Chère Illya,
Je suis désolée d’écrire plutôt que de parler. J’aurais préféré te le dire en face, mais j’ai manqué de courage. Quand tu liras cette lettre, nous serons déjà loin.
Ayako m’a fait une promesse. Elle m’aidera. Ensemble, nous mettrons fin à la Malédiction de notre clan.
L’air frais entrait par la fenêtre ouverte, effleurant les rideaux. Malgré cela, une odeur sucrée emplissait la pièce, mélange d’herbes et de fleurs. La chambre était devenue un sanctuaire végétal soigneusement composé.
Ayako se réveilla lentement, entourée de couleurs et d’effluves apaisants. Elle sentit la présence silencieuse d’Illya partout, dans le choix des fleurs, des plantes, des coussins. Elle ressentit une émotion mitigée entre nostalgie et soulagement. Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas sentie en sécurité.
Elle se redressa avec précaution, surprise de constater que son corps lui obéissait sans douleur. Ses vêtements avaient changé. Une robe blanche — l’une des plus belles d’Illya — enveloppait désormais sa silhouette avec légèreté. Ses brûlures stellaires, comme ses autres blessures, avaient disparu. Effacées. Sans la moindre cicatrice.
La jeune fille comprit sans bouger qu’elle était au cœur d’un pentagone floral, tracé avec une grande précision. C’était un ancien rituel de soin, propre aux Astromanciens, transmis par les Qity. Illya l’avait appris et exécuté à la perfection. Chaque plante avait sa vertu thérapeutique, chaque courbe était sacrée, sans défaut.
Un sourire discret effleura les lèvres d’Ayako. Elle quitta le lit pour admirer l’œuvre de son amie. Les feuilles de Nym, qu’elle avait tant convoitées, lui parurent pâles face au jardin revigorant.
À l’une des pointes du pentagone, un jeu de chaussons l’attendait. Elle les enfila et s’étira. Ayako devait savourer chaque seconde de ce réveil.
Après la douceur viendrait la confrontation.
Tu devais t’en douter, ma chère amie.
Je revois encore tes larmes de joie le jour où j’ai invoqué mon Xoxas pour la première fois. Tu savais, dès cet instant, que je ne pourrais plus rester passive. Plus maintenant que j’étais devenue l’égale d’une Céleste.
L’Astromancienne descendit lentement l’escalier de son enfance, qui grinçait sous ses pas. Illya avait toujours trouvé cet escalier fragile et précieux, symbole d’un foyer rempli de souvenirs. Ayako souleva les pans de la robe de soie prêtée par son amie et poursuivit sa descente avec retenue. Elle s’immobilisa sur la dernière marche.
Dans la grande pièce éclairée, elle vit Illya. Elle était assise à une vieille table, absorbée par son travail. Devant elle, une série de tasses artisanales, finement décorées, attendait qu’elle y imprime son art. Avec ses doigts, elle dessinait des étoiles, sculptant la lumière dans l’argile encore tendre.
Illya souriait doucement. Elle fredonnait un air familier, une mélodie qu’elle murmurait souvent et qu’Ayako reconnut aussitôt. Un fragment d’éternité, volé au temps — qui s’évanouit dès qu’Illya leva les yeux.
Elle la vit.
Ayako. Immobile, au pied de l’escalier.
Le sourire d’Illya disparut.
Elle déposa la tasse près d’une lettre qu’elle avait relue plusieurs fois.
— J’ai vu ton tatouage. Ou devrais-je dire… tes tatouages.
Ayako baissa les yeux, redoutant cet instant.
— Tu as perdu la bénédiction de tes Étoiles, poursuivit Illya. Complètement. J’imagine que ce n’est pas une surprise pour toi.
Elle se leva brusquement, faisant basculer le tabouret et craquer le bois.
— Quelle Loi as-tu osé enfreindre pour qu’elles se détournent toutes de toi, Ayako ? Peux-tu m’expliquer ce que signifient ces marques ? Ces serpents noirs que tu portes désormais sur la peau ?
