- Nous sommes heureux d’accueillir ici l’ambassadeur d’Eoxit, lança un ancien en ruyem.
Bintou détailla le nouveau venu. Sa tenue richement travaillée trahissait la fierté des Eoxans : or aux reflets jaunes, pierres précieuses étincelantes, fourrures odorantes, cuir tanné et dentelle fine. Autour de lui flottait un parfum lourd de musc, qui contrastait avec l’odeur familière du beurre rance et des herbes séchées dans la hutte.
On partagea une boule d’ugali encore chaude, le goût du maïs mêlé au sel resta longtemps sur la langue. Un verre de lait de chèvre passa de main en main, laissant une trace grasse au coin des lèvres. Enfin, une bouffée d’herbes brûlées emplit la pièce, répandant une fumée au parfum amer qui piquait les yeux.
La fête de bienvenue commença. Bintou observa cela de loin, son regard s’attardant sur Tania, une de ses apprenties actuelles, qui tournoyait sans relâche au rythme des tambours. La sueur perlait sur la peau sombre de la jeune femme, mais son énergie paraissait inépuisable. Facile, avec une régénération aussi forte. Bintou sourit malgré elle.
Beaucoup de temps avait passé depuis les premiers colliers. Les visages avaient changé, les enfants d’hier formaient déjà leurs propres apprentis. Les saisons s’étaient enchaînées, effaçant presque la mémoire des débuts.
L’ambassadeur reçut la meilleure hutte et, le lendemain matin, les discussions commencèrent dans la grande hutte des anciens. Bintou, à sa grande surprise, y avait été conviée. Absorbée par ses responsabilités, elle s’était tenue jusque-là en retrait des affaires du royaume, se contentant parfois de jouer les médiatrices entre deux tribus en conflit.
- Le roi d’Eoxan a une requête particulière à formuler, déclara l’ambassadeur après les usages. En réalité, c’est à Bintou, la Mtawala de M’Sumbiji, que va sa demande.
Bintou sursauta. Le roi du royaume voisin s’adressait à elle ? Depuis quand son nom franchissait-il les frontières ?
« Ta réputation est immense », glissa Faïza par le canal d’esprit où Bintou transmettait l’échange.
Cinquante-sept kwanzas administraient chacun une région de M’Sumbiji. Les zones se redessinaient au fil des migrations, mais le maillage tenait bon. Sous leurs soins, les épidémies s’étaient éteintes et l’espérance de vie avait bondi. La vie s’était adoucie, comme lavée par les pluies des saisons chaudes.
- Le roi demande humblement s’il serait possible qu’un de vos guérisseurs fasse partie de son escorte personnelle permanente, afin de le soigner en cas… d’incident.
« Moi, je veux bien », annonça Amadou d’une voix qui résonna dans toutes les têtes.
« Personne ne t’a rien demandé, alors libère le canal, s’il te plaît », répliqua Faïza.
Bintou eut un sourire malgré elle. Faïza, sa toute première kwanza, ne lâchait jamais le contrôle. Elle tolérait de moins en moins les interventions intempestives : les blagues d’Atumane, l’insolence de Bassma, l’air traînant d’Amadou ou encore les petits mensonges de Liyr. Rien n’y faisait, chacun continuait à se mêler des affaires des autres par l’esprit, au grand dam de Bintou, qui ne parvenait pas à discipliner ce joyeux chaos.
- Connaissez-vous bien votre roi ? demanda-t-elle à l’ambassadeur.
L’homme la fixa, surpris par une telle question.
- Euh… oui… c’est mon frère cadet. Pourquoi ?
Dans la culture msumbi, cela aurait été inconcevable : un aîné n’aurait jamais pu se retrouver sous l’autorité d’un cadet. Mais à Eoxit, le trône n’était pas affaire d’âge ; un conseil de nobles tirés au sort choisissait parmi les leurs, et le rang dans la fratrie n’entrait pas en ligne de compte.
- Parce que j’ai besoin que vous précisiez votre requête, dit Bintou calmement. Il veut que le guérisseur soigne ses blessures et rien d’autre ?
