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Chapitre 58 : Bintou - Maillage

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Par Nathalie

- Je n’y arrive pas ! s’écria Faïza, les mains tremblantes. Comment tout passe sauf ça ? C’est insensé ! Tu ne pourrais pas… comme avec Mamou ? Me créer l’ancrage directement ?

Bintou serra les lèvres. L’assemblage du garçon luttait sans cesse contre la greffe comme un corps étranger, brisant l’harmonie. Elle n’avait aucune envie de recommencer.

- Non, dit-elle. En revanche…

Elle plissa les yeux vers Faïza, qui frissonna sous ce regard.

- Tu es connectée à la magie ?

- Non.

- Alors fais-le. Voilà. Maintenant, regarde mon assemblage. Tu vois ? Je projette.

Faïza fronça les sourcils.

- Sur quoi ?

- Sur rien. Le sol.

La jeune fille écarquilla les yeux.

- On peut projeter sur des objets inanimés ?

- Oui. Mais à ton niveau, tu as besoin d’un être vivant blessé pour voir quelque chose. Sinon, comment savoir si tu y arrives ou si tu échoues ?

Faïza mordilla sa lèvre, mais dut admettre que la Mtawala avait raison.

- Tu regardes bien ? Mon ancrage a pris cinq fils pour projeter. Tu les vois ?

- Euh… non. Franchement, ça ressemble à du tissu. Tout s’entremêle…

- Regarde mieux !

Bintou projeta de nouveau. Faïza se pencha, ronchonna, puis s’exclama :

- Ah ! Là ! Celui-là brille plus que les autres !

- Plus que quatre… ricana Bintou en étouffant un bâillement.

Il fallut encore un long moment à Faïza pour dénicher les fils restants.

- Parfait. Maintenant, prends les mêmes dans ton assemblage.

- Hein ?

- Vas-y, projette.

Faïza ferma les yeux, tendit ses mains. Son filet grossier se déploya, sans nœuds mais trop lâche. Quatre fils seulement vibraient. Bintou posa un doigt sur le cinquième. Le fil s’illumina.

Tout bascula. Le rat guérit d’un coup sec, ses plaies se refermant en un frisson de peau. En même temps, une douleur fulgurante traversa le bras de Bintou. Elle hurla, la mâchoire crispée.

- La prochaine fois, attends que j’aie retiré ma main avant d’utiliser un fil ! grogna-t-elle, secouée.

- Pardon ! Oh, pardon ! balbutia Faïza. Mais… j’ai réussi ? L’ancrage est apparu ?

- Non. Pas encore. Il faut projeter, encore et encore. À force, les fils vont apprendre à travailler ensemble. Ils se rapprocheront, se détendront, et finiront par se lier. Alors seulement l’ancrage naîtra.

Les yeux de Faïza s’agrandirent.

- Donc… c’est pour ça qu’on fait ces circuits avec pierres et bougies ? C’est juste pour forcer les fils à s’assembler ?

- Exactement. C’est valable pour toutes les compétences. Mais attention : parfois, un fil indésirable s’invite. Alors l’ancrage brise une capacité ancienne. Dans ce cas, il faut retirer le fil de trop, ramollir l’ancrage sans le détruire, et dégager le fautif sans le casser.

Faïza blêmit.

- Ça demande… beaucoup de doigté.

- En effet. Évite d’amener le mauvais fil.

Faïza hocha la tête, le front couvert de sueur. Bintou se redressa, lasse.

- Si tu veux bien m’excuser… j’ai une fête à préparer.

Car chaque nouvel ancrage donnait lieu à une cérémonie. Le village entier venait fêter l’apprenti, reconnaître sa réussite. Bintou sourit avec amertume. Si son maître avait eu le don de voir les ancrages, bien des souffrances auraient été épargnées.

Au crépuscule, le village entier s’était rassemblé autour de la grande hutte centrale. Les torches allumées projetaient des ombres mouvantes sur les parois de bois. Au centre, Faïza se tenait droite, les yeux brillants, un large sourire fendant son visage.

Bintou s’avança.

- Eh bien, Faïza… voilà, c’est fait.

