Une lune déjà que Bintou portait le collier d’ambre. Trois apprentis s’étaient présentés, dont une femme, rare et précieuse. Les villageois avaient dressé des huttes d’accueil, de simples abris de bois et de feuilles, mais bâtis avec un soin qui témoignait de la fierté d’honorer les hôtes de la shaman.
Bintou passait ses soirées à inventer ses cours. Elle choisissait les bases, déterminait un ordre cohérent, inventait des épreuves. Mettre de l’ordre dans ses connaissances l’apaisait, tout en révélant les trous béants de son savoir. Souvent, en plein discours, elle s’interrompait, les mâchoires serrées : la réponse lui manquait. Lui, il l’aurait eue.
Chaque nuit, elle le retrouvait en rêve. Il se tenait près d’elle, éclatant de certitude, et Bintou se réveillait le cœur serré, la paume encore tendue vers son ombre.
Le soleil brillait ce matin-là. Quelques nuages flânaient dans un ciel d’un bleu limpide, et la chaleur s’installait déjà sur la terre rouge. Une jeune femme d’une vingtaine de saisons entra dans la hutte d’accueil. Sa peau lisse luisait d’un éclat doré, ses cheveux tressés en fines nattes serrées soulignaient la régularité de son visage. Elle marchait d’un pas ferme, la nuque droite.
Un homme l’accompagnait, à peine plus vieux que sa compagne de route, large d’épaules, un pagne sombre noué à la taille et une dague de cuivre battant contre sa hanche. Son regard balayait chaque ombre, chaque recoin, comme si le voyage n’était pas encore terminé.
- Bonjour, Bassma, dit Bintou qui avait lu son nom dans son esprit. Bonjour, Atumane.
Ils inclinèrent la tête.
- Protecteur ? demanda-t-elle à l’homme.
Il hocha la tête.
- Je l’ai escortée. La route fut longue et le chemin périlleux. Nous avons croisé des hyènes et des lions.
- Mauvaise rencontre, souffla Bintou. Pourquoi un si long voyage ?
- J’aimerais devenir shaman, répondit la jeune fille sans hésitation.
- Ma sœur sait ce qu’elle veut, grimaça le protecteur.
Bintou observa l’étincelle dans les yeux de Bassma. Pour en avoir le cœur net, elle activa le shen : une ligne principale claire, sans nœud, un fil d’énergie souple et bien ancré. Prometteur.
- Tu veux bien me suivre ? proposa Bintou.
Bassma acquiesça sans détour.
Elle l’amena vers Mamou, qui, malgré son jeune âge, enseignait les plantes à de futurs shamans adultes.
- Passe un peu de temps en sa compagnie, histoire de voir si tu aimes vraiment ça, dit Bintou.
Bassma inclina la tête et s’assit au bord du cercle.
- Atumane, viens, proposa Bintou au garçon.
Elle rejoignit Faïza qui transpirait sur le circuit. Les pierres vibraient dans l’air avant de retomber, les flammes des bougies vacillaient, puis s’éteignaient d’un souffle invisible. Faïza gronda, le front trempé. Elle avait raté une transition.
- Une petite pause ? proposa Bintou. Je te présente Atumane. Il est protecteur. Après avoir veillé sur sa sœur tout le voyage, je parie qu’il aimerait se dégourdir un peu les jambes. Un combat amical ?
Faïza s’essuya d’un revers de main, planta ses yeux sombres dans ceux du garçon. Atumane haussa les épaules mais un sourire naquit au coin de ses lèvres. Ils se placèrent dans le cercle.
Leurs pas faisaient crisser le sable au sol. Faïza bondit la première, vive comme une antilope, mais Atumane para le coup de bras, souple, l’œil vif. Ils enchaînèrent, l’un tournant autour de l’autre, frappes rapides, esquives, souffles courts. Les rires étouffés des spectateurs accompagnaient chaque feinte. À la fin, Faïza réussit à le faire trébucher d’un cheveu, mais Atumane se redressa, hilare.
- Très agréable, dit-il en inclinant la tête. J’aimerais me laver.
- Viens, je vais te montrer, répondit Faïza en sautillant, les yeux brillants.
Bintou détourna le regard, soulagée d’échapper au flot de pensées trop bruyantes de la jeune femme. Elle devinait déjà ce que le bain dériverait vers d’autres activités non moins fatigantes. Peu désireuse d’en être le témoin, elle s’éloigna pour rejoindre Mamou.