- Nous autres Eoxan sommes neutres envers la magie, répondit l’ambassadeur. Nous ne la rejetons pas, mais nous ne l’encourageons pas non plus. En revanche, nous sommes liés aux Falathens, qui, eux, la haïssent. Une délégation Falathen vit au palais. Il serait préférable que le guérisseur ne fasse pas étalage de ses… talents.
« Discret est mon second prénom », lança Amadou.
« Tais-toi », coupa Faïza, excédée.
- Je comprends. Laissez-moi essayer de vous expliquer. Imaginons qu’un assassin lève sa dague sur le roi. Le kwanza ne doit pas empêcher que la lame transperce les reins, mais uniquement guérir après coup, c’est ça ?
- En effet. Sa Majesté a été très claire sur ce point.
- Alors permettez-moi de préciser une chose : se faire exploser un rein ou un cœur, des organes vitaux, est traumatisant pour l’esprit. Nos pouvoirs guérissent le corps, pas l’esprit. Cette douleur, éventuellement répétée, peut le rendre fou et nous sommes impuissants face à ce mal-là.
L’ambassadeur plissa des yeux. Il semblait réfléchir à ce qu’il venait d’entendre.
« Sauf si on lui enlève la tête directement, là il ne souffrira plus », ricana Atumane.
« Vraiment ? Tu crois que c’est le moment ? » soupira Faïza.
Bintou pinça les lèvres et continua comme si elle n’avait rien entendu.
- Laissez-moi vous présenter une autre situation. Imaginons que le roi, jeune, qui ignorait donc qu’il deviendrait roi un jour, tombe un jour de cheval alors qu’il galopait seul sur les terres de sa famille. Il tombe et se brise la main. Une jeune paysanne de son âge vient lui porter secours, nettoie sa plaie, le soigne de son mieux et l’aide à rentrer chez lui, où sa main retrouvera un usage parfait mais une cicatrice persistera. Cette paysanne, il ira la retrouver et cette aventure durera de nombreuses années, avant que les évènements les séparent sans qu’aucun des deux ne l’ait voulu… la vie est ainsi faite. Ce souvenir est le plus heureux et le plus tendre du roi. Lorsqu’il est triste ou mélancolique, il touche sa cicatrice, sur sa main, et cela lui redonne le sourire.
- Où voulez-vous en venir ?
« Il pourrait aussi se tatouer le prénom de la fille sur la main, ça marche bien comme souvenir » ajouta Atumane, hilare.
« Mais tu vas la fermer, oui ! » s’agaça Faïza.
Bintou toussa pour ramener le calme.
- Imaginons que le roi soit pris en embuscade. Les bandits sont nombreux, l’escorte tout juste de taille. Le guérisseur reste en retrait, sans user de ses pouvoirs. Au cours de la bataille, le roi perd sa main qui est bouffée par un chien. Le calme revenu, le kwanza fait repousser la main…
- Vous pouvez faire cela ? s’étrangla l’ambassadeur.
Bintou hocha la tête.
- Cette nouvelle main sera neuve, celle d’un adulte, mais nouvelle, intouchée…
- Pas de cicatrice, comprit l’ambassadeur.
- Qu’est-ce qui détermine qui nous sommes ? À quel point cette cicatrice était-elle importante pour le roi ? Ne risque-t-il pas d’en vouloir au kwanza de n’être pas intervenu pour empêcher cette perte ?
L’ambassadeur fit la moue. Apparemment, ils n’avaient pas réfléchi aussi loin.
- Dernier exemple : cette fois, l’assassin ne vise pas les reins mais la tête. Le guérisseur n’intervient toujours pas pour empêcher la blessure et le cerveau est endommagé. Tout comme la main, le kwanza peut le soigner mais l’esprit sera neuf, nouveau, vide. Il sera parfaitement fonctionnel mais le roi ne se souviendra pas comment on fait pour marcher, ou pour tenir une épée, ou pour parler… Peut-être n’aura-t-il aucun souvenir de sa vie passée. Sera-t-il toujours lui-même ? Ne sera-t-il pas mort pour laisser sa place à une nouvelle identité ? Qui sommes-nous ? Où est la limite entre le corps et l’esprit ?
L’ambassadeur se trémoussa d’inconfort. Il n’avait pas les réponses. La demande, qui lui paraissait simple, devenait extrêmement complexe.