La voix d’Illya s’était fendue. Elle grondait désormais, comme un volcan éveillé.
— Regarde-moi, Ayako ! hurla-t-elle. Peux-tu imaginer mon état ?
Ayako releva enfin les yeux. Illya était méconnaissable, ravagée par la douleur et la colère.
— Notre promesse envers Nyfia. Notre serment. Notre vie…
Elle tremblait.
— Qu’avez-vous fait, toutes les deux ? Même Syae n’a pas pu l’empêcher ?
— Je… je n’avais pas le choix.
— Choisir, c’est renoncer !
La voix d’Illya retentit avec force.
— Vous avez choisi de me laisser dans l’ombre. Parce que vous saviez que je vous en aurais empêchées. Toutes les deux.
Elle poussa un cri d’abandon.
— Où est Kayla ? demanda-t-elle d’une voix qui ne laissait aucune échappatoire.
Les larmes coulèrent. Ayako pleura.
— Ayako ! Réponds-moi ! Où est ta sœur ?
Ses lèvres tremblaient. Elle balbutia :
— Kayla… Kayla n’existe plus. Du moins… plus dans notre espace-temps.
Illya s’approcha d’Ayako, le visage fermé, les poings tremblants. Ayako resta immobile, sous le choc de sa propre révélation.
La gifle claqua.
— Qu’as-tu fait ? hurla Illya. C’est la pire décision de ta vie, tu m’entends ?
Sa voix se brisa, fendue par l’incompréhension.
— Tu te rends compte de ce que tu viens de dire ? T’en prendre à ta sœur ? À l’Élue ? Tu as osé lever la main sur elle ?
Ayako baissa les yeux et parla à voix basse.
— Je l’ai envoyée le plus loin possible… auprès de toi.
Illya frappa à nouveau.
La deuxième gifle fit jaillir du sang. Un rouge sombre, presque noir, comme les marques sur la peau d’Ayako. Illya fut choquée, puis se mit à crier.
— Tu veux savoir ce que j’ai fait ? reprit Ayako d'une voix plus forte. Nous l’avons exilée. Hors de notre espace-temps. Pour que nous ayons une seconde chance.
— Nous ? répéta Illya, interdite. Ne me dis pas que…
— Kamye est parti avec elle. Pour te retrouver. Dans une temporalité future.
Ce fut la goutte de trop.
Illya devint violente. Elle frappa Ayako au visage, au torse, aux épaules. Des coups chargés de rage et de désespoir.
Ayako ne broncha pas. Elle se laissait frapper sans rien dire. Plus elle restait immobile, plus Illya frappait.
Puis, tout bascula.
La fureur se fissura, se brisa en un cri muet. Illya s’effondra à genoux, ses bras se refermant autour d’Ayako. Elles tombèrent ensemble, emportées par le chagrin.
Ayako l’étreignit, la voix étouffée.
— Je suis si désolée, Illya…
Illya pleura à son tour.
Elles restèrent ainsi, serrées l’une contre l’autre. Deux âmes brisées, soudées par la douleur. Leurs larmes les ramenaient à un jour plus léger, celui où elles avaient pleuré de joie, lorsque Kayla était devenue l’Élue. Quand elles étaient encore… trois.
Je crois que je comprends, maintenant, pourquoi notre mère faisait tout pour nous éloigner de cette Prophétie. Elle voulait nous protéger. De ce qui m’attendait. De ce que je devenais.
Grâce à toi, Illya, nous avons connu une enfance baignée de lumière. Et rien que pour cela… je n’aurai jamais assez de mots. Tu as été notre soutien le plus fidèle. Je te le promets : je te remercierai en personne, quand tout sera fini. Quand nous reviendrons.
J’espère que tu ne seras pas trop sévère avec Ayako. Je l’ai un peu… forcée à venir avec moi. Elle voulait attendre. Moi, je n’ai pas su patienter.
**************************
Je ne t’écris pas pour être comprise.