Dans l’ombre fraîche de la hutte, Bassma méditait assise en tailleur, le visage calme, un sourire paisible flottant sur ses lèvres. À côté d’elle, le jeune garçon fermait les yeux lui aussi, comme happé par la sérénité ambiante. L’air sentait l’encens et les herbes brûlées.
Bintou activa le shen et vit la ligne principale de Bassma s’illuminer, solidement reliée à son assemblage intérieur. La jeune femme venait de trouver seule son moi intérieur, toute seule, sans aide, juste en regardant Mamou.
Un vertige saisit Bintou. Sa gorge se serra, ses tempes bourdonnèrent. Tout lui échappait. Elle avait l’impression de glisser, de perdre pied, inutile, étrangère à ses propres disciples.
L’arrivée tonitruante de Faïza balaya le silence comme un coup de tonnerre. Elle déboula dans la hutte, les joues rouges, le souffle court, les yeux écarquillés.
- Bintou ! Il y a un problème ! cria-t-elle en secouant les bras.
Mamou et Bassma ouvrirent les yeux, tirés de leur méditation.
- Quoi ? demanda Bintou, son esprit envahi par des pensées étrangères, brouillonnes, comme un essaim en furie.
- Ça vient de lui ! s’écria Faïza en pointant Atumane d’un doigt accusateur. Jamais baiser n’a eu cet effet sur qui que ce soit !
Bintou activa le shen. L’assemblage apparut, limpide, parfait pour un mage, une ligne de vie forte, à un souffle d’unir son fil au courant principal.
- Ce n’est pas lié à votre étreinte, dit Bintou d’une voix ferme. Il t’a vue utiliser la magie et cela l’a éveillé. Je suis désolée pour ta tribu, Bassma : elle vient de perdre un protecteur. Ton frère est désormais magicien.
- Magicien ? répéta Atumane, abasourdi.
Ses yeux fixaient ses mains comme si elles pouvaient s’embraser d’un instant à l’autre.
- Qu’il se taise ! gémit Faïza en plaquant ses paumes contre ses tempes. Ses pensées sont insupportables !
- Ne crains rien, dit Bintou. Je lui apprendrai à se taire. Bassma a déjà trouvé son moi intérieur.
Faïza se figea.
- Quoi ?! Mais… moi, après toutes ces lunes… !
Sa voix tremblait de colère. Elle serra les poings, envoya valser des cailloux d’un coup de pied rageur et sortit, grondant comme une lionne blessée.
- C’est quoi, mon moi intérieur ? demanda Bassma en penchant la tête.
- C’est ce qui te rendra immortelle, répondit Mamou.
- Immortelle ? répéta la jeune fille, bouche bée.
Bintou soupira. Elle réunit le frère et la sœur et entreprit de leur expliquer les bases. Ils l’écoutèrent, avides, buvant ses paroles comme une eau claire. Le soir même, ils rejoignirent le circuit. Faïza, encore sombre, leur montra les exercices les plus simples.
Bassma parvint à contacter le shen dès la première journée. Atumane trouva seul son moi intérieur. Tous deux rayonnaient.
Bintou se sentit étranglée par une tristesse sourde. Elle ne parvenait pas à partager leur joie. Était-ce ainsi que son maître s’était senti, jadis, lorsqu’elle progressait loin de lui ? Le doute lui rongea la poitrine, amer, persistant.
Dès le lendemain, Bintou débuta les leçons d’esprit pour apprendre à ses apprentis à contenir leurs pensées. Elle alternait entre phrases absurdes jetées en l’air et vérités plus profondes, répétant malgré elle les mots de l’eoshen sadique : « Ne leur refuse pas d’exister. Oblige-les juste à entrer en toi, où elles seront plus à l’abri. » Cette leçon, elle l’avait reçue dans la douleur et refusait de l’imposer telle quelle. Les progrès furent donc lents : deux saisons entières passèrent avant qu’Atumane et Bassma parviennent à garder leur esprit en dedans.
Le silence qui suivit fut un soulagement. Bintou savourait l’accalmie, consciente qu’elle ne durerait pas : d’autres apprentis viendraient tôt ou tard.
Elle avait déjà compris que ni Bassma ni Atumane n’avaient d’affinité avec les plantes. Soigneurs, ils ne le seraient jamais. Mais la magie crépitait en eux, nourrie par leur rivalité constante : Bassma refusait de se laisser devancer. Atumane refusait d’être dépassé.
Faïza restait en retrait. Pourtant, à force d’acharnement, elle obtint enfin un premier ancrage en maîtrise de l’esprit. Bintou soupira d’aise : ce simple pas ouvrait la voie à l’étape décisive. La fête qui suivit s’acheva à peine que, dès l’aube suivante, elle réunit tout le monde dans la hutte.