- Mes propos ne visent pas à refuser la demande de Sa Majesté, mais plutôt à vous faire comprendre que les termes clairs du contrat devront être établis et que les conséquences devront en être assumées, jusqu’au bout et en toutes connaissances de cause.
- Je comprends.
- Un shaman est rare et long à former, commença un ancien.
- Pas un shaman, le contra l’ambassadeur, un kwanza. Nous désirons un utilisateur de la magie car il est impératif qu’il puisse contrer une attaque magique. Il aura d’ailleurs toute latitude de se montrer en spectacle si cela devait se produire.
- Une attaque magique venant de qui ? s’exclama Bintou interloquée.
Les eoshen elfes noirs avaient-ils quitté leurs terres pour venir s’en prendre à elle et auraient tellement foutu la trouille aux Eoxans au passage que le roi désirait une garde personnelle ?
- Des marabouts ronans, répondit l’ambassadeur clairement surpris de la question.
- Les marabouts ronans, répéta Bel’am, l’ancien en charge des relations avec K’Ronak. Ces gars qui jettent des ossements dans du sang de coyote et qui dansent nus sous la pleine lune pour faire pleuvoir ?
« J’peux danser nu aussi si ça aide » glissa Atumane.
« Ferme-la », lâcha Faïza, à bout.
- Ça, c’était avant qu’ils passent par M’Sumbiji et reçoivent l’illumination des kwanzas… selon la légende. Je ne suis pas magicien moi-même alors je ne peux pas être plus précis. J’ai juste entendu les chants des troubadours !
- Que disent ces mélodies ? interrogea Bintou, stupéfaite.
- Ils racontent l’histoire de Makra, un marabout accompagnant des marchands vers le grand marché de Farygham.
Le village accueillait en effet un évènement chaque année : on y échangeait en nombre des animaux de toutes sortes. Beaucoup de tribus s’y retrouvaient, certaines venant de loin, parfois même de K’Ronak.
- Il aurait découvert la magie grâce à un kwanza.
« Qui a fait ça ? » gronda Bintou.
« Farygham est dans ma zone » indiqua Atumane, redevenu sérieux. « J’aime prendre soin de ma région. Ma tribu s’y trouve. Je ne la quitterai pour rien au monde. »
Bassma et lui se partageaient en partie la zone, celle de leur tribu natale.
« Je n’ai jamais enseigné la magie à quiconque » promit Atumane. « Tu es la seule à avoir cette prérogative. Je t’amène tous ceux que je trouve qui se répandent pour que tu les formes. Tu le sais bien ! »
De nombreux kwanzas, en se promenant, entendaient les pensées de passants. Tous étaient amenés devant Bintou afin d’être formés. C’était ainsi qu’elle recrutait ses apprentis, sans regard sur leur âge, leur sexe ou leur rôle au sein de la tribu.
Cette fois, une certitude douloureuse s’imposa à elle : quelqu’un lui avait échappé.
- Le chant indique-t-il comment il a découvert la magie ? demanda Bintou.
- Les meilleurs cracheurs de feu tentent de reproduire la merveille, répondit l’ambassadeur. Le chanteur se moque de leurs piteuses tentatives, que j’ai, pour ma part, trouvées splendides.
« À chaque fête, je fais un petit spectacle de magie », lança Atumane, bravache. « Ce n’est pas interdit que je sache ! »
Un silence glacé suivit. Bintou sentit ses entrailles se contracter. Son maître l’avait prévenue, encore et encore : pas de shen hors du foyer. Ces mots revenaient la frapper comme une gifle. Était-ce là la raison ?
Elle balaya la hutte du regard, cherchant un signe, une ombre familière. Rien. Elle ferma les yeux, se pencha dans le canal, priant pour entendre son souffle, son timbre, même un écho infime. Le vide la heurta de plein fouet. Pas une vibration. Pas un murmure.
Son absence pesait plus lourd que tout. Bintou sentit le manque s’agripper à ses côtes comme une bête affamée. Elle en crevait. Chaque jour, chaque nuit, elle dépérissait de ne plus le percevoir.