Toute ma vie, j’ai attendu ce moment. Celui où je pourrais enfin briser mes chaînes. Respirer sans me cacher. Je ne suis plus l’Élue que je suis censée être.
J’aurais voulu te montrer cette magie qui brûle en moi. La vraie. Celle qui vibre au rythme de mes pas, qui fait danser mes Étoiles. Celle qui éclaire jusqu’à mes ombres.
Cette puissance, Illya… c’est notre salut.
Je ne veux plus vivre à genoux. Je ne veux plus être celle qu’on protège ni celle qu’on efface.
Je dois m’envoler.
Ayako profitait des derniers rayons du soleil, assise dans le jardin extérieur. Appuyée sur ses bras, elle levait son visage vers un ciel d’un bleu éclatant, sans nuage. La tempête était passée. Peut-être. Elle ferma les yeux. La fin de journée était apaisante, avec une légère brise, une chaleur fluctuante et une lumière tamisée.
Illya arriva silencieusement, portant deux tasses de thé. Elle les posa et s’assit près d’elle, les genoux pliés, les bras enlacés.
Elles observèrent ensemble le coucher de soleil.
— Kayla m’avait écrit, murmura Illya. Ce n’était pas une lettre d’adieu. Elle ignorait peut-être encore qu’elle partait pour toujours.
Elle sortit une enveloppe de sa veste. Le papier était usé. Sans un mot, elle la posa entre elles, devant les tasses. Ayako ne réagit pas.
Illya porta une gorgée de sa création florale à ses lèvres. Ayako, elle, laissa glisser ses doigts sur le papier. Les mots de Kayla la traversèrent. Sa voix résonnait dans chaque tremblement d’encre, dans chaque espace blanc. Kayla ne pouvait pas cacher ses émotions, une fragilité familière, un douloureux écho de leur dernière épreuve.
Cette lettre était une tentative de pardon.
Et, en lisant les derniers mots, Ayako comprit pourquoi Illya voulait parler, ici, au coucher du soleil.
— Kamye non plus… n’est plus là, murmura Illya.
Ayako déposa la lettre. Ses mains tremblaient. Elle but une gorgée de thé.
— C’était inévitable, murmura-t-elle. Kayla n’a pas pu contrôler son pouvoir.
Elle regarda le thé, cherchant une vérité plus tendre.
— On a été stupides, toutes les deux. On croyait être prêtes. Ensemble.
Sa voix était faible.
— On aurait dû t’écouter, Illya.
Un léger vent agita les pétales du jardin. Le soleil se couchait, projetant des ombres douces sur le champ de fleurs. Illya sourit, sachant que Ayako allait enfin parler.
— Il s’en est passé, des choses, depuis le jour où Kayla a invoqué son Xoxas, murmura Ayako.
Sa voix s’éloigna, rêveuse.
— Elle s’entraînait sans relâche avec Kamye. Elle apprenait à apprivoiser chaque Étoile de son pouvoir d’Élue. Qui aurait cru qu’une Constellation aussi espiègle que celle de la Pixie puisse devenir si redoutable ?
Elle s’interrompit. Son regard changea.
— C’était… grandiose. Elle n’avait pas seulement atteint le palier des Célestes. Elle l’avait dépassé.
— Vraiment ? demanda Illya en se tournant légèrement vers elle. Même Kamye ne tenait plus la comparaison ?
— Même le Céleste des Elsan devait s’incliner.
Un sourire mêlant fierté et mélancolie éclaira les lèvres d’Ayako.
— J’étais fascinée, dit-elle. C’était la première fois que je voyais une Astromancienne se battre sans incantations ni sorts. Kayla ne lançait pas sa magie, elle dansait avec.
Illya sourit.
— Elle a vaincu Kamye… en dansant ? Le pauvre. Se faire battre par sa protégée d’une manière si atypique, voilà un revers qui laisse des traces.
— Oh, c’était intense, souffla Ayako. C’est là que tout a commencé à changer.
Son regard s’assombrit.
