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♪ L'Épreuve Lunaire ♪ (3/3)

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Par Syanelys

Secouée par les assauts irréguliers de ses maux de tête, Kayla progressait avec prudence dans un étrange espace clos. Elle n’avait plus aucune notion du temps, ni même de l’endroit d’où elle venait. Les étendues gelées et le Céleste rencontrés semblaient s’être évaporés dans un rêve inachevé. Autour d’elle, de hautes façades de glace formaient un labyrinthe sinueux, chaque paroi reflétant des éclats d’un autre monde. Certaines surfaces étaient brutes, craquelées, constellées de cristaux, alors que d’autres, polies comme des miroirs, renvoyaient son image de façon déformée et multipliée.

Bien que l’endroit paraisse glacial, aucun frisson ne parcourait sa peau. Ce monde gelé n’était pas conçu pour torturer le corps, mais pour apaiser l’âme. Elle posa sa main droite sur la paroi la plus proche, et le contact fut remarquablement doux. Une tiédeur réconfortante émanait de sa paume, comme si la glace se souvenait de la chaleur d’une main amie. Elle décida de s’en remettre à ce fil invisible, de se laisser guider par cette main posée, en prenant systématiquement à droite à chaque intersection. Une approche simple, méthodique. Un point d’ancrage dans un monde dépourvu de logique manifeste.

Tandis qu’elle s’enfonçait dans ce labyrinthe transparent, un son léger, presque un murmure, lui parvint. Elle ne put dire d’où il venait, si c’était des couloirs ou de son propre esprit tourmenté. Son crâne résonnait à chaque pas. S’agissait-il d’une voix ? D’un souvenir ? D’un appel ? Tout restait incertain.

Soudainement, les miroirs prirent vie. Les parois cessèrent de refléter son image unique pour lui renvoyer d’autres visages, d’autres « elle ». Distordues, fragmentées. Une Kayla vêtue d’habits anciens. Une autre, une enfant. Une silhouette d’adulte aux cheveux plus courts, un éclat de détermination dans les yeux. Elle se vit telle qu’elle aurait pu être, telle qu’elle ne voulait plus être. Chaque reflet renvoyait quelque chose d’inaudible. Les voix de ces doubles venaient de si loin.

Tout cessa lorsque son regard se posa sur un miroir en particulier… celui qui ne renvoyait aucune image. Il s’éclaira doucement de l’intérieur, une fenêtre s’ouvrant sur un tableau vivant.

Ce n’était plus un simple reflet. C’était plutôt un souvenir, ou peut-être un fragment de vérité préservé dans les couches gelées de ce monde trompeur. Une femme d’un certain âge, à la chevelure rousse, émergea de l’intérieur. Sa silhouette n’était pas étrangère à Kayla. Quelque chose dans la douceur de ses gestes l’étreignit instantanément au cœur. Le son était couvert, comme étouffé sous une couche de glace, mais suffisamment fort pour percevoir une conversation en cours.

C’est sa propre voix qu’elle entendit en réponse. Kayla resta interdite. Elle ne regardait pas une illusion, mais une vérité qui lui avait été dérobée.

— … vous deux… je… interdis de quitter les lieux !

— … fais pas ça… Revya, nous sommes les… Astromanciennes du Clan ! Notre victoire… ne fait aucun doute !

— Non, Kayla… tu ne peux pas tout prendre à la légère ! Tu es l’Élue ! Tu ne peux pas user de ton pouvoir comme bon te semble… s’il tombe entre de mauvaises mains…

— La Pixie veille sur nous deux. Et sur l’étendue de notre magie ! Personne ne pourra nous arrêter. Nous vaincrons !

— Je… je ne peux pas… vous laisser partir !

Les voix s’évanouirent en un murmure lointain, puis la paroi glacée se fissura dans un fracas cristallin. Une brèche apparut, projetant des éclats de glace aux pieds de Kayla. Elle vacilla. Cette scène, ce dialogue, elle les avait déjà vécus. Ces souvenirs, aussi flous soient-ils, réapparaissaient soudain devant la conscience endormie de Kayla.

Sans hésiter, elle s’engagea dans le nouveau couloir. Son cœur battait la chamade, ses tempes résonnaient. Plus elle progressait, plus sa douleur s'accentuait, comme si chaque vérité enfouie marquait son empreinte dans son esprit en laissant une trace indélébile.

Une nouvelle paroi l’attendait. Moins fracturée, plus solide. Une façade bleutée animée. Un jeune homme, un sourire tendre, un regard apaisant. Kayla s’approcha. La scène se déroula sous ses yeux avec une netteté plus dérangeante encore. Elle se trouvait face au Céleste qui l’avait envoyée ici.

— Tiens, que fais-tu là ?

— Je cherche Ayako. Je ne la trouve pas… Et si tu abandonnais quelques instants ce grimoire pour m’aider à retrouver ta sœur ?