- Faïza a acquis son premier ancrage hier, annonça Bintou. Je vais pouvoir lui faire découvrir son moi intérieur.
Faïza sourit, fière et fébrile à la fois.
- Cependant, poursuivit Bintou, ce ne sera pas facile. Ni agréable pour moi. C’est même dangereux. La présence de Mamou est essentielle.
- Je te soignerai, promit-il aussitôt. Je n’aime pas projeter, mais je le ferai pour toi.
Bintou lui adressa un bref regard reconnaissant. Mamou détestait cette pratique. Son assemblage luttait toujours contre l’ancrage imposé. Qu’il accepte malgré tout prouvait l’attachement qu’il lui portait.
- Merci, Mamou, dit-elle.
Faïza fronça les sourcils.
- Je dois faire quoi ?
- Tu vas trouver ça étrange… Tu dois te déshabiller.
Un silence tomba. Les trois autres apprentis échangèrent des regards interdits. Faïza resta figée, les yeux ronds.
- Pourquoi ? balbutia-t-elle.
- Parce qu’il faut que tu plonges dans une méditation aussi profonde que possible. Or tu ne sais pas encore le faire seule.
- Je médite tous les jours ! protesta-t-elle.
Bintou se crispa. Elle sentit ses mâchoires se serrer.
- Aucun de vous ne sait méditer, dit-elle d’une voix sèche. Ce que vous appelez méditer n’est qu’une relaxation avancée. La véritable méditation magique modifie l’assemblage : elle resserre les fils, réduit la taille des ancrages, améliore l’ensemble.
Bassma cligna des yeux.
- C’est pour ça que ton assemblage est si beau…
Bintou hocha la tête. Leurs regards posés sur ses fils la troublaient. Aucun eoshen n’avait jamais eu ce don, seulement eux. Était-ce propre aux humains ? Elle n’en était pas certaine.
Elle détourna les yeux, incapable de soutenir leur admiration. Ils ignoraient tout. Elle n’était rien face à lui. L’assemblage de son maître… une soie pure, parfaite, sans le moindre défaut. Eux ne pouvaient pas comprendre. Elle se sentait minuscule, imposteur malgré leurs attentes. Elle inspira, se força à revenir à l’instant présent.
- Exactement, dit-elle. Pour t’y aider, Faïza, je devrai poser mes mains sur toi… te masser, avec une huile préparée pour ton assemblage.
L’huile n’était pas parfaite. Sans alambic, impossible de l’affiner davantage. Elle devrait se contenter de ce qu’elle avait. Le risque restait immense. Seule la présence de Mamou l’apaisait un peu.
- Il faut un ancrage pour que ça marche, ajouta Faïza.
Bintou acquiesça en silence.
Faïza n’était pas pudique. Elle laissa glisser ses vêtements sans hésitation, les posant en un tas au sol. Sa peau sombre captait la lumière du jour filtrant par l’entrée de la hutte, révélant un corps jeune et musclé, forgé par les heures d’entraînement. Elle se tenait droite, presque fière, comme si se montrer nue relevait plus de la force que de la séduction.
Atumane ne fit rien pour cacher son regard. Habitué à elle, il ne détourna pas les yeux, bien au contraire. Ses pupilles suivaient chaque ligne de ses épaules, chaque courbe, avec une avidité sans détour.
Mamou eut un mouvement brusque, détournant la tête. Ses joues s’embrasèrent. Ses petites mains nerveuses se serrèrent sur ses genoux, comme pour se donner une contenance.
Bassma, en revanche, ne semblait rien voir du corps. Ses yeux fixaient Bintou avec intensité, déjà accrochés à ce qui allait se jouer. Ce qui l’intéressait, c’était la magie, les fils du shen qu’elle espérait voir à l’œuvre. Tout le reste glissait sur elle comme une distraction inutile.
Bintou commença. Faïza, allongée devant elle, se laissa aller sans résistance. Elle avait une confiance absolue en sa mentor. Il fallut à peine quelques souffles pour qu’elle sombre dans cet état de demi-conscience. Mais la méditation restait trop superficielle. Bintou le sentit : elle ne parviendrait pas à l’enraciner plus loin.
- Mamou ?
Sa voix trembla.
- Tu es prêt ? Ne me touche pas avant que je tombe… si je tombe. J’ai peur que le choc ne se transmette si nous sommes en contact.
- D’accord… répondit l’enfant, son petit visage durci par des rides d’inquiétude.