— Au début, sa danse était magnifique. Elle brillait tellement que Kamye et moi devions détourner les yeux. Nous pensions voir la pureté de son rang d’Élue, l’éveil de quelque chose d’unique.
Elle marqua une pause. Une hésitation.
— Nous ne comprenions pas ce qu’elle réveillait.
Elle regarda lentement Illya, le cœur alourdi.
— Nous pensions que cette lumière servait à éblouir. Qu’elle était belle, inoffensive. Une lumière d’Élue.
La voix d’Ayako devint grave.
— Nous n’imaginions pas… qu’elle pouvait menacer. Ou brûler des Étoiles.
D’un geste lent, Ayako tendit la lettre à Illya.
— Lis ce passage.
Elle pointa du doigt un passage.
Illya le reconnut. Elle l’avait déjà lu et relu. Elle y voyait une maladresse, une envolée poétique, typique de Kayla. Cette fois, elle s’arrêta net.
Le soleil n’éclairait déjà plus qu’un tiers du jardin.
Je veux dépasser mes limites, mais je ne sais même plus où elles se trouvent. Il n’y a plus personne pour se dresser sur ma route. Le moment est venu, Illya. Maintenant.
Je dois tout donner. Tout brûler, s’il le faut. Pour briser cette Malédiction. Avant qu’Ayako ne me rattrape. Avant qu’elle aussi… n’entende la Voix.
— Sa lumière, c’est elle, la véritable malédiction, déclara Ayako. Une magie cruelle, Illya. La plus terrible que je n’ai jamais vue. Kayla trace des Constellations avec cette lumière. Elle recrée les Étoiles de chaque Astromancien qu’elle rencontre. Et, dans sa danse, elle les brûle. Leur existence s’effondre.
Illya fut surprise.
— Comme votre père… ? Elle peut voler les Constellations ?
— Non, répondit Ayako en secouant lentement la tête. Elle ne les vole pas. Elle ne comprenait même pas ce qu’elle faisait. Elle disait ne plus se reconnaître quand elle dansait. Nous pensions que c’était la voix de son Xoxas qui parlait.
Elle marqua une pause.
— Mais on se trompait. Ce n’était pas lui, la source.
Le silence régna.
— Tout venait de ses chakrams. Ces armes qu’elle fait apparaître… elles brisent les lignes des Constellations qu’elle recrée. Et ce qu’elles détruisent ne revient jamais. Kayla n’absorbe pas la magie comme notre père. Elle l’annihile.
Illya comprit pourquoi Ayako l’avait laissée relire ce passage. Tant de phrases, autrefois floues, prenaient maintenant la forme d’aveux, d’avertissements. Elle continua à lire.
Autour d’elles, la lumière du jour s’éteignait. Lentement.
Pourquoi attendre ? Pourquoi continuer à subir cette Guerre des Immémoriaux qui ne finit jamais ? Je libérerai chaque Étoile de ce monde. Une par une. Et je commencerai par celles de notre père.
J’effacerai bientôt toute magie stellaire qui nourrit la guerre. Tous ceux qui refuseront la paix, je les réduirai au silence. S’ils ne peuvent plus se battre, alors ils ne pourront plus détruire.
Plus de souffrance. Plus d’extinctions.
Quand tout cela sera terminé… Ayako et moi… nous pourrons enfin vivre.
Libres.
— Que s’est-il passé ensuite ? demanda Illya, la voix tendue. Ces chakrams ? Cette « Voix » ? Nous nous éloignons complètement de la Prophétie, Ayako ! Et Kamye… il a dû intervenir, non ? Il ne l’aurait jamais laissée partir dans une telle croisade.
Ayako hocha la tête.
— Il a essayé.
Elle inspira profondément.
— Sa danse lumineuse n’était plus un art. C’était une abomination. Une magie de destruction, dissimulée sous des éclats de lumière.
Illya se redressa légèrement, nerveuse, tentant de comprendre le cauchemar qu’Ayako lui racontait.
— Kayla… reprit-elle. Elle a reproduit la Constellation du Tygna de Kamye.
Elle suspendit ses mots.
