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Chapitre 44 : Narhem – Invasion

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Par Nathalie

Une pygargue se posa près de lui et glatit. Narhem observa le rapace, surpris par son comportement, anormal pour une espèce sauvage. Son esprit mit un instant avant de recoller les morceaux. Khala. Beïlan. Nilmocelva. L’oiseau était apprivoisé. Il permettait d’échanger avec Dalak.

Narhem s’approcha et détacha le message de la patte du rapace, docile. « Armes récupérées au lieu indiqué sans difficulté. Dans les temps ».

- Quoi ? Comment ça ? Mais ? balbutia-t-il.

Il leva les yeux vers le ciel, abasourdi.

- Tu étais censé attendre que je sois prêt !

Quinze ans, se souvint-il. Il avait dit à son second d’attendre une quinzaine d’années. Narhem compta les saisons et ne put que se rendre à l’évidence : son second avait raison. Il était dans les temps. Pas Narhem. Trop absorbé par la quête de l’anneau, il avait oublié sa part du travail.

En jurant contre lui-même, Narhem se précipita à la première taverne et engagea, sans marchandage, les premiers mercenaires qu’il trouva. Leur mission : s’attaquer aux coursiers et aux pigeons de Falathon. Aucun message ne devait passer, du sud ou de l’est. Chaque pigeon, chaque messager, devait tomber sous leur lame. Ils semblaient capables de remplir la tâche. Tant mieux. Narhem avait bien trop à penser pour s’occuper des détails. Des orcs attendaient son commandement.

Il se dirigea vers Anargh sans passer par le château, traversa la forêt, parcourant ses sentiers dans tous les sens, s’enfonçant puis revenant, incapable de retrouver la trouée. Et les orcs ? Où étaient-ils ? Il baissa les yeux, fulminant contre ces bêtes sauvages incapables d’obéir à ses ordres… ou bien…

Narhem traversa la forêt, la rage bouillonnant dans ses veines, conscient du temps perdu. Pendant ce temps, combien d’occasions en or pour mettre la main sur l’anneau d’Elgarath venaient de lui filer entre les doigts ?

Il atteignit le fleuve Vehtë et y découvrit une colonne interminable d’orcs longeant l’eau, scrutant les arbres à la recherche d’une trouée qui n’existait pas. Narhem se tapit derrière les troncs. Traverser ce fleuve gigantesque, convaincre ces créatures de rebrousser chemin… il lui faudrait des jours, et comment justifier un tel revirement ? Après tant d’années à les dresser pour un seul et unique but.

Il rebroussa chemin, la colère et l’obsession chevillées à l’âme. Tur-Anion l’attendait, et avec elle, l’anneau. Mais avant cela… il comptait bien prendre quelques instants pour faire payer le duc de Phalté, censé veiller à ce que rien ne contrarie la trouée.

Arrivé au château du comté d’Anargh, Narhem apprit que son allié corrompu avait été éliminé et remplacé par une femme inconnue.

- Elian, souffla un serviteur.

Narhem haussa un sourcil.

- Depuis quand tient-elle ce comté ? demanda-t-il.

- Un très long moment, répondit le vieil homme. J’ai eu deux enfants depuis.

Narhem fronça les sourcils, ses pensées tournant à toute vitesse.

- Qui est-ce ? Je n’ai jamais entendu parler d’une Elian…

- Elle n’est pas née noble, expliqua le serviteur. Le roi lui a donné ce titre après qu’elle eut remporté le tournoi annuel d’archerie de Tur-Anion. C’était sa récompense… un cadeau empoisonné.

- Pourquoi ?

- Parce qu’elle a dû tuer le duc de Phalté pour prendre sa place. Il refusait de céder.

Narhem hocha la tête, admiratif malgré lui. Une archère qui n’hésite pas à tuer pour obtenir ce qu’elle veut… voilà un adversaire de valeur.

- Elle est exceptionnelle, continua le serviteur, et Narhem l’écouta d’une oreille distraite, son esprit déjà ailleurs, rongé par l’agacement. Elle a rendu la forêt aux bûcherons et aux gardes forestiers. Elle a même usé de son amitié avec les elfes des bois pour régénérer la forêt abîmée. Si vous l’entendiez parler lambë, c’est…

- Les elfes des bois ont régénéré la forêt ?