— Elle est partie s’isoler avec Syae. Tu sais, un peu d’intimité… elle n’hésite pas, elle ! Ce que j’adore lire, elle l’écrit sous mes yeux. Cette histoire d’amour…

— Kayla, ce n’est pas de la jalousie, j’espère ? Tu as le droit, toi aussi, de prétendre au bonheur. Même une Élue peut suivre son cœur, trouver son âme sœur.

— Jalouse d’Ayako ? Jamais ! Je… je ne veux pas de l’amour, Kamye. À quoi bon m’encombrer d’une personne qui m’empêchera de vivre ma vie telle que je l’entends !

— Tu vois ? Tu ne cesses de te contredire !

— Car je suis persuadée que la personne qui me fera craquer n’existe pas dans ce monde !

Un nouveau choc la frappa. Plus violent. Plus profond. Kayla s’effondra à genoux, haletante, les jambes tremblantes sur le sol gelé. Elle gémit, crispée par la violence du souvenir. Son front toucha presque la glace.

Elle resta ainsi pendant un moment. Puis, dans un élan fébrile, elle se redressa. Les visions étaient une torture. Mais sa volonté était encore plus forte.

Une nouvelle paroi apparut, révélant une scène encore plus ancienne et enfantine. Intime. Kayla aperçut une silhouette adulte, émettant une lumière si brillante qu’elle dissimulait son visage. Cependant, Kayla n’eut aucune difficulté à l’identifier. C’était elle. Elle était la seule à la regarder de cette manière.

— … je ne pourrai pas rester… longtemps. Il faut que je parte, ma petite Kayla.

— … veux pas ! Moi aussi je veux me battre !

— Je sais, mon enfant. Tu es destinée à accomplir de grandes choses. Je reviendrai dès que je peux pour Ayako et toi… mais je te demande juste… veille sur elle en mon absence.

L’image trembla, pivota, et s’abaissa. Une autre petite fille apparut, en retrait, les yeux rougis par les larmes. Entre ses bras, un bouquet de lys blancs.

— Elle s’appelle Illyasviel. C’est la fille de... Accueillez-la, d’accord ? Elle sera… une très bonne amie.

— Je veux pas d’amie ! J’ai déjà Ayako ! Je veux que toi, tu restes !

— Je n’ai pas le choix… Kayla… pardonne-moi. Je refuse que l’Éclipse ne vous arrache à moi...

L’illusion prit fin.

La douleur, qui avait été si intense quelques instants plus tôt, s’envola d’un coup comme si un souffle invisible l’avait balayée. Ce soulagement inattendu n’apporta pas de répit. À sa place, une autre forme de détresse apparut. Kayla sentit sa vision se troubler. Elle ne s’en inquiéta pas, car elle ne souffrait plus des maux de tête. Ce qui l’inquiétait, c’était plutôt les larmes qui coulaient librement sur ses joues. Elle ne parvint pas à les retenir.

Parmi toutes les scènes vécues, une seule restait gravée dans son esprit. De simples phrases, un rayon de lumière tamisée, une voix réconfortante. Et un mot. Un seul.

« Maman »

Il remonta à la surface, tout droit sorti de sa mémoire profonde, comme une épine arrachée du cœur. Ce mot oublié, ce mot interdit, avait suffi à faire basculer ce qu’elle pensait être son identité. Avec lui, tout son équilibre.

Le dédale s’écroula dans un murmure. Ses murs glacés éclatèrent successivement, disparaissant dans un nuage de poussière cosmique. Kayla restait là, immobile, agenouillée au milieu des décombres d’un passé qu’elle ne reconnaissait qu’à moitié.

Son corps résistait à ses ordres, ankylosé par la mélancolie d’une nouvelle peine. Ce n’était pas vraiment de la douleur. C’était une tristesse profonde, sans nom, sans défense. Une vague de solitude qui ne nécessitait aucune justification.

Le monde autour d’elle s’était figé, non pas par magie, mais parce que plus rien n’avait besoin d’être dit, plus rien n’avait besoin d’être fait. Seule cette fille, effondrée et brisée, se tenait devant une vérité qu’on lui avait arrachée trop tôt.

Les environs se transformèrent progressivement.

Le froid s’effaça. Les fragments du labyrinthe furent balayés comme un mirage dissous par l’aube. À leur place s’élevait un escalier de pierre blanche, baigné d’une lumière douce.

Au sommet se dressait un temple antique, immense et imposant, mais qui semblait néanmoins animé d’une énergie familière. Une présence intime résonnait dans sa poitrine, tandis qu’un nom, gravé sur la façade en lettres sala dorées, brillait devant elle. Un nom qu’elle reconnaissait, bien qu’elle ne l’ait jamais lu auparavant. Un nom oublié par Tekoya, mais pas par elle.

Pixie

Sa Constellation l’attendait.

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