— À l’identique, Illya. Le Tygna. Une Constellation que seuls les Célestes peuvent lire et transmettre. Elle s’est mise à danser, touchant chacune de ses Étoiles. Et elle l’a terrassée.
Sa voix s’éteignit. Elle regarda le ciel, comme pour fuir un souvenir.
— Elle était guidée par cette Voix. Elle ne répondait plus à personne. Ce n’était plus un entraînement… c’était une condamnation.
Illya resta bouche bée.
— Kamye a dû invoquer son Drawy. Lui qui s’était toujours refusé à employer toute sa puissance contre nous… il n’a pas eu le choix.
Ayako s’interrompit.
— Kayla a détruit son familier. D’un seul pas. En emportant avec elle une Étoile entière. Un simple tour de danse.
Illya porta une main à sa bouche, livide.
— Elle… elle l’a privé d’une Étoile ?
— Oui. Tu sais ce que cela implique. Kamye ne pourra plus jamais invoquer son familier. Un Céleste privé d’une lecture complète de sa Constellation… perd son rang.
Ayako regarda sa tasse froide.
— Nous avons eu de la chance. Kayla ne maîtrisait pas encore toute l’étendue de son pouvoir. Si elle avait continué… elle aurait effacé la Constellation de Kamye tout entière.
— Mais… comment a-t-il pu l’arrêter ?
— Sa sagesse. Son expérience. Et peut-être… son lien avec elle. Il a trouvé une faille. Juste à temps. Il a pu la neutraliser.
Elle se tut.
— À ce moment-là… elle était déjà perdue.
Illya fut bouleversée et se recroquevilla.
— Et moi ? Pourquoi ne pas m’avoir prévenue ? Pourquoi m’avoir tenue à l’écart ?
— Parce qu’on ne voulait pas que tu la voies ainsi. Parce que Kayla… voulait affronter notre père au plus vite. Elle croyait que sa lumière devait le faire disparaître. Elle voulait me protéger de cette Voix qui menaçait de m’envahir à mon tour. M’aider à libérer mon propre Xoxas. Pour que je puisse me défendre. Contre elle.
Ayako se perdit un instant dans ses pensées.
— C’est sa soif de destruction qui a tout balayé. Même Kamye ne pouvait plus la retenir. Il m’a alors interdit d’intervenir, par crainte qu’elle efface ma Constellation.
Un long silence s’étendit dans le jardin, aussi épais que la nuit qui avançait.
— Tes Étoiles… tu les as scellées, murmura Illya. Pour te protéger d’elle ?
Ayako sourit.
— C’est… plus compliqué que ça. Je ne pouvais rester impuissante sans rien faire. Kayla ne tenait plus en place. Elle délirait. Obsédée par l’idée de vaincre notre père. Pour elle, c’était vital. Maintenant. Tout de suite.
Son regard se posa sur une zone d’ombre, où les fleurs avaient perdu leur éclat.
— Nous l’avons suivie. Parce que nous ne savions plus comment l’arrêter. Même Kamye… il n’y arrivait plus. Et ça nous a menés à notre ultime recours.
— Vous êtes partis l’affronter. Tous les trois.
Ayako haussa les épaules, résignée.
— Notre père n’attendait que cela.
Sa voix dégagea du dégoût.
— Il jubilait. Voir ses filles venir à lui comme des offrandes, après toutes ces années d’éloignement… c’était ce qu’il désirait. Deux Élues. Deux sources de magie pure. Kayla, capable d’annihiler les Constellations. Lui, capable de les voler. Kamye, affaibli. Et moi…
Elle frappa le sol de ses mains, exprimant ainsi sa frustration.
— Et moi, simple spectatrice. Incapable. Inutile. Nous ne faisions pas le poids. Il se repaissait de nos efforts pathétiques pour contenir Kayla. Ce n’était pas un assaut. C’était un piège.
Illya s’approcha et saisit sa main. Ayako inspira lentement.