« Il serait devenu magicien juste en assistant à de la vraie magie ? » s’étrangla Bassma. « Moi aussi je l’utilise tout le temps en public. Bintou ? Se donner en spectacle peut-il avoir cet effet ? »
Qu’est-ce que j’en sais ! hurla-t-elle en silence. Elle n’avait jamais reçu de formation digne de ce nom, réduite au rôle d’esclave tolérée, nuisance que les eoshen du foyer auraient préféré ignorer. Les cours, la connaissance, tout cela lui avait été refusé.
Ses lèvres ne tremblèrent pas, mais en elle la tempête éclata. Son lien au shen se brisa net. Le canal disparut. Les kwanzas devinrent sourds - et à son retour, ils la couvriraient de reproches.
Alors, pour ne pas sombrer, Bintou s’ancra dans ses souvenirs. Elle revit les longues traversées de L’Jor avec lui, ces nuits où ils marchaient côte à côte. Il débordait de puissance, mais jamais il ne le montrait. Pas une étincelle inutile, pas une démonstration. Sobre. Retenu. Elle avait cru à de la modestie. Et si c’était autre chose ? Une règle, un interdit ?
L’émissaire poursuivait, inconscient du gouffre qui s’ouvrait en elle :
- Makra ne s’en serait pas rendu compte, mais les phénomènes se multipliaient autour de lui. On raconte qu’il mourut très jeune. Ses compagnons, voyant leur propre vie se consumer, choisirent la prudence et limitèrent leurs pratiques.
Bintou sentit une main se poser sur son épaule. Son cœur bondit. Elle se retourna, mais personne. Illusion née du manque. Son maître n’était pas là. Et tant que l’émotion l’étranglerait, le shen resterait hors de portée. Les kwanzas resteraient enfermés dans leur silence.
- Il y a eu des dissensions, continua l’ambassadeur. Le groupe s’est séparé, chacun partant dans son coin, formant ses propres cercles avec des préceptes différents.
- Comment ça ?
- Je ne sais pas, dit l’émissaire en haussant les épaules. La magie n’est pas mon domaine. Ce que je sais, c’est que les marabouts vendent leurs services contre de l’or.
Échanger le shen contre de l’or ? Le cœur de Bintou se serra. Son maître hurlerait de rage s’il l’apprenait. Ce n’était pas bon, pas bon du tout. Elle imagina déjà les eoshen flairant la moindre faille, prêts à foudroyer quiconque briserait leurs règles. Bintou tenait la magie sous contrôle à M'Sumbiji afin de bien la cerner et ne rien laisser dépasser, espérant rester invisible aux yeux des eoshen. Une telle fuite aurait des répercussions, à n’en pas douter.
- Quels genres de service ? interrogea Bintou, la gorge serrée, le shen toujours indisponible devant tant d’émotions.
- Dératiser une cave, faire fuir les doryphores d’un champ de pommes de terre, éliminer une maladie dans une ferme de cochons, obtenir les faveurs d’une femme, voler un bijou précieux, tuer un rival.
Bintou se sentit mal. Ils tuaient avec le shen, la faute pour laquelle elle avait dû fuir pour échapper à sa condamnation à mort.
- Il ne faut pas faire ces choses ? murmura Tania à ses oreilles.
Bintou sursauta. Elle ne savait pas que son apprentie se tenait là. Le shen, indisponible, ne la renseignait plus sur les mouvements autour d’elle.
- Ils m’envoient… parce que tu ne diffuses plus. J’ai pris le relai, annonça-t-elle.
Tania maniait l’esprit à la perfection. Émettre dans la toile d’araignée mentale lui était facile.
- C’est Atumane qui a posé cette question, chuchota-t-elle tandis que l’émissaire se taisait en constatant que Bintou ne lui accordait plus toute son attention.
Bintou fit signe à Tania de cesser de parler. C’était déjà assez compliqué comme ça pour ne pas en rajouter. La Mtawala avait besoin de se concentrer. Ne pas être interrompue par des pensées étrangères lui convenait très bien.
- Continuez, s’il vous plaît, indiqua Bintou.
- Les services des marabouts sont très chers, indiqua l’ambassadeur. Leur vie est courte. Nombreux sont ceux qui meurent en lançant un sort un peu trop difficile pour eux.