Faïza cligna des yeux. Bintou prononçait d’ordinaire son bref « Et un de plus ! », jamais de longues paroles. Les habitants ne devaient pas comprendre où résidait la réussite, mais chacun savait qu’un passage venait d’être franchi.

La Mtawala tira de son aumônière un collier semblable au sien. L’ambre avait disparu, remplacé par un pendentif ovale barré d’une croix gravée. Le feu des torches fit luire la surface polie.

- La barre horizontale représente le maillage nécessaire pour devenir kwanza.

- Kwanza ? répéta Faïza.

- C’est Mamou qui a trouvé le mot. Il n’aime pas « magicien », trop Falathen à son goût. Alors il a voulu un terme à nous, pour M’Sumbiji.

- J’approuve, dit Faïza.

- Moi aussi, confirma Bintou. Allez, mets-le. Tu n’es plus apprentie. Tu as les bases, la suite dépend de toi : chercher d’autres compétences… ou aller voir ailleurs.

Faïza passa le collier autour de son cou. Le bois chaud se posa contre sa peau, et elle redressa le menton.

- Je vais aller voir ailleurs.

- Comme tu veux. Tu vas manquer à Atumane.

- Qu’il se dépêche de devenir kwanza, répondit Faïza en ricanant.

Bintou lui envoya un clin d’œil. Déjà les tambours résonnaient, et les villageois entamaient la fête. Bintou entraîna Faïza un peu à l’écart pour lui parler, mais Mamou arriva avant qu’elle n’ouvre la bouche.

- Bintou ? Moi aussi, j’aimerais m’en aller.

- Tu es libre, tu l’as toujours été, répondit-elle. Tiens.

Elle sortit un collier semblable à celui de Faïza.

- Non ! protesta Mamou, en reculant la main. Je ne suis pas…

- Prends-le, insista Bintou. Tu auras la légitimité auprès du peuple. Sinon, ils ne t’écouteront pas.

Mamou serra la mâchoire, hésita encore, puis s’en saisit à contrecœur.

- Bon, écoutez-moi bien. Vous n’êtes pas shamans. Il n’est pas question que vous les remplaciez. Ils font leur travail, et ils le font bien.

Faïza fronça les sourcils.

- Qu’est-ce qu’on doit faire, alors ?

Bintou se tourna d’abord vers Mamou.

- Toi, tu parcourras le pays, de village en village. Convaincs un maximum de gens de devenir shamans. Aera et Rethal s’y emploient déjà, mais ils doivent manger, dormir… tu n’auras pas ces limites. Forme toi-même les plus isolés, et chaque pleine lune je te contacterai par l’esprit. Tu me donneras de tes nouvelles, tes questions, les informations que tu jugeras utiles. Tu auras aussi le droit de remettre ces pendentifs.

Elle lui tendit une vingtaine de colliers à barre verticale. Mamou les prit avec gravité. Sa voix, encore éraillée par la mue, se fit ferme :

- Je serai digne de cet honneur.

Bintou se tourna vers Faïza.

- Les shamans ne peuvent pas tout. Tu garderas ton énergie pour les cas extrêmes. Si quelqu’un te demande de soigner une irritation, tu le renverras vers le shaman le plus proche, même si c’est à deux jours de marche. Tu comprends ?

Faïza acquiesça.

- Choisis-toi une zone, poursuivit Bintou. Pas trop vaste : une journée de marche dans chaque direction. Là, présente-toi aux shamans. Lien d’esprit, toujours avec leur accord. Ainsi, dès qu’ils t’appelleront, tu pourras venir rapidement. Tu seras ce pont : entre eux, entre leur savoir, et entre le pays tout entier grâce à moi et aux futurs kwanzas.

Faïza réfléchit.

- Tu veux tisser un réseau, que l’information circule partout.

- Exactement. Mais comprends bien : je ne veux pas de centre de pouvoir. Pas de capitale, pas de trône. Chacun sera l’égal de l’autre dans ce maillage. Moi, je ne ferai qu’y passer de temps à autre. Mon rôle est de former les kwanzas et de reconnaître les shamans. Pas plus.