— Quand Kayla a entamé sa danse… son pouvoir s’est éveillé. Bien au-delà de ce qu’elle pouvait supporter. Elle perdait tout contrôle. Notre père, lui, attendait l’instant précis où il pourrait l’absorber.
Elle se tut.
— C’est là… que Kamye brisa l’interdit. Il a lancé le rituel du Tygna. Incomplet, mais suffisant. Il a provoqué notre résonance stellaire pour la première fois. Il a cristallisé nos magies à travers ses vortex. C’était son dernier recours.
La voix d’Ayako devint inquiétante.
— Ce rituel altère l’essence même de la magie stellaire. Il catalyse l’esprit et aligne autrement nos Étoiles. Parfois, il impacte notre mémoire. Et comme nous partagions le même sang… la résonance a été décuplée.
— Un triangle parfait, murmura Illya. Toi. Ta sœur. Et votre père.
Elle ferma les yeux.
— J’ai lu des textes anciens sur cet arcane. Kamye l’avait utilisé durant la précédente Guerre des Immémoriaux. Cette incantation a finalement été bannie. Elle viole la Loi de la Balance Cosmique.
— Oui, confirma Ayako. Même avec tous ses dons, il ne pouvait pas vaincre notre père. Kayla l’avait affaibli, mais pas assez. Et moi… j’étais encore une Élue dépourvue de Xoxas. Il ne lui restait qu’une seule issue : créer un déséquilibre.
Illya fronça les sourcils.
— Un paradoxe…
Ayako acquiesça.
— Il a provoqué un effondrement temporel. Un paradoxe instable où, durant une fraction de seconde, j’étais la seule entité capable d’agir. Un point de bascule unique.
Elle regarda ses bras, ornés de deux serpents noirs en spirale.
— Et c’est là que moi aussi, j’ai brisé une Loi. Kamye m’a transféré, au même instant, les pouvoirs de notre père… et ceux de Kayla. Il devait penser que la résonance stellaire me permettrait de tous les contrôler, sous leur forme altérée par le Tygna.
Ayako retira doucement sa main de celle d’Illya et la leva vers le ciel.
— J’ai puisé dans l’essence même de mon père. Son don de voler les Constellations. Mais en passant par moi, ce pouvoir s’est transformé. Il est devenu un vol d’âme. Une magie née de la Voie du Néant.
Elle inspira profondément, puis leva l’autre main, à hauteur du visage d’Illya.
— Je l’ai figé dans une stase temporelle en tentant de lui dérober son âme. Malheureusement, l’âme de Yaelys Kaisen ne pouvait pas se laisser prendre aussi facilement. Ayant échoué à lui arracher son essence stellaire, j’ai pu cependant cristalliser son âme afin qu’elle devienne sa propre prison.
Ses mains retombèrent lentement, le souvenir pesant.
— Une fois notre père piégé, j’ai réorienté le paradoxe. J’ai utilisé la faille temporelle pour projeter Kayla loin d’ici. Dans l’avenir. Dans l’urgence, et sans maîtriser encore cette magie nouvelle, je refusais de prendre le moindre risque pour ma sœur. J’ai pu entrevoir celle que tu deviendras, Illya, et je l’ai envoyée vers toi.
Sa voix trembla.
— Aucun Astromancien, même le plus pur, n’a le droit de manipuler le temps ainsi. Et quand j’ai réécrit ce destin… mes Étoiles se sont brisées. Une à une. Leur bénédiction m’a été retirée sur-le-champ. Ma Constellation fut condamnée instantanément.
Illya resta silencieuse, son regard triste.
— Et Kamye ? demanda-t-elle.
Les paupières d’Ayako se fermèrent pour échapper à la douleur.
— Il s’est finalement sacrifié. Il a scellé la mémoire et les pouvoirs de Kayla dans un talisman, pour l’empêcher de s’anéantir. Et pour survivre, il a renoncé à son corps astral. Tout cela… pour pouvoir la suivre, quelle que soit l’époque où elle se rendrait.
Illya se sentit dépassée.
