un respect humble.
— J’aurais pu m’en sortir seul, lâcha-t-il d’un ton neutre, sans y croire lui-même, les yeux fixés sur Kayla.
Son arrogance la surprit. Elle se dissimulait derrière les traits angéliques de son visage.
— Nous devrions partir avant qu’elle ne retrouve son âme, dit Lyphan. La vaincre une fois n’équivaut pas à la détruire.
— « Partir » ? répéta Kayla.
Lorsqu’il parvint à sa hauteur, Lyphan la dévisagea un instant. Son regard, habituellement acéré, devint plus doux face à la pâleur de Kayla.
— Chez nous, dit-il plus bas. D’autres Ombres Éternelles doivent déjà converger vers Kal. Ne leur offrons pas deux Asteriae. Nous ne tiendrons pas, même avec ta… lumière.
Kayla peinait à suivre. Chaque battement de son cœur martelait ses tempes, et sa respiration s’emballait. Les paroles de Lyphan étaient distordues, incomplètes, mais quelque chose perçait le brouillard.
Ses blessures.
Elles ne se refermaient pas. Elle les ressentait. Le vent, doux et constant, guérissait ses blessures avec une tendresse maternelle.
Ses paroles et sa magie défiaient sa raison, mais résonnaient avec son intuition, ce qui la perturbait profondément.
— Je sais que tu es confuse, mais ce n’était pas mon intention, dit Lyphan. Il faut rentrer maintenant.
Il étendit ses bras meurtris devant lui, montrant ses brûlures récentes. Puis il prononça une formule magique dans une langue inconnue. Les mots se rangèrent harmonieusement, s’emboîtant parfaitement, comme une vieille clé retrouvant sa serrure.
L’air se déchira lentement, révélant un portail majestueux. Deux battants ornés de runes apparurent, scintillant sous les Constellations oubliées. Les grandes portes s’ouvrirent, révélant une brume verte et des murmures mystérieux.
Lyphan s’avança vers la porte, sans regarder Kayla.
— Je ne t’attendrai pas, dit-il.
Elle eut envie de l’agripper quand il fut près de la porte, mais elle se retint.
— Non… Dis-moi qui je suis. Tu me dois des réponses. Pourquoi tout cela me semble-t-il familier ? Quelle est ma place pour toi ?
La voix de Lyphan se fit plus basse.
— La vérité demande du temps.
Il n’osa pas se retourner.
— Tu représentes à mes yeux bien plus que je ne le pensais.
Kayla n’entendit pas les excuses de Lyphan. Il franchit le portail, indifférent, laissant derrière lui des mots. Les portes commencèrent à se refermer.
Elle resta interdite devant elles. Des questions se bousculaient dans sa tête, l’esprit épuisé par l’incohérence grandissante d’un monde qu’elle avait l’impression de redécouvrir.
Kamye s’approcha silencieusement, frottant ses jambes. Il passa ensuite le portail sans bruit, attiré par la lumière verte de l’autre monde.
La jeune fille, incomprise, resta seule, sûre d’elle. Elle avait déjà vu ce portail. Une vague de nostalgie douce l’envahit, comme si elle se rappelait quelque chose d’oublié. Une force apaisante l’appelait à entrer. Kayla répondit à l’appel.
Un éclat de rire la figea.
D’abord seul, puis démultiplié. Des rires macabres et grinçants résonnèrent. La dépouille de Sally frissonna. Une lumière pourpre l’enveloppa.
Les Ombres éternelles apparurent.
Elles tombèrent du ciel étoilé, tirées d’un gouffre invisible entre les astres. Leur chute fut lente et gracieuse, ralentie par une gravité mystérieusement domptée. Une dizaine de silhouettes vêtues de tuniques longues comme celles de Sally les entourèrent.
Chaque poitrine arborait une constellation unique, différente de toutes les autres. Elles scintillaient doucement, par intermittence. Chacune racontait l’histoire d’une âme soumise, d’un pouvoir arraché, et d’un nom effacé.
Les Ombres éternelles entourèrent lentement Kayla et le corps de Sally. Leurs rires résonnèrent, mêlés, alors qu’elles se déplaçaient avec grâce sans jamais bloquer l’accès au portail.
Kayla resta immobile.
Elle réalisa qu’elles ne voulaient pas la tuer. Elles l’observaient. Elle les examina également. Leur présence représentait une menace, mais retardée. Elles ne cherchaient pas à l’attaquer. Elles étaient venues l’admirer.
Kayla fit un pas vers elles.
Les Ombres se turent et s’agenouillèrent en même temps, leurs capuches cachant leurs visages et leurs voix, dans un silence froid et sacré.
Kayla tendit la main. Une douleur fulgurante la traversa. Les portes Étoilées continuèrent de se refermer lentement. L’univers tout entier l’exhortait à partir, sans attendre.
Alors, Kayla tourna le dos aux Ombres et franchit le portail.
Le brouillard l’enveloppa aussitôt, scintillant comme une mer d’Étoiles. Juste avant qu’elle disparaisse, toutes les voix se mêlèrent pour chanter :
— Nous nous recroiserons bientôt, Maîtresse.