- Les orcs avaient déraciné des arbres sur des lieues ! s’exclama le vieil homme. Incompréhensible !

Narhem serra les poings, ses dents grinçant. Injuste. Tout était injuste : une archère sans noblesse, un comté qu’il considérait comme acquis, des orcs perdus, des elfes guérisseurs de forêt. Il s’excusa d’un ton sec et s’éloigna. L’appeau fut de sortie, lancé vers Khala, son message suintant de colère et de reproche :

« Les elfes de ton fils soignent des trous dans les forêts ? Tu le sais ? »

N’attendant aucune réponse – et de toute façon s’en moquant – il fila à toute vitesse vers Tur-Anion. L’anneau était important, certes, mais cette petite dinde, qui osait se mettre en travers de son chemin, ne s’en sortirait pas comme ça. Il n’avait pas le temps de se salir les mains lui-même. Il savait déléguer.

Trouver la guilde des assassins fut un jeu d’enfant.

- Arnaud, maître de la guilde, annonça-t-il. Qui puis-je faire disparaître pour vous ?

- Elian, comtesse d’Anargh, répondit Narhem en déposant une dizaine de pierres précieuses dans la paume du maître.

Arnaud tressaillit un instant, conscient du poids de l’enjeu.

- Méfiez-vous, prévint Narhem. Elle a remporté le tournoi d’archerie de Tur-Anion. Elle n’est pas une proie ordinaire.

- Je préviendrai mes hommes, assura Arnaud. Elle sera morte avant la fin de la semaine.

- Le plus tôt sera le mieux, répliqua Narhem d’un ton glacial, avant de disparaître dans l’agitation d’une auberge réputée et très passante.

Ici, dans le tumulte des conversations et des allées et venues, Narhem pouvait laisser traîner ses oreilles. Chaque rumeur, chaque information qui glissait par hasard jusqu’à lui était un fil qu’il pouvait tirer. Ses nuits passées dans l’auberge, ses journées dans les demeures les plus somptueuses de la ville, tout contribuait à un seul but : ne jamais rater l’anneau si, par malheur ou par caprice, il venait à réapparaître.

Un rapace majestueux se posa près de lui.

« Le peuple de Beïlan aime les arbres. Ils passent leur temps à prendre soin de la forêt. Nul ne peut les en empêcher. En quoi cela est-il un problème ? »

- En rien… souffla Narhem à voix haute, seul dans sa chambre. Vous allez vous faire exterminer. Pas grave. Je n’ai plus besoin de vous. Seul l’anneau compte.

Il prit la plume et griffonna :

« Je recherche l’anneau d’Elgarath, un bijou humain en argent gravé au nom de sa première propriétaire. Si par hasard tu tombes dessus, préviens-moi », écrivit-il en retour.

Aucune chance que la bague se retrouve chez les elfes noirs. Mais comme lancer une bouteille à la mer ne coûtait rien…

La pygargue s’éleva dans le ciel. Narhem soupira, passant une main sur son visage. Une bière lui ferait du bien. La malédiction l’empêchait de ressentir les effets de l’alcool. Dès que l’anneau serait à son doigt, il prendrait la cuite de sa vie.

La taverne était bondée, une chaleur étouffante emplissant l’air mêlée à l’odeur de bière renversée, de bois humide et de viande rôtie. Les rires, les éclats de voix et le cliquetis des chopes se mêlaient en un brouhaha presque insupportable. Narhem se fraya un chemin entre les tables, les serveuses et les passants, évitant les regards trop insistants et les coudes qui partaient à l’assaut.

Il commanda une bière puis partit à la recherche d’une place libre en plein milieu de la salle. Ses yeux balayaient la foule, ses oreilles captant chaque murmure, chaque éclat de conversation.

L’une attira son attention. Deux meuniers, tabliers recouverts de farine et de poussière de grains, discutaient à voix basse mais passionnée.

- Et dire que c’est une ancienne voleuse, dit le plus petit. Il paraît que c’est elle qui a dérobé les bijoux de la comtesse Olinde Dacil au palais.