— C’est… tellement…
— Injuste, acheva Ayako.
Son regard se porta vers le ciel.
— Quand le Cercle a senti que notre père était en danger, il est intervenu. Je n’ai pas pu rester. Fuir a été ma seule issue. Me réfugier sur Tarrys, ma seule option, tant que mes dernières Étoiles me le permettaient. Depuis, ils me traquent. Ils veulent Kayla. Peu importe le prix. Peu importe ce qu’ils feront de moi pour l’obtenir.
— Parle-moi de ces marques, demanda Illya. Que représentent ces serpents autour de tes bras ?
Ayako étendit lentement ses bras nus. Ses serpents noirs semblaient plus saillants, leur encre vibrait sous la lumière.
Elle inspira profondément, ferma les yeux et murmura une incantation.
Les serpents se mirent à bouger. Ils glissèrent lentement sur sa peau jusqu’à ses paumes, tandis qu’une vapeur ténébreuse s’échappait de son corps. Deux lames effilées et sombres apparurent entre ses doigts. Ses yeux rouverts étaient maintenant d’un pourpre nébuleux.
— Je peux désormais entrer en résonance astrale à volonté, dit-elle d’une voix grave. Comme Kayla, je manie deux armes. À la différence d’elle, ce ne sont pas mes pas qui dansent. Ce sont mes lames.
Un éclair illumina son regard. Elle se redressa vivement, planta ses dagues dans le sol, puis sauta dans un cercle blanc. Quelques secondes plus tard, Ayako en sortit transformée.
Elle portait une toge blanche immaculée, ornée d’étoiles noires, dont une constellation familière : celle de la Pixie, inversée. Cela fit frissonner Illya. Elle n’avait jamais rien vu de tel.
Ayako leva les bras. Tout se mit à suspendre. Une onde vibratoire apparut, et alors il apparut.
Son Xoxas.
Une créature immense, venue d’ailleurs, avec un plumage noir brillant comme l’argent. Chaque battement d’ailes produisait un son sacré, un chant ancien. Ses ailes étendues projetaient une grande ombre. Ses griffes pouvaient trancher le destin. Ses yeux, deux braises, brûlaient de sagesse et de solitude.
Il se tint silencieusement près d’Ayako, parfaitement aligné avec elle, une extension vivante d’elle-même.
— Si Kayla s’est éveillée en tant qu’Élue de la Voie des Étoiles, murmura Ayako sans détourner le regard, alors moi… je suis devenue celle de la Voie du Néant.
Illya fut saisie par la vision. Ce Xoxas n’était pas le symbole pur et immaculé qu’elle connaissait. Il était enveloppé d’obscurité, ses plumes noires évoquant une majesté oppressante.
La jeune alchimiste frissonna, ressentant une émotion mitigée.
— Et… la Voix ? osa-t-elle demander. Tes dagues… te parlent-elles, comme pour Kayla ?
Ayako hésita puis ferma les yeux. D’un souffle, elle rompit l’enchantement.
La tenue astrale disparut, révélant la robe qu’Illya lui avait prêtée.
Ayako s’assit face à elle. Leurs genoux se frôlèrent. Ses yeux émeraude retrouvèrent leur éclat.
Elle hocha la tête.
Je ne rêve que d’une chose : que nous soyons enfin réunies. Toutes les trois.
Tout va changer, Illya. Je le sens. Je briserai cette Malédiction, et tu seras fière de moi. J’en suis sûre. Je sais que cette lettre ne suffira pas. Elle ne peut pas tout t’expliquer. Alors, promets-moi une chose. Une seule.
Quand tout sera terminé, retrouvons-nous dans ton merveilleux jardin. Avec Ayako. Toutes les deux. Devant un coucher de soleil, nous prendrons le temps de tout te raconter. Tout. Même les choses les plus folles. Je veux voir ton visage au moment où tu comprendras.
En attendant ce jour, je te le jure : je protégerai Ayako jusqu’au bout.
On y est, Illya.
La fin. Mais peut-être aussi… le tout début.
Kayla