Bintou inspira, puis attrapa le fil minuscule. La douleur éclata, violente, et un cri lui échappa. Son bras tout entier s’embrasa, comme si du feu liquide courait dans ses veines. Ses jambes vacillèrent. Elle tira néanmoins, pouce après pouce, chaque geste lui déchirant les muscles, chaque respiration lui coûtant un monde.
Dans cette tempête, elle appela son moi intérieur. Et, miracle, il répondit. Pour la première fois, elle réussissait à l’invoquer sans briser sa concentration magique. Elle n’eut pas le luxe de savourer cette victoire : le danger exigeait toute son attention.
Sa respiration saccadée se fit cadence, rythme pour sa volonté. Elle serra les dents et continua, jusqu’à ce que le fil atteigne sa longueur parfaite. Tremblante, elle le fixa à son lieu d’arrivée et lâcha.
La décharge la traversa comme une foudre. Mais, soutenue par son moi intérieur, elle tint bon. Ses genoux ployèrent sans céder.
- Merci, Mamou, murmura-t-elle, haletante. Ton aide ne sera finalement pas nécessaire.
Elle se tourna vers Faïza. Devant ses yeux, l’assemblage emmêlé de la jeune femme se dévoilait, un écheveau noueux et torturé. Bintou commença à défaire un premier nœud.
- Qu’est-ce que tu fais ? demanda Bassma, fascinée.
- Connecte-toi à la magie et regarde toi-même, répondit Bintou sans relever la tête.
La jeune fille ferma les yeux, plongea, et un sourire d’émerveillement s’épanouit sur son visage.
- Oh ! Tu retires les nœuds ! Je peux essayer ?
- Si tu veux, dit Bintou.
Bassma s’agenouilla, saisit un fil, et tira. Le nœud céda, se réorganisant de lui-même. L’assemblage se réharmonisait sous ses doigts. Les yeux de Bintou s’écarquillèrent : jamais elle n’aurait cru cela possible. Bassma pouvait manipuler l’assemblage d’autrui.
Atumane, intrigué, se pencha à son tour et tenta. Après quelques efforts, il parvint à défaire un nœud, puis un autre. Très vite, il souffla.
- C’est interminable… râla-t-il. Sa construction est un vrai désastre. On y est depuis ce matin et, d’accord, ça se voit, mais il reste une montagne à corriger !
- Dès que tu auras ton premier ancrage, nous t’offrirons la même chose en retour, répliqua Bintou avec fermeté. Et crois-moi, il y a aussi du travail sur ton assemblage.
Le rappel le calma. Atumane grogna mais reprit, moins rétif. Bassma travaillait avec une ferveur presque enfantine. Mamou, resté en retrait, suivait chaque geste, les yeux grands ouverts, partagé entre inquiétude et admiration.
La nuit tomba, enveloppant la hutte dans une tiédeur lourde. Bintou leva les mains.
- Assez pour aujourd’hui.
Les quatre apprentis obéirent sans protester. Épaules basses, gestes lents, ils semblaient vidés jusqu’aux os. Faïza rouvrit les yeux, papillonnant des cils comme si la lumière lui brûlait encore les pupilles.
- Comment tu te sens ? demanda Mamou, la voix pleine d’inquiétude.
Pour toute réponse, Faïza se pencha et vomit sur le sol battu. Puis, sans un mot, elle s’écroula de nouveau, endormie.
Bintou soupira.
- On a trop tiré sur son assemblage… La prochaine fois, on réduira la séance.
Les autres hochèrent la tête, pâles et songeurs.
Le lendemain, Bintou prépara de nouvelles huiles, une pour chacun. Le parfum âcre des plantes embaumait la hutte, imprégnant les tissus et les paillasses. Désormais, les massages pouvaient être faits par n’importe qui, du moment qu’ils utilisaient l’huile conçue pour l’assemblage de l’apprenti. Bassma, crispée à l’idée de toucher un corps étranger, se récusa, et Bintou ne l’y contraignit pas.
Faïza, à l’inverse, s’y adonna avec enthousiasme. Elle aimait sentir la peau, suivre la chaleur des muscles, percevoir les frémissements des fils sous ses doigts. Avec Atumane, les séances s’étiraient souvent bien au-delà du nécessaire, se terminant dans des étreintes dont ils ressortaient échevelés et complices.
Mamou demeurait en retrait, enfant perdu parmi des adultes. Trop pudique pour ces contacts, trop jeune pour ces effervescences, il se plongea dans un autre rôle : celui d’enseignant patient. Les jours s’enchaînaient, et il passait des heures à guider les shamans venus de tout le pays, penché sur des feuilles de baobab ou des racines de manioc, préférant les plantes aux corps.