Elle croisa le regard de Faïza.

- Toi, tu n’as pas ce droit. Tu ne valides ni l’un ni l’autre. Mamou peut, parce que sa nature est différente. Mais pas toi.

- C’est clair, répondit Faïza. Aucun problème.

- Tu pourras aussi profiter de ton lien avec moi pour servir d’intermédiaire auprès des chefs de tribu. Jusqu’ici, en cas de conflit, ils devaient tous se rendre au mont Namuli pour consulter les anciens. Grâce à nous, ce détour deviendra inutile.

Faïza acquiesça.

- Mais attention : tu ne rendras jamais la justice toi-même.

Une image lui revint, celle des eoshen. Là-bas, les shale appliquaient les lois consignées par les scribes du foyer. Bintou trouvait cette pratique insensée. Les magiciens avaient déjà trop d’autorité pour qu’on leur confie aussi le pouvoir de juger. Non, la justice devait rester aux mains du peuple et de ses représentants.

- Tu seras seulement la voix des anciens, reprenant leurs décisions mot pour mot. Pas d’arrangement, pas de mensonge. Si tu fausses le message, plus personne ne te croira. Tu dois être droite, irréprochable.

- Je le serai, affirma Faïza.

- Sinon, je retirerai ton pendentif, prévint Bintou.

- Je serai digne de l’honneur reçu, insista la jeune fille.

- Parfait. Tu peux aller t’amuser… et dire au revoir à tous les hommes du village, ajouta Bintou avec un sourire.

Faïza éclata de rire et s’éloigna en sautillant. Mamou s’approcha.

- Pour quadriller tout le pays, tu vas devoir former les kwanzas à un rythme fou !

- J’ai tout mon temps, répondit Bintou. Je préfère avancer lentement, mais sûrement.

Elle doutait pourtant. Elle n’était pas censée employer le shen en dehors du foyer. Non seulement elle s’en servait, mais elle l’enseignait désormais à d’autres, qui à leur tour l’utilisaient. Était-ce vraiment une faute ? Quel danger y avait-il ? Elle ne savait pas. Sa formation avait été incomplète. Une nuisance, tout juste tolérée, elle n’avait que des bribes de savoir, trop de lacunes. Elle se sentait imposteur. Respect, reconnaissance, autorité : elle n’en était pas digne. Faïza en savait presque autant qu’elle. Ses ancrages et son assemblage plus harmonieux n’étaient qu’une avance provisoire ; le temps et les massages donneraient bientôt le même résultat à Faïza.

« N’oublie pas de venir de temps en temps pour un massage, pensa Bintou vers elle. Apporte ton huile. Si un jour tu croises un autre kwanza, vous pourrez ainsi vous aider mutuellement. »

« J’en prendrai un flacon avant de partir, promis », répondit Faïza par l’esprit.

Un homme s’approcha de la fête, souriant.

- Bonjour, Bintou.

- Bonjour, Ibrim. Je ne suis pas intéressée.

- Je…

- J’ai lu ta pensée, coupa-t-elle. La réponse est non. Va voir Faïza, elle acceptera.

L’homme se crispa et s’éloigna, mal à l’aise. Mamou lança un regard noir à Bintou, mais se garda de tout commentaire. Les sollicitations masculines étaient constantes. Vaines.

Bintou appartenait déjà à un autre. Qu’il fût loin et silencieux n’y changeait rien. Elle rêvait de lui, se levait chaque matin en murmurant pour lui un « bonne journée ». Le soir, elle contemplait le soleil disparaître derrière les collines et revoyait ses présents mentaux. Parfois, l’odeur d’un feu de bois lui serrait la gorge, trop semblable à celle qui imprégnait ses vêtements après leurs marches. Parfois, le goût piquant d’une épice réveillait sur sa langue la mémoire des repas volés aux « clients » de son maître. Tout en elle se souvenait de lui : son corps, ses sens, sa magie.

« Quel gâchis » murmura Faïza dans sa tête.

« Occupe-toi de tes fesses. »

« Je m’en occupe, je m’en occupe ! » répondit Faïza, avant de se taire.

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