Bintou fronça les sourcils. Quelle existence atroce ! Sans doute n’avaient-ils aucun accès à leur moi intérieur, peut-être même pas à une régénération naturelle suffisante. Sans formation, ils payaient chaque geste magique de leur propre chair.
- Alors on paye d’avance, reprit l’émissaire. Ils dépensent, festoient, puis accomplissent l’acte avant d’aller voir ailleurs.
Il marqua une pause.
- Quand un marabout commande du vin ou s’attable devant un festin, chacun se fige. Les conversations s’éteignent, les rires meurent, les verres tremblent dans les mains. Tout le monde se demande : qui sera la cible ?
Un frisson glacé parcourut Bintou. La magie vendue comme du bétail. Le shen, souillé, transformé en marchandise. Son estomac se serra, une bile acide remonta dans sa gorge. Son maître aurait hurlé de rage à cette seule évocation.
- Les marabouts ne sont pas bien vus, murmura-t-elle, blême.
- Un marabout mal vêtu, maigre et malade est accueilli à bras ouverts. Il aide quelques paysans contre leurs nuisibles, retire les termites de quelques bâtiments, reçoit un peu de nourriture et une chemise propre, puis s’en va. Les marabouts richement vêtus, propres et armés de lames de qualité…
- Tout le monde les fuit, comprit Bintou.
- Certains villages leur refusent même le droit d’entrée, précisa l’ambassadeur.
- Il y en a à Eoxit ? demanda Bel’am.
- Nos frontières sont ouvertes, répondit l’émissaire. N’importe qui peut passer d’un pays à l’autre. Les marabouts ne font pas exception.
- D’où le besoin de protection, comprit Bintou. Votre roi craint que des nobles paient leurs services.
- Un kwanza peut-il assumer ce rôle ? demanda l’ambassadeur.
- Amadou se porte volontaire, murmura Tania.
Bintou grimaça.
- Tais-toi, Tania, ordonna Bintou et l’apprentie s’excusa d’un geste.
Bintou ravala son malaise, posa sa main sur sa cuisse pour se retenir de trembler.
- Oui, dit-elle d’une voix ferme. Un kwanza sera parfaitement en mesure de protéger le roi d’Eoxit de l’attaque d’un de ces marabouts.
- Il convient maintenant de déterminer ce que le roi d’Eoxit nous offrira en échange, gronda Bel’am.
Bintou grinça des dents. Voilà qu’elle s’apprêtait à son tour à faire commerce de la magie. Même défensive, l’idée la révulsait. Tandis que Bel’am poursuivait l’échange, elle ferma les yeux, se concentra sur sa respiration, tenta de contenir le flot d’émotions qui menaçait de la submerger.
« De la bonne bouffe, un toit et des filles, ça me suffit, hein ! » lança Amadou.
« Mais vous allez fermer vos gueules ! » s’écria Faïza, hors d’elle.
Bintou secoua la tête, lasse. Rien de tout cela ne lui convenait. Devant elle, la conversation roulait, fluide, entre les anciens et l’ambassadeur. Il n’était plus question de danger ni de limites, mais de prix, de contreparties, de concessions. Les anciens s’enivraient de leur avantage, exigeant marchandises, droits, terres, privilèges. Leurs voix se chevauchaient, avides.
Bintou sentait sa poitrine se serrer. Elle voulait les arrêter, les secouer, leur hurler de cesser cette folie. C’était trop tard. Le mal avait échappé à toute prise. La magie circulait dehors, brute, sans règle ni garde-fou. Des hommes l’employaient pour tuer. Et elle, Bintou, était coupable : en transmettant un savoir qu’elle ne possédait qu’à demi, elle avait enfanté un monstre sans visage, éclaté en mille morceaux, parcourant le continent.
Comment réparer ? Demander l’aide des eoshen ? Ils ne viendraient pas. Ou s’ils venaient, ce serait pour massacrer marabouts et kwanzas ensemble, sans distinction. Elle secoua la tête, amère. Non, ils ne lèveraient pas le petit doigt. Qu’importaient pour eux les magiciens de K’Ronak ? Les shale eux-mêmes s’en chargeraient si quelqu’un osait franchir L’Jor.
Peut-être que son maître… Lui, il saurait. Il la guiderait, trouverait les mots justes, poserait une main ferme et apaisante sur son épaule. Elle pourrait se reposer, enfin.