- Les préoccupations des petits-gens la concernent parce qu’elle vient du peuple, comme nous.

- Nous ne deviendrons jamais comte, maugréa le premier.

- Parce que t’as pas les couilles d’aller voler le maître de la guilde des voleurs ! répliqua le second. Elle a permis à Bran de monter sur le trône. Normal qu’elle ait une récompense en échange.

Le regard des hommes se posa sur Narhem lorsqu’il s’approcha, et leur gêne devint palpable.

- Vous parlez de qui ? demanda-t-il, la voix calme mais perçante, chaque mot pesé comme une lame.

Narhem esquissa un sourire presque bienveillant.

- Je suis vraiment désolé de m’immiscer ainsi dans votre conversation. Je me rends compte de mon impolitesse. Serveuse ! Deux bières pour ces messieurs, sur mon compte !

La serveuse hocha la tête, le bruissement des pièces et le tintement des chopes ramenant un semblant d’ordre dans la salle. Les meuniers se détendirent, et Narhem prit place à leurs côtés, scrutant chaque geste, chaque intonation.

- Nous parlions de la comtesse d’Anargh. Tout le monde parle d’elle en ce moment. Elle a…

- Elle était voleuse ? coupa Narhem, la voix tranchante.

- À Liennes, la ville d’origine du prince Bran. Ils se sont connus là-bas, on ne sait pas trop comment.

- Elle était amie avec sa sœur, ignorant débile ! gronda le second.

- Ta gueule ! répliqua le premier. Tu ne sais cela que parce que tu écoutes les histoires des troubadours. Ne sais-tu donc pas qu’ils enjolivent toujours la vérité ?

- Pas besoin dans ce cas, l’histoire est tellement incroyable !

Narhem sentit son corps se tendre. La comtesse qui avait rebouché sa trouée l’avait aussi privé de l’anneau d’Elgarath. Il trembla, sa colère et sa frustration bouillonnant en lui.

Une ancienne voleuse. Voilà pourquoi elle n’avait pas hésité à tuer le duc de Phalté refusant de quitter Anargh. Elle venait des bas-fonds, de la plèbe, des hors-la-loi.

- Qu’une voleuse devienne l’amie d’une princesse, en soi, c’est déjà improbable… mais les elfes des bois ? murmura Narhem, ses yeux étincelants.

Le serviteur lui avait pourtant dit qu’Elian avait usé de son amitié avec les créatures blanches aux oreilles pointues pour régénérer la forêt.

- Elle a rencontré l’ambassadeur des elfes au tournoi d’archerie qu’elle a remporté, expliqua le premier meunier. J’étais là. C’était grandiose. Une démonstration comme on n’en avait pas vue depuis des générations.

- J’ai raté ça, maugréa le second. Mais pas cette année ! Croyez-le ou pas, ils ont remis ça ! Un petit spectacle, juste pour le plaisir.

Narhem fronça les sourcils. Une voleuse… et visiblement, une combattante accomplie. Si Elian pouvait manier un arc de cette manière, le corps à corps ne devait être qu’une formalité. Sa confiance envers la guilde des assassins vacilla. Peut-être qu’il venait de sous-estimer un adversaire.

Après avoir donné congé aux meuniers, Narhem retourna dans sa chambre et souffla dans l’appeau. Un rapace – un autre – apparut. Il accrocha à sa patte le message vers Khala.

« Si jamais tu croises Elian, comtesse d’Anargh, je la veux morte sans délai. Méfie-toi : elle est redoutable à l’arc et en combat rapproché. Concentration maximale en sa présence. Elle est amie avec Laellia Eldwen, princesse de Falathon, mais également avec Ceïlan alors elle pourrait apparaître à Irin. Transmets à ton fils pour intervention de sa part si besoin. »

Narhem plissa les paupières en regardant l’oiseau disparaître au dessus des nuages noirs qui annonçaient la pluie. Pas la moindre chance que ce message serve à quoi que ce soit. Mais mieux valait mettre toutes les chances de son côté. Ne pas risquer de regretter ensuite.

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