Il n’était pas là. Seulement ce vide, froid et immense, qui la transperçait à chaque souvenir.
Alors il ne restait qu’elle. Elle, seule, sans réponse. Les questions la broyaient : combien de marabouts se promenaient déjà, libres, semant la peur, s’arrogeant le droit de voler, violer, tuer, torturer ? Bintou eut le tournis. Le monde tanguait autour d’elle, et aucune certitude ne lui restait.
Les anciens décrétèrent une pause dans la conversation. L’ambassadeur fut convié à boire, manger, danser. Il accepta avec un sourire, se laissant tirer par le bras par de jeunes femmes à demi vêtues qui l’entraînèrent hors du cercle.
- Ça n’a pas l’air de te convenir, observa Bel’am.
Bintou leva vers lui un visage fermé.
- Si tu refuses qu’un kwanza sorte de M’Sumbiji, nous suivrons ta volonté, ajouta l’ancien. Tu es en charge de la magie. Un seul mot, et les négociations s’arrêtent.
Bintou resta muette. La Mtawala ne pouvait pas se permettre d’avouer : je ne sais pas. Elle devait savoir. Elle ignorait tout. Était-ce permis ? Interdit ? Soumis à des conditions ? Elle avait l’impression de jouer à pile ou face avec le destin de tout un peuple.
Elle aurait voulu qu’il soit là. Qu’il l’éclaire, qu’il lui souffle la marche à suivre. Elle voulait tant sentir sa présence, capter une pensée, un parfum, la chaleur d’un regard, le goût de ses lèvres… Le shen s’éteignit en elle. Coupée de tout, elle sentit une larme rouler sur sa joue.
- Nous poursuivrons les négociations, trancha Bel’am avant de s’éloigner. Reviens vers nous si tu changes d’avis.
- Bassma est folle de rage, souffla Tania. Elle te reproche ton silence. Elle dit que tu affaiblis l’autorité des kwanzas.
- Nous servons les anciens, rappela Bintou sèchement. C’est à eux de décider.
- Elle pense qu’ils n’ont pas les connaissances nécessaires. Elle exige que tu répondes toi-même. L’usage de la magie en public peut-il vraiment éveiller la magie chez des spectateurs ?
Bintou serra les poings. Comment pourrais-je le savoir ? Elle n’avait jamais reçu d’enseignement complet. Revenir en arrière était impossible : le sud du continent allait devoir se débrouiller avec ce fléau.
Elle rouvrit le canal télépathique. Les voix s’y bousculaient, tous parlant en même temps.
« Fermez-la ! » ordonna-t-elle.
Personne n’obéit. Une étincelle de shen claqua dans la toile. Le silence retomba net. Quand elle se reconnecta, les autres revinrent prudemment, un à un.
« La prochaine fois, vous m’écouterez » gronda-t-elle.
D’ordinaire, elle cherchait le consensus. Cette fois, seule la violence avait fonctionné. Cela l’écœurait, mais elle n’avait plus d’autre choix.
« Amadou, tu as permission de te rendre à Eoxit. Rejoins le mont Namuli et prends le temps, sur la route, de définir clairement tes volontés et tes limites. »
« J’arrive », répondit-il.
« J’ai besoin de deux volontaires pour K’Ronak. Vous resterez ensemble, sans exception. »
« Atumane ? » proposa Faïza, presque suppliante.
« Je refuse de quitter ma zone », trancha-t-il.
Plusieurs autres déclinèrent.
« Je t’accompagne », lança Nazir.
« Très bien. Faïza, Nazir, je compte sur vous. Observez seulement. Ne vous mêlez de rien. Faites-moi des rapports réguliers. »
Elle coupa le lien. La discussion collective reprit sans elle, en brouhaha stérile.
Bintou soupira. Trois kwanzas en moins signifiaient trois apprentis à former plus vite. Elle retourna vers ses élèves, le cœur lourd, consciente qu’elle ne maîtrisait rien et que ses décisions n’étaient que des pansements posés à l’aveugle sur une plaie béante.
Les anciens accueillirent Amadou avec soulagement. Sous sa présence tranquille, ils scellèrent le contrat avec Eoxit. À la nouvelle lune, il prit le chemin du nord en compagnie de l’ambassadeur.
Les premiers ballots arrivèrent, offrande de ce pacte. Les anciens rayonnaient, persuadés d’avoir assuré la sécurité du royaume. Bintou avait l’impression de tromper les Eoxans : Amadou vivait dans le luxe sans lever le petit doigt. Pas un sort, pas une protection tangible. Tout au plus sollicitait-il Mamou à distance pour des remèdes communs : cystites, foulures, indigestions. Des plantes suffisaient. Personne n’attaquait le roi d’Eoxit. Ni lui, ni ses successeurs. La menace restait invisible, et la protection, payée à prix d’or, paraissait dérisoire.
Bintou n’osa pas remettre en cause la situation. Les anciens chantaient ses louanges, et leurs chants couvraient ses doutes.
Quant aux kwanzas, ils continuaient d’user de la magie devant témoins. Bintou n’avait trouvé aucun argument pour interdire. Après tout, rien ne prouvait qu’un spectateur développait un lien avec le shen. Elle préférait avancer.
Chaque fois qu’un kwanza percevait des pensées qu’il n’avait pas cherché à entendre, Bintou se hâtait de former la personne qui se répandait. Parfois, vingt élèves s’agglutinaient autour d’elle, parfois deux. Le plus long était toujours le premier ancrage. Une fois obtenu, elle massait, guidait la méditation, liait le moi intérieur, désignait les fils nécessaires. En quelques lunes, l’assemblage était terminé et la personne libérée, le cou alourdi d’un médaillon croisé.
Trois ans suffisaient pour forger un kwanza. Trois ans ! Là où il fallait deux générations pour espérer un eoshen, et encore, pas un shale. Bintou s’en glorifiait.
Faïza et Nazir ne restèrent pas inactifs. Ils observèrent, questionnèrent, se firent discrets. Peu à peu, ils dressèrent une carte mouvante du monde des marabouts :
Au sud de K’Ronak, la mouvance Shaïma servait le peuple. Ces hommes et femmes usaient de la magie pour guérir, réparer, soulager, ne demandant qu’un repas chaud, un abri, un vêtement.
Au nord, les choses se gâtaient. Là vivaient des marabouts qui se prenaient pour des mercenaires, parfois pour des brigands. Certains pillaient, violaient, tuaient sans autre règle que l’instinct et le désir immédiat. Leur credo : jouir avant de brûler. D’autres, plus disciplinés, vendaient leurs services aux notables, aux marchands, aux chefs de village. Leurs tarifs étaient lourds en échange de services qui ne l’étaient pas moins : une mémoire effacée, un rival assassiné, une cargaison disparue.
Enfin, il y avait ceux d’Eoxit, marabouts bannis, sans clan, sans loi. Ils erraient comme des exilés en quête d’identité, exécutant quelques contrats pour survivre, toujours en fuite, redoutant la garde ou le bûcher.
Bintou voyait dans ce chaos une seule lueur de réconfort : le jour où les eoshen se décideraient à traquer les magiciens, ils auraient tant de cibles sur leur chemin que les kwanzas pourraient disparaître dans quelque recoin obscur et attendre que l’orage passe.
Elle choisit de vivre comme si la menace n’existait pas. Massages, apprentissages, surveillance de la toile, nouvelles d’Amadou, de Faïza, de Nazir : son quotidien bruissait d’occupations. Avec Mamou, elle découvrait sans cesse de nouvelles plantes, de nouveaux onguents. Ils débattaient, comparaient, inventaient. Chaque échange la rendait plus sûre, plus savante.
Ses rares instants de silence ne la ramenaient jamais vers elle-même ; toujours vers lui. Où était-il ? Que faisait-il ? Était-il en sécurité ? La nostalgie la happait comme une vague. Elle se revoyait poser ses mains sur sa peau, sentir son souffle, son odeur. Il lui manquait. Il était le phare au milieu du tumulte, la tour qui ne plie pas, le roc qui l’attire. Entourée de centaines de kwanzas et de milliers de shamans, elle se sentait seule. Loin du mépris des eoshen, elle aurait tout donné pour un seul mot, un regard, un baiser, une caresse